Une quinzaine de l’hamburger? Holà!

Une quinzaine de l’hamburger? Holà!
D.R.

Un complexe sportif vient de se faire épingler sur les réseaux sociaux parce qu’il proposait à ses pratiques une « quinzaine de l’hamburger ». Les récriminations, loin de porter sur le choix du mets, visent plutôt ce hamburger qui ne tolère ni liaison, ni élision. Une « quinzaine du hamburger » aurait paru moins indigeste à certains.

Le comportement des mots français avec l’initiale H est toutefois d’une telle complexité que l’allergie en cette matière n’est pas de mise. Certes, les continuateurs d’un mot latin se distinguent souvent de ceux issus d’une langue germanique : l’herbe, mais la harpe  ; un bel hiver, mais un beau héron. Avec tant d’exceptions, toutefois, qu’il n’est guère possible d’en établir le menu. Ce H est hallucinant…

H latin et H germanique

Le latin classique présentait une lettre H qui se prononçait comme le <h> dans les langues germaniques (allemand Haus  ; anglais house). Toutefois, dès avant notre ère, ce <h> avait disparu de la prononciation populaire : seuls les lettrés le réalisaient encore. Par voie de conséquence, le H va disparaître de la graphie des mots dans les langues romanes : habere > avoir, homo > on, hordeu > orge.

Cette disparition a touché bien plus de mots que les graphies actuelles ne le laissent supposer. En ancien français, on écrivait iver (< hibernu), erbe (< herba), eure (< hora), à côté des variantes hiver, herbe et heure. Même des mots savants ont été amputés du H étymologique : eredité, eresie voisinaient avec heredité, heresie. Les graphies proches de l’étymon latin seront privilégiées par l’Académie française dès la première édition de son Dictionnaire (1694) et sont toujours d’actualité.

À côté de ce H d’origine latine existe un H d’origine germanique. Il s’est diffusé vers le 5e siècle dans le Nord de la Gaule, à l’initiale de mots d’origine francique comme haie (< hagya), hache (< hapja), hêtre (< hestr). Lui aussi s’est progressivement estompé de la prononciation du français central : les grammairiens du XVIIe siècle actent sa disparition.

Toutefois, le H d’origine germanique se maintiendra dans certaines périphéries francophones, en particulier dans les régions proches du domaine germanique. Il n’est donc pas étonnant de le retrouver au XXe siècle en Alsace, en Lorraine ou en Wallonie orientale, dans des variétés de français influencées par les langues régionales endogènes. Mais il n’est plus réalisé que par des locuteurs âgés.

Un <h> est aujourd’hui perceptible dans quelques interjections françaises : holà, hop  ; de même lorsqu’on veut prononcer certains mots avec insistance : je te Hais ; quelle Honte  ! En outre, certains emprunts à des langues étrangères peuvent réintroduire un <h> initial. Tels ces mots anglais adoptés à date récente, comme happy end ou hold-up, mais que de nombreux francophones prononcent sans consonne initiale. De même pour des emprunts récents à l’arabe, comme halal ou hidjab.

Pour ne rien simplifier, on rappellera qu’un H, purement graphique, a été ajouté à des mots dont l’étymon ne possédait pas cette consonne. Aux mots latins oleu, ostreu, ostiu, octo (et quelques autres) correspondent les formes huile, huître, huis, huit où le H n’est pas étymologique. La grande majorité de ces mots peut être associée aux continuateurs du H latin.

H muet et H aspiré

Si le H latin et le H germanique ont tous deux disparu de la prononciation du français central, les distinguer reste utile pour expliquer certaines caractéristiques phoniques. Les mots commençant par un H latin se comportent généralement comme s’ils avaient une initiale vocalique. Il y a donc une liaison dans les_hélices, comme dans les_élites  ; dans les_hommes, comme dans les_ondes. Il se produit une élision dans l’habit, comme dans l’abbé  ; dans l’honneur, comme dans l’onction. Les adjectifs du type beau, fou, vieux se comportent devant le H latin comme devant une voyelle : un bel horaire, comme dans un bel orvet.

Ce H évanescent − puisqu’il n’entraîne aucune conséquence phonique − est appelé « muet ». Cette dénomination est adéquate au sens où ce H ne se prononce pas ; mais elle l’est moins s’il faut opposer le H latin au H germanique dit « aspiré ». D’une part, les deux types de H ne sont plus réalisés aujourd’hui en français central : tous deux sont donc « muets ». D’autre part, lorsque le H est effectivement prononcé (surtout dans des emprunts), il n’y a aucune aspiration qui se fasse entendre, mais plutôt un bruit de souffle produit par de l’air expiré.

