Raciste, moi? Jamais!

Raciste, moi? Jamais!

La meilleure défense, c’est l’attaque ; les membres de la N-VA sont passés maîtres dans cette pratique, comme l’a encore prouvé récemment notre ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, en affirmant sans rire que « personne de la N-VA n’est raciste » et que dire l’inverse était une bêtise contre laquelle il ne fallait même pas chercher à se défendre. Au-delà des inévitables polémiques avec la N-VA (inévitables, parce que telle est la stratégie de ce parti qui cherche à faire parler de lui à tout prix), il n’est pas inutile de s’interroger sur ce qu’est le racisme.

Le racisme, c’est quoi ? Au dix-neuvième siècle, c’est une doctrine « scientifique » qui stipule l’existence de races humaines. Des encyclopédies de l’époque présentent ces races, comme cet ouvrage d’un certain G. Bruno, Le Tour de la France par deux enfants, publié en 1877 et qui, sous une vignette représentant des spécimens des races, explique sans rire :

« Les quatre races d’hommes. – La race blanche, la plus parfaite des races humaines, habite surtout l’Europe, l’ouest de l’Asie, le nord de l’Afrique, et l’Amérique. Elle se reconnaît à sa tête ovale, à une bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses. D’ailleurs son teint peut varier. – La race jaune occupe principalement l’Asie orientale, la Chine et le Japon : visage plat, pommettes saillantes, nez aplati, paupières bridées, yeux en amandes, peu de cheveux et peu de barbe. – La race rouge, qui habitait autrefois toute l’Amérique, a une peau rougeâtre, les yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très fuyant. – La race noire, qui occupe surtout l’Afrique et le sud de l’Océanie, a la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres épaisses, les bras très longs. »

Des mensonges qui deviennent vérités

Nous passerons sur l’idiotie de la « race rouge », puisque les « Peaux Rouges » n’étaient tels qu’en raison des peintures de guerre dont ils recouvraient leur corps.

Dès qu’on établit qu’il existe des races, on ouvre la porte à la comparaison et à la hiérarchisation. Races supérieures et races inférieures, donc. Les premières doivent régner et se protéger des secondes, à tout prix.

Le souci, c’est que la couleur ne suffit pas : les Juifs et les Musulmans sont blancs (pas tous, évidemment). Les nazis vont raffiner le concept et inventer le mythe de la race aryenne et des bons-à-rien. La protection de la race supérieure conduit à l’extermination de l’autre.

Scientifiquement, le « racisme » est une aberration. L’hypothèse la plus probable – même si une récente découverte peut la contredire – indique que l’humanité entière part d’un petit groupe d’individus partis d’Afrique. Il y a moins de différences génétiques entre un aborigène australien et un Inuit du grand nord qu’entre deux chimpanzés vivant à quelques centaines de kilomètres l’un de l’autre. Mais le racisme n’a pas disparu pour si peu… il y a des mensonges qui deviennent des « vérités » dont il est impossible de se débarrasser.

Dès qu’on définit un individu par son appartenance à une communauté, qu’elle soit ethnique ou religieuse, on est raciste. Et stupide, parce que personne ne peut être défini de la sorte. Non pas que l’appartenance à une communauté ne soit pas importante ; mais chacune et chacun d’entre nous se construit en référence à de nombreux modèles, souvent extérieurs à notre « communauté », et en fonction d’un cheminement qui n’appartient qu’à nous, sous l’influence d’un nombre infini de facteurs qui ne se réduisent en aucun cas à cette communauté.

Argumentation basique

Que disent les trois ténors de la N-VA ?

Quand Jan Jambon affirme qu’il n’y a pas de raciste à la N-VA, il recourt à un procédé d’argumentation assez basique : plus c’est gros, plus ça marche. Si la N-VA essayait de se justifier, de relativiser, de chercher des excuses aux innombrables dérapages racistes commis par ses membres les plus éminents, elle n’en sortirait pas. Qui s’excuse, s’accuse, paraît-il. Alors, la N-VA ne s’excuse jamais. C’est à leurs accusateurs de s’excuser. Dès que l’occasion leur en est donnée, Francken, Jambon ou De Wever portent plainte pour diffamation. Ils savent que, probablement, ils vont perdre ; peu importe. L’objectif est ailleurs : intimider, faire peur, instaurer petit à petit une autocensure dans la presse. Et pendant ce temps-là, ils confortent leur électorat qui considère toute attaque contre ces « leaders courageux » comme autant de preuves d’un vaste complot gauchiste et droit-de-l’hommiste.

