Une expérience déroutante pour tester la soumission des étudiants à l’autorité

Dans cet article
Les éléments influançant la prise ou non de parole
: la taille des classes, le charisme du professeur, l’âge des étudiants, la matière concernée...
Les éléments influançant la prise ou non de parole : la taille des classes, le charisme du professeur, l’âge des étudiants, la matière concernée... - Bruno Dalimonte.

T out n’est pas correct dans la théorie de l’évolution de Darwin », « Les jeunes sont les esclaves de Steve Jobs », « Les étudiants n’ont pas d’idées innovantes ». Comment réagir à de telles affirmations ? S’insurger, bien sûr. Contredire, peut-être… Mais face à un professeur, au milieu d’un auditoire et entouré de centaines de condisciples, la critique et l’argumentation sont-elles vraiment si évidentes ?

C’est la question qu’ont voulu poser le recteur de l’Université de Gand (UGent) et trois de ses professeurs à leurs étudiants, au travers d’une expérience sociale réalisée avec – ou plutôt sur – certains d’entre eux. En les confrontant à de fausses affirmations, volontairement proclamées par leur professeur dans le cadre de son cours, l’UGent a voulu tester l’esprit critique de ses étudiants. Ce fameux esprit critique, censé sous-tendre l’enseignement universitaire en général, et érigé au cœur de la philosophie de l’université gantoise en particulier, qui en a même fait son credo : « Durf denken » (ose penser).

Un, au moins

Or, le bilan de l’expérience est déroutant : dans les trois auditoires, la soumission à l’autorité semble avoir pris le dessus sur l’esprit de contradiction des étudiants. Seule une poignée de mains ont osé se lever, après quelques dizaines de minutes, pour contredire les inepties débitées par les professeurs complices. Pour Anne-Cécile Collignon, responsable des relations publiques au sein de l’agence de communication qui a suggéré cette expérience à l’UGent, cela prouve la nécessité d’un tel projet : « Dans le monde de 2018, avec cette surconsommation d’informations, il est encore plus essentiel qu’avant de rappeler l’importance de ne pas seulement assimiler des informations mais d’oser penser par soi-même. »

L’idée de la campagne fait donc clairement écho à l’ère actuelle des fake news et théories complotistes qui se propagent sur les réseaux sociaux. De là à en conclure que les jeunes d’aujourd’hui risquent de perdre leur esprit critique ? Dans chaque auditoire soumis à l’expérience, un étudiant, au moins, a tout de même fini par prendre la parole pour marquer son opposition. Et si les réactions étaient certes timides, « les étudiants qui osaient parler argumentaient de façon calme et réfléchie ; le débat ne s’est pas transformé en dispute ou en coup d’Etat », commente Anne-Cécile Collignon.

Marquer les esprits

Cette expérience sociale n’a pas la prétention de tirer des conclusions scientifiques, mais plutôt celle de « choquer » et marquer les esprits des étudiants. Pour autant, elle a permis, selon Anne-Cécile Collignon, de souligner certains facteurs explicatifs : « La taille des classes jouait un rôle, puisqu’il est beaucoup plus impressionnant de prendre la parole devant six cents étudiants que devant cinquante… Le charisme du professeur et l’âge des étudiants semblent également influencer la prise de parole. » Enfin le contenu du cours a son importance : « Le professeur ayant remis en cause la théorie de l’évolution a reçu moins de réactions parce que c’est une matière très complexe. Par contre, vis-à-vis des professeurs qui critiquaient les nouvelles technologies ou l’esprit d’entrepreneuriat des jeunes, les retours étaient plus vifs et accompagnés d’une argumentation, parce que ça touchait personnellement les étudiants. »

«C’est un changement culturel et ça nécessite du temps»

Par Clara Van Reeth et Cl.V.R.

Mirjam Knockaert.
Mirjam Knockaert. - D.R.

Comment vos étudiants ont-ils réagi à vos propos ?

D’une certaine façon, mes collègues et moi avons été un peu déçus à l’issue de l’expérience, parce qu’on s’attendait à ce que les étudiants réagissent de façon plus explicite. Comme je tenais des propos selon moi assez offensants, leur disant qu’ils étaient incapables de créativité ou d’avoir de bonnes idées, je pensais vraiment qu’ils allaient s’insurger. Mais il a fallu attendre une dizaine de minutes et que je leur demande s’ils étaient d’accord avec mes propos pour qu’un étudiant ose réagir. Mais même son opposition n’était pas vraiment très radicale…

Cela vous inquiète-t-il ? L’esprit critique risque-t-il de disparaître, même sur les bancs de l’université ?

Non. Pour être honnête, je pense qu’aucun d’entre eux ne me croyait vraiment. Je les voyais s’échanger des regards, froncer les sourcils. Je suis sûre qu’ils pensaient tous que je racontais n’importe quoi, mais aucun d’eux n’a osé lever la main pour s’opposer à moi ou me donner tort. Je voyais que mes propos les dérangeaient, mais ils n’osaient pas s’exprimer verbalement. C’est un phénomène que j’observe souvent dans les auditoires ; les jeunes viennent me trouver à la pause pour poser leur question ou me faire une remarque… Mais prendre la parole devant les autres, c’est une barrière qu’ils n’arrivent pas à franchir. A mes yeux, cette pression du groupe est la première raison de leur manque de réaction durant l’expérience. D’ailleurs, quand j’enseigne à des petits groupes, les étudiants prennent beaucoup plus facilement la parole, ils travaillent ensemble et sont plus communicatifs. La seconde raison qui a probablement inhibé leur prise de parole, c’est le fait que je sois une professeure d’université et qu’ils me considèrent comme une figure d’autorité.