Toutefois, à la différence du H d’origine latine qui ne joue aucun rôle phonétique, le H « aspiré » (d’origine germanique ou autre : espagnole, arabe) est dit « disjonctif », c’est-à-dire qu’il entrave la liaison et l’élision. Il permet donc de distinguer les hêtres et les_êtres, les hanches et les_anches  ; la haine et l’aine  ; le heurt et l’heur. Il s’agit là du « souvenir » de l’époque où ce H était effectivement prononcé et jouait donc le rôle d’une « vraie » consonne.

Pour distinguer les deux types de H – et ainsi prévenir de la nécessité ou non de faire une liaison, une élision –, les dictionnaires du français font précéder le H initial « aspiré » de signes conventionnels comme [’] (Petit Robert) ou [*] (Petit Larousse). Mais il n’existe pas de règle pouvant rendre compte de cette répartition historique. C’est dire si l’apprentissage de la prononciation du français pose, sur ce point comme sur bien d’autres, d’épineux problèmes.

Même l’étymologie ne donne pas toujours la clé de l’énigme. Ainsi, certains mots présentant un H d’origine latine se comportent comme si l’initiale était un H germanique. C’est le cas de halo (du latin halos), de harpie (latin harpya), de hernie (latin hernia) et de quelques autres : le H y est disjonctif, empêchant la liaison et l’élision. D’où le halo, des harpies (sans liaison), la hernie (et non l’hernie comme souvent entendu). À l’inverse, dans un mot d’origine germanique comme humour, le H se comporte comme celui d’origine latine : d’où l’humour, bel humour.

Pour certaines formes, deux variantes sont aujourd’hui acceptées. Le nom hiatus, de la famille du verbe latin hiare « être entrouvert », peut se réaliser tantôt avec un H « muet » (l’hiatus, des_hiatus), comme d’autres mots dont le H est d’origine latine ; tantôt avec un H disjonctif (le hiatus, des hiatus). Il en va de même pour hyène (latin hyaena) : la réalisation attendue du point de vue de l’étymologie est l’hyène, mais nombre de francophones prononcent la hyène. Le nom masculin désignant la huitième lettre de l’alphabet (H) connaît aussi cette variation : le h concurrence l’h, ce h alterne avec cet h.

Le héros, mais l’héroïne…

Les hésitations sur le caractère disjonctif du H ne datent pas d’aujourd’hui. L’initiale du verbe hésiter (latin haesitare) a été disjonctive jusqu’au XVIIe siècle : l’abbé d’Olivet, en 1736, concède que ce n’est plus une erreur d’écrire j’hésite, je n’hésite pas – en rupture avec des auteurs réputés du Grand Siècle qui écrivaient je hésite. À l’inverse, d’après le témoignage du grammairien Ménage (XVIIe siècle), à Paris des personnes « de qualité » prononçaient l’hasard, et non le hasard comme la norme le prescrit aujourd’hui. Cet emprunt ancien à l’arabe ne fonctionne donc pas comme un autre mot issu de la même langue, hégire, qui accepte la liaison et l’élision (l’hégire).

Mais la palme de la bizarrerie revient à la paire héros / héroïne, d’une évidente proximité étymologique. La norme recommande de dire le héros, mais l’héroïne  ; les héros (sans liaison), mais les_héroïnes. Pourquoi le H de héros, malgré son origine latine, entraîne-t-il la disjonction, à la différence de celui de héroïne  ? Il n’y a pas d’explication concluante. Certains évoquent l’influence de l’homophone héraut, d’origine germanique. D’autres font remarquer qu’avec un H non disjonctif dans héros, une autre homophonie – fâcheuse et donc à éviter – ferait confondre *les_héros (avec une liaison) avec les zéros.

Dans un tel dédale, même les fins connaisseurs du français peuvent perdre leur latin. Le Bon usage (16e édition, 2016, § 48) propose une longue liste de pataquès commis par des auteurs huppés (s’harnacher, ce qu’il y a d’hasardeux, d’hideuses ouvertures, etc.), laquelle donnerait presque bonne conscience aux francophones commettant les_haricots ou des_handicapés. Et absoudrait les quinzaines de l’hamburger tout autant que celles de l’homard.

En dépit de cette exubérante pagaille, qui rend difficilement prédictible le comportement phonétique actuel de nombreux mots avec un H initial, la prononciation de ces mots reste un véritable « marqueur de distinction » pour les francophones natifs. Les incartades en cette matière sont souvent stigmatisées, dès la plus tendre enfance. Pourtant, il est des liaisons bien plus dangereuses…

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