Tu sais le faire ou tu peux le faire?

Tu sais le faire ou tu peux le faire?
D.R.

Quand Goscinny et Uderzo commettent en 1979 leur album Astérix chez les Belges, ils ne résistent pas au plaisir de brocarder la parlure de leurs voisins d’outre-Quiévrain. Jusqu’à la caricature, lorsque le chef nervien Geuselambix s’exclame : « Nous avons vaincu ! C’est le sauve qui sait général !  »

Belgicisme emblématique, l’emploi de savoir pour pouvoir mérite un solide recadrage. D’abord pour limiter ce particularisme aux seuls cas où savoir est suivi d’un infinitif – ce qui explique l’incongruité du cri de victoire de Geuselambix. Ensuite, pour observer que bien des emplois « belges » se retrouvent sous la plume d’auteurs français. Enfin, en cette semaine de la francophonie, pour battre en brèche certains préjugés linguistiques franco-français…

Maestro, please !

À l’entame de la semaine de la langue française et de la francophonie, vitrine d’un français pluriel partagé par quelque 274 millions de francophones selon les estimations de l’Organisation internationale de la francophonie, il est des découvertes émoustillantes à faire partager. Comme celle du tweet de Maestro Sèdo, « énormément perturbé » par un récent séjour chez les Belges qui « utilisent le mot ‘savoir’ à la place du mot ‘pouvoir’ ». Avec un exemple relevé : «  Tu saurais me passer le sel stp ?  » Et un commentaire qui ne l’est pas moins : «  ben oui je sais, il me prend pour un con ou quoi ?  »

Avec le sens aigu de l’autodérision qui les caractérise, les Belges ne risquent pas de prendre cette boutade au tragique. Je leur suggère toutefois de ne pas trop dérouler le fil de discussion qui a suivi le tweet initial relayé à plus de 7.800 reprises et gratifié de plus de 8 600 « J’aime ». Certaines interventions sont moins bonhommes que celle de notre Maestro et ne laissent guère planer de doute sur la condescendance témoignée par certains à l’égard du français d’autres francophones.

Qu’à cela ne tienne ! Cette chronique va s’approprier le titre du film dans lequel Sèdo Tossou s’est illustré en 2016 : « Et si l’on s’en sortait »… de cette suffisance linguistique ?

Objets inanimés, que savez-vous faire ?

Les Belges francophones confondent-ils les verbes savoir et pouvoir , comme ils en ont la réputation outre-Quiévrain ? En réalité, l’emploi de savoir pour pouvoir en Belgique et dans le Nord de la France n’est observé que si deux conditions sont remplies : le verbe savoir doit être suivi d’un infinitif complément et être employé avec l’acception « avoir la capacité de » (avec un animé comme sujet), « être en état de » (avec un inanimé comme sujet). D’où je ne sais plus lire sans mes lunettes  ; le chat ne sait plus courir avec sa patte blessée  ; mon ordinateur ne sait plus démarrer  ; par cette température, la neige ne saurait pas tenir .

La « confusion » ne concerne donc qu’une partie limitée du vaste domaine d’emploi des verbes savoir et pouvoir. À y regarder de plus près, d’autres restrictions peuvent être apportées, en rapport avec la distinction animé/inanimé. Lorsque le sujet est un inanimé, on a affaire à un particularisme régional. On n’entendra pas, au centre de l’Hexagone, des énoncés comme la porte ne sait plus se fermer, les roses ne savent pas résister avec cette chaleur ou ma batterie ne sait plus se recharger. Tout au plus acceptera-t-on des emplois figurés où l’inanimé est personnifié, comme celui-ci, relevé par Joseph Hanse : «  Par chance, il [le Grand Palais] n’a pas su me dérober la Butte  » (Dorgelès).

Êtres animés, pouvez-vous savoir faire ?

Avec un sujet animé, la situation est moins claire. Sans doute la question «  Tu saurais me passer le sel  ?  » perturbe-t-elle certains francophones qui lui préfèrent «  Tu pourrais me passer le sel ?  » De même il sait dormir malgré le bruit, elle sait marcher sans béquille seront évités au profit de il peut dormir malgré le bruit, elle peut marcher sans béquille.

Mais des emplois très proches – considérés par les grammairiens comme « corrects » – illustrent la porosité de la frontière entre les deux verbes. Le Bon usage (16e édition, 2016, § 821 l) en propose quelques exemples : «  Il n’a su en venir à bout  » ( Dictionnaire de l’Académie) ; «  Il ne sait pas ouvrir cette porte  » (idem) ; «  De quoi était-elle faite ? Je n’aurais su le dire  » (Mauriac) ; «  Je n’aurais su dire de laquelle j’étais jalouse  » (Gide).

Il n’y a donc pas lieu de tenir pour suspect tout emploi de savoir avec un sujet animé. Ainsi, lorsque Suzanne, dans Le mariage de Mademoiselle Beulemans, répète cette réplique culte : «  Vous voyez bien qu’on ne sait rien me refuser  », ne criez pas trop vite au belgicisme. Le Bon usage cite une phrase presque identique de Georges Duhamel : «  Je ne sais rien refuser aux enfants  ».

Savoir, c’est souvent pouvoir…

Si certains emplois de savoir avec un sujet animé sont erronément considérés comme « belges », la fréquence globale de cette construction est sans doute plus élevée en Belgique qu’au centre de la France. À cette différence quantitative s’en ajoute une autre : les attestations d’auteurs français mentionnées précédemment sont des phrases négatives ; les francophones belges élargissent le contexte d’emploi à des phrases affirmatives : il a su en venir à bout, j’aurais su le dire, je sais refuser .

On sait par ailleurs ( Bon usage , 16e édition, 2016, § 821 H 6) que les aires sémantiques de savoir et de pouvoir empiétaient jadis l’une sur l’autre. Les emplois du Nord de la France et de Belgique qui, aujourd’hui, se distinguent de ceux du centre de l’Hexagone perpétuent une situation antérieure, en conformité avec le conservatisme linguistique des périphéries déjà évoqué dans cette chronique.

Belgicisme emblématique s’il en est, l’emploi de savoir pour pouvoir n’est donc pas un crime de lèse-majesté vis-à-vis de la langue française. Il témoigne au contraire d’une aptitude à exploiter les possibilités du système, et ce dans la continuité d’un usage séculaire dont il a conservé la mémoire. En cette semaine de la francophonie, gageons qu’il n’y a pas là de quoi (trop) perturber certains « Celtillons » venus vérifier que les Belges savent être les plus braves…

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