L’université doit-elle évoluer pour faciliter l’expression des étudiants ?

Oui, et je pense que tout cela est une affaire de culture. Si l’on compare par exemple aux Pays-Bas, la culture universitaire y est beaucoup plus ouverte d’esprit et les étudiants osent davantage dire ce qu’ils pensent. Je pense que notre système éducatif a besoin d’aller dans cette direction. D’ailleurs, les choses ont déjà fort évolué depuis l’époque où j’étais étudiante et où l’on écoutait passivement nos professeurs. Aujourd’hui, les jeunes sont constamment encouragés à être plus actifs et l’université cherche des moyens d’enseigner qui soient toujours plus innovants. A l’UGent, par exemple, nous avons les « classes inversées », lors desquelles les étudiants se présentent mutuellement ce qu’ils ont appris, et nous, les professeurs, avons plutôt le rôle de coachs, pour les aider à comprendre. Il y a de nombreuses nouvelles formes d’enseignement, qui se mettent plus facilement en place avec des groupes d’élèves restreints, en master par exemple. Mais même avec des grandes classes de huit cents étudiants en bachelier, il est possible de stimuler leur prise de parole, en les interpellant régulièrement, en créant des moments de discussions avec eux. Je pense que les choses évoluent, mais il s’agit d’un changement culturel et ça nécessite du temps.

Pour amener les étudiants à « oser penser »…

Nous voulions en effet vérifier si ce slogan de l’université de Gand était bien réel ; si les étudiants agissaient selon son message, ainsi qu’on les y encourage. Nous avons observé que s’ils osent bien réfléchir, ils ont par contre davantage de difficultés à exprimer leurs pensées. On pourrait donc élargir ce slogan : de « Ose penser » à « Ose agir, t’exprimer et afficher tes opinions… »

L’homme est influençable et plutôt lâche

Par William Bourton

L’émission «
Le jeu de la mort
» a reproduit les expériences de Stanley Milgram.
L’émission « Le jeu de la mort » a reproduit les expériences de Stanley Milgram. - D.R.

Pas si simple de s’insurger contre une affirmation ou un ordre scandaleux quand il émane d’une figure d’autorité, ou quand personne ne semble du même avis que vous. Deux expériences célèbres – et passablement inquiétantes ! – menées au milieu du XXe  siècle ont bien mis en lumière cette difficulté de penser par soi-même.

L’influence du groupe

La première fut imaginée en 1950 par Solomon Asch, un pionnier de la psychologie sociale, futur professeur à Harvard, à l’époque chercheur au Swarthmore College, en Pennsylvanie.

L’objectif était de mesurer la pression d’un groupe sur un individu. Asch constitua un panel de huit personnes, officiellement pour participer à un test de perception visuelle. En gros, on présentait des séries de trois lignes sur un écran et chacun devait dire laquelle était, à ses yeux, la plus longue.

En réalité, sur les huit personnes, sept étaient des comédiens, de mèche avec le psychologue. Les membres du groupe étaient amenés à donner leur avis à voix haute, les uns après les autres ; le « vrai » sujet testé était systématiquement interrogé en dernier lieu – on l’appellera par commodité le « nº8 ».

Au début de l’expérience, les complices avaient pour consigne de donner la bonne réponse, mais au bout d’un moment, ils se mettaient tous les sept à choisir systématiquement une réponse fausse. Résultat : les trois quarts des « nos 8 » testés finirent par suivre l’avis du groupe – alors que ces choix étaient clairement erronés : pour preuve, en conditions normales, on enregistrait moins de 1 % de réponses fausses.

Tous les cobayes furent « débriefés » et interrogés à la fin du test. Asch recueillit trois types de réponses : contre toute évidence, certains sujets étaient intimement persuadés qu’ils avaient toujours donné la bonne réponse, d’autres avouèrent s’être laissés convaincre par l’opinion unanime du groupe et, enfin, d’aucuns avaient la bonne réponse, mais ne voulaient pas dénoter par rapport au groupe. À chaque fois, d’une manière ou d’une autre, la puissance du groupe voila leur faculté de jugement.

Le degré d’obéissance

Au début des années 60, un élève de Solomon Asch, Stanley Milgram, professeur à l’université Yale, mena une autre expérience saisissante. Elle cherchait à évaluer le degré d’obéissance d’un individu face à une autorité qu’il juge légitime et à analyser le processus de soumission à cette autorité, notamment alors qu’elle induit des actions problématiques en termes de conscience.

Concrètement, un professeur en blouse ordonnait d’envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à un homme – en réalité un comédien – à mesure celui-ci ne parvenait pas à mémoriser un texte. Eh bien, la majorité des participants continuèrent à infliger des (prétendus) chocs jusqu’au maximum prévu – 450 volts, soit une valeur potentiellement lét6ale ! – en dépit des plaintes et des supplications de l’acteur…

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