Elle ne s’excuse pas et, plus fort, contre-attaque. Non seulement, elle combat le racisme, mais en plus, elle pratique le « parler vrai ». Selon Jambon et ses amis, le vrai racisme, c’est… l’antiracisme. Autrement dit, l’attitude qui consiste à suspecter de raciste quiconque aurait simplement le courage de critiquer une communauté quelconque et de relever des comportements réels et préjudiciables à la société. Les antiracistes sont, pour la N-VA, celles et ceux qui ouvrent les portes à nos ennemis, qui prônent le multiculturalisme au détriment des assises et des valeurs de notre société. Pour le dire autrement, dans le vocabulaire que ce populisme est en train d’instaurer, les antiracistes sont des collabos ; leurs ennemis ne sont pas racistes : ce sont les courageux résistants qui osent dénoncer les dérives, les maux et les dangers, qui préconisent les vraies solutions et acceptent de les mettre en œuvre.

La loi « Moureaux » se retourne contre elle-même

Pourtant, il n’est pas possible d’écrire que Jan Jambon et d’autres membres de la N-VA, voire le parti tout entier, est raciste. Pourquoi ? Parce que publier une telle affirmation reviendrait à porter une accusation : le racisme, depuis la loi Moureaux, n’est pas une simple opinion que l’on serait libre d’exprimer, mais un délit – du moins l’incitation au racisme. Mais on peut supposer que toute personnalité politique tenant des propos racistes tomberait de facto, par sa fonction publique, sous le coup de cette loi qui poursuit « quiconque (…) incite à la discrimination (…) à la haine ou à la violence (…) à la discrimination ou à la ségrégation (…) à l’égard d’une personne (…), d’un groupe, d’une communauté ou de leurs membres » en raison de sa « nationalité, (d’) une prétendue race, (de) la couleur de peau, (de) l’ascendance ou (de) l’origine nationale ou ethnique ». Si le MRAX ou la Ligue des Droits de l’Homme estiment que les récents propos de Bart De Wever tombent sous le coup de cette loi, il faut que ces associations attaquent Bart De Wever en justice, ce qu’elles ont parfois fait. L’issue d’un tel procès est aléatoire ; cela prend du temps, coûte de l’argent et offre une publicité royale à l’accusé – présumé innocent jusqu’à un éventuel verdict établissant sa culpabilité.

Mais le chroniqueur que je suis ne peut plus réfuter les propos de Jambon en disant qu’il ment et que son parti, ou du moins certains de ses membres, sont des racistes avérés, car du coup, c’est moi qui pourrais être poursuivi pour diffamation. Pourtant, si cette loi n’existait pas, il serait possible de démontrer que les propos de Bart De Wever, Jan Jambon ou Theo Francken sont à ranger dans la catégorie des propos racistes… Comme quoi, les lois les mieux intentionnées risquent toujours d’être retournées par ceux contre lesquels elles pourraient s’appliquer…

Dans la famille « qui aurait été raciste si… », je demande la tête brûlée

Francken est, dans cette compétition, le champion toutes catégories. On est là quasiment à un niveau schizophrénique, du genre « je ne suis pas raciste, sale bougnoule » – en à peine plus subtil. Le GIF animé où on voit l’ami Theo mettre une ventouse sur la tête d’un Africain pour l’expulser, raciste ? Meuh non ! Juste pour rire ! « Je peux me figurer la valeur ajoutée des diasporas juive, chinoise et indienne mais moins celle des diasporas marocaine, congolaise ou algérienne » : propos raciste ? M’enfin ! C’est juste la vérité ! Affirmer que si la Belgique relâche sa politique d’expulsion, elle deviendrait le « sterfput de l’Europe », raciste ? Rrrognntudjuu ! Mais comme l’analysent justement les signataires d’une carte blanche publiée dans le Vif en janvier dernier, comparer une Belgique ouverte aux réfugiés à un sterfput revient à établir une analogie entre les réfugiés et les déchets, détritus et