Faut-il rendre le sport obligatoire au travail?

Henrik Bunge, le CEO de la marque de vêtements Björn Borg, participe avec ses employés à une séance de yoga.
Henrik Bunge, le CEO de la marque de vêtements Björn Borg, participe avec ses employés à une séance de yoga. - AFP.

Passer une heure sur un tapis de course. Enchaîner les plongeons et les longueurs. Le tout sur le temps de travail. Une entreprise publique de distribution d’eau suédoise, comme la marque de vêtements Björn Borg ont rendu obligatoire une heure de sport hebdomadaire pour leurs employés.

Gilles Goetghebuer: «Faire du sport sous la contrainte n’a pas d’effet positif»

Par Corentin Di Prima

Gilles Goetghebuer.
Gilles Goetghebuer. - D.R.

Pourquoi faire du sport avant ou pendant le travail est-il bénéfique ?

Des études fiables ont comparé les personnes qui se déplacent soit en voiture, soit à vélo. Elles montrent clairement que ceux qui viennent à vélo sont plus productifs, en éveil. Au plan physiologique, cela s’explique comme ceci : quand on fait du sport, on se met à produire plus d’hormones, de neuromédiateurs. On se réveille véritablement. C’est donc bénéfique. Le gros problème de beaucoup de gens, c’est qu’ils connaissent un décalage entre la fatigue nerveuse et la fatigue physique. On est nerveusement fatigué parce qu’on a passé du temps dans les embouteillages, mais physiquement, on n’a rien fait du tout. Ce décalage est préjudiciable pour la santé. En faisant un effort, on rétablit un peu l’équilibre entre les deux fatigues. Ça ne m’étonne donc pas qu’il y ait un effet positif sur la productivité au travail, mais aussi l’ambiance de travail.

En Belgique, on dit souvent que la culture du sport est peu développée. Alors, faire entrer le sport dans les entreprises, on imagine qu’on en est loin. Les mentalités évoluent ?

Oui, les mentalités évoluent. On le voit via les inscriptions à des courses. Les sociétés sont désormais très réceptives. Ça a beaucoup changé. Les courses qu’on organise attirent de plus en plus souvent des groupes formés notamment au départ d’entreprises. Ils vont s’entraîner sur le temps de midi en vue, par exemple, des 20 km de Bruxelles ou pour récolter de l’argent pour une cause.

De là à rendre la pratique du sport obligatoire…

Obliger est idiot. Le bénéfice que la personne va tirer de la pratique sportive sera inexistant. Au contraire, cela va s’ajouter à ses autres frustrations et il va se sentir moins bien. Cela va aussi accroître les jalousies entre ceux qui n’ont pas de difficulté à faire du sport et ceux pour qui c’est moins évident. C’est donc contre-productif. Une expérience réalisée sur des rats et destinée à étudier l’impact du sport sur la partie du cerveau nommée hippocampe l’a démontré. D’un côté, les rats qui s’entraînaient seuls sur leur petite roue. De l’autre, des rats qui s’entraînaient avec d’autres dans la même cage. On a d’une part constaté que le sport était bon pour la santé du cerveau, mais seulement pour les rats qui s’entraînaient en groupe. Cela signifie que le sport seul ne suffit pas, il faut que le contexte soit favorable. Un sport sous la contrainte n’aurait aucun effet positif. Même une obligation implicite est négative. Les gens qui se sentent obligés de participer, même s’il n’existe pas d’obligation formelle dans le règlement de travail, ne le vivent pas bien, parce que ce n’est pas leur désir, mais qu’ils le font sous la pression sociale, pour ne pas passer pour un « traître » aux yeux de la société. Donc, autant je trouve que les entreprises qui mettent en place des initiatives pour permettre d’introduire un peu plus de sport dans sa vie de tous les jours ont du mérite, autant celles qui y appliqueraient un caractère coercitif feraient fausse route.

«Se pencher en priorité sur les conditions de travail»

Par Mathieu Colinet

© D.R.
© D.R.

Que pensez-vous de cette idée de séances de sport obligatoires pour les employés de certaines entreprises suédoises ?

Il y a deux choses dans cette idée : la séance de sport et le fait qu’elle soit obligatoire. Pour lutter contre les difficultés psychosociales dans l’environnement de travail, on distingue généralement plusieurs voies d’action : l’amélioration des conditions de travail et l’accompagnement. Et dans celui-ci, on peut effectivement prévoir des séminaires de psycho-éducation au travers desquels on va tenter de restaurer une certaine hygiène de vie, d’offrir des moyens de mieux récupérer. On pourrait rapprocher l’idée d’une séance de sport de cela. Le caractère obligatoire de celle-ci est plus discutable selon moi. Ce n’est pas forcément l’approche la plus efficace, en tout cas pas pour tous les individus.

Pour « accompagner » les personnes souffrant de burn out, cette séance de sport pourrait donc être tout indiquée.

Oui, en tant que prévention secondaire. C’est-à-dire pour des personnes qui sont toujours au travail mais en souffrance. Avec des difficultés de récupérer. Dans ces cas-là, les séminaires de psycho-éducation peuvent être l’occasion de prises en charge individuelles, de sensibilisations à la gestion du stress, à l’hygiène de vie.

Est-ce, à votre connaissance, neuf comme pratique d’inclure du sport dans les horaires de travail ?

Il y a des entreprises belges qui mettent à disposition une salle de sport. Certaines d’entre elles laissent je crois la possibilité de cours collectifs. Dans d’autres entreprises, il y a des séances collectives de sophrologie. Par rapport au burn out, je crois toutefois qu’il faut d’abord mettre l’accent sur l’amélioration des conditions de travail. C’est d’ailleurs ce que la législation belge demande en mettant l’accent sur la prévention primaire, sur l’amélioration des conditions de travail plutôt que sur l’adaptabilité du travailleur à celles-ci.

De façon plus générale, comment voyez-vous le monde de l’entreprise ? Est-ce un monde qui remet en question ses pratiques, fondamentalement ou davantage à la marge, notamment par rapport à l’amélioration des conditions de travail ?

Sont apparues de nouvelles manières d’organiser le travail. Est-ce de l’ouverture, de la créativité ou la réaction à des demandes ? Difficile à dire. Mais le fait est là : il y a de nouvelles formes d’organisation du travail, de nouveaux schémas. Et la Belgique en la matière n’est pas à la traîne. Sur la question du bien -être des travailleurs, depuis une dizaine d’années, il y a des interrogations sur les actions menées dans les entreprises. Globalement, on fait beaucoup d’analyses de risques, de diagnostics des risques psychosociaux. Mais une difficulté subsiste, celle de concrétiser cela dans le sens d’une amélioration des conditions de travail. On organise du sport, des paniers de fruits, des événements sans remettre véritablement en cause les conditions de travail. Ce n’est pas suffisant. Il faudrait se pencher davantage sur la façon d’organiser le travail, de le répartir, de communiquer de manière efficace.

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