«Populiste!», le nouveau point Godwin?

Pour discréditer un adversaire politique, pendant longtemps, il suffisait de le traiter de «
facho
». Aujourd’hui, «
populiste
» a la cote.
Pour discréditer un adversaire politique, pendant longtemps, il suffisait de le traiter de « facho ». Aujourd’hui, « populiste » a la cote. - D.R.

C ’est du grand n’importe quoi, c’est de l’amalgame, du populisme. Je ne pensais pas qu’Ecolo allait tomber dans la démagogie à ce point. Ecolo utilise des méthodes dignes de Trump. » La charge est signée Benoît Lutgen, président du CDH et bourgmestre de Bastogne, commune où est situé l’abattoir Veviba, épicentre du scandale du même nom. Il réagissait mercredi sur La Première à la charge des écologistes, initiée par la députée wallonne Hélène Ryckmans, qui a accusé le parti centriste et son président en particulier d’avoir favorisé la concentration de la filière bovine et de ne pouvoir ignorer les agissements de Veviba.

Dans la foulée, le député bruxellois Alain Maron, écolo également, s’était fendu d’un tweet qui est resté en travers de la gorge des ténors du CDH. « La carcasse Lutgen / Veviba… On dirait presque une fable… », a-t-il écrit sur le réseau social, illustrant sa pique par une carcasse de bœuf étiquetée « Benoît Lutgen », du nom d’un agriculteur homonyme du président du parti centriste. Une image obtenue à partir d’un reportage diffusé au journal télévisé de la RTBF.

« Fake news »

« Honteux ! Le populisme rampant chez Ecolo », avait directement répliqué le chef de groupe du CDH bruxellois Hamza Fassi-Fihri, sur Twitter. Alain Maron s’est défendu, en indiquant qu’il avait seulement voulu pointer le « côté surréaliste et quasi comique » de l’apparition de l’étiquette en question dans plusieurs J.T.

En politique, les éléments de langage évoluent au gré de l’air du temps. On a récemment pu constater que le terme « fake news ! », employé à l’envi par Donald Trump pour évacuer toute information lui déplaisant, avait trouvé une caisse de résonance dans la bouche de nombreux hommes et femmes politiques, en Belgique y compris.

Avec le procès en populisme, la communication politique vient-elle de se trouver la nouvelle insulte qui tue ? De celles à classer dans la lignée du fameux point Godwin, théorie selon laquelle plus un débat politique dure, plus la probabilité est forte qu’un des protagonistes traite son adversaire de nazi.

« Le point Trump »

Certes, le procès en populisme d’un adversaire n’est pas neuf, mais la montée des partis s’en revendiquant en Europe rend l’utilisation de l’anathème plus fréquent. Après le point Godwin, un nouveau point semble en train de se définir, confirme Nicolas Baygert, qui enseigne la communication politique à l’IHECS, à l’ULB et à Sciences Po Paris : « Le point Trump ». Il y a en effet désormais « une sollicitation beaucoup plus hâtive de ce genre d’arguments », constate-t-il.

En Belgique, cette tendance s’inscrit dans un contexte de « radicalisation du discours dans le champ politique qui remonte à la formation du gouvernement Michel, en 2014 ». Ainsi, l’installation de la coalition surnommée par certains « kamikaze » (déjà un indice…), une rupture avec « le côté consensuel, la retenue qui prévalaient, du fait de la logique de compromis qu’implique le système belge », jusqu’il y a peu.

Navigant en eaux troubles, les partis « ont la volonté de transgresser les codes politiques traditionnels », note Nicolas Baygert, via notamment une communication politique qui se veut « disruptive », qui dénote un objectif évident : « Capter l’attention, marquer les esprits », dans un univers médiatique complexe, marqué par l’abondance des (dés)informations et des canaux de diffusion.

Banalisation

« L’utilisation du terme “populisme” marque la volonté de discréditer l’adversaire politique, de le diaboliser. C’est une forme d’excommunication, car d’un point de vue rhétorique, ça reste une arme de destruction massive dans le champ démocratique belge francophone », relève Nicolas Baygert. Mais cette arme est potentiellement à double tranchant : « La sortie de Lutgen a presque plus choqué que la comparaison d’Alain Maron. Qu’un CDH balance du Trump à la figure d’un Ecolo, ce n’est pas vraiment approprié ».

L’utilisation du « point Trump » participe aussi à la banalisation d’un langage politique agressif, sans nuances… que ne renieraient pas des leaders populistes. « Il y a une forme de régression de la rhétorique : le champ politique semble désormais se limiter à un certain nombre de cases, et le jeu consiste à systématiquement coller des étiquettes aux autres qui ne correspondent par forcément à la réalité politique actuelle », relève Nicolas Baygert.

Ce qui valait pour le point Godwin vaut dès lors pour le point Trump, prévient-il : « Si l’on traite systématiquement ses adversaires de nazis, que fera-t-on le jour où de vrais partis d’extrême droite apparaîtront dans le champ politique ? Le jour où l’on se retrouvera avec de vrais partis populistes dans le champ politique, que dira-t-on, comment amènera-t-on de la nuance dans le débat ? »

«C’est plus un style politique qu’une idéologie»

William Bourton

Le populisme, c’est quoi au juste ? Nous avons posé la question à Benjamin Biard, aspirant FNRS à l’Institut de sciences politiques Louvain-Europe de l’UCL et spécialiste de la question.

Benjamin Biard.

Où et quand est née la notion de « populisme » ?

On trouve les premières occurrences au XIXe siècle, notamment en Russie, avec le mouvement Narodniki, qui défend les paysans face à l’industrialisation et l’occidentalisation de la société, et aux États-Unis, où l’on voit se développe dans le Sud-Ouest le People’s Party, qui défend lui aussi les agriculteurs face au capitalisme agraire en pleine expansion. Le populisme se développera et prendra diverses formes en Amérique latine et en Europe au XXe siècle, mais avec toujours un dénominateur commun, qui est un appel au peuple, voire un culte du peuple, en opposition à des élites – politiques, économiques, culturelles. C’est vraiment cet antagonisme que créent les populistes.

Le mot a-t-il toujours été connoté négativement ?

Globalement, oui. Cela dit, chez nous, pour décrire ce phénomène, on a longtemps plus volontiers parlé de « poujadisme ». C’est à partir des années 80 que le terme « populisme » est revenu d’une certaine manière la mode. Avec un usage scientifique : Pierre-André Taguieff, par exemple, qui l’a remis au goût du jour au travers de l’expression « national-populisme ». Et puis un usage plus courant, afin de délégitimer un parti une personnalité politique – Donald Trump, par exemple.

Dans son usage courant, le meilleur synonyme c’est « démagogue » ?

Oui. Le populiste est présenté comme celui qui va titiller les instincts primaires du peuple – présenté comme une masse homogène, parée de toutes les vertus – en agitant certaines menaces, réelles ou non, et en présentant des solutions simples, compréhensible par le plus grand nombre.

Naguère, on traitait l’ennemi de classe de « Fasciste » ou de « Communiste ». « Populiste », lui, est accolé à un Jean-Luc Mélenchon comme à une Marine Le Pen…

C’est en ce sens qu’il qualifie plus un style politique qu’une idéologie. Un style qui peut effectivement se greffer sur une idéologie de droite ou de gauche, ou alors qualifier des partis qui sont plus difficiles à classer sur cet axe, comme le Mouvement Cinq étoiles, en Italie, parce qu’ils veulent précisément le dépasser – tout en ayant la volonté de rendre le pouvoir et la souveraineté au peuple.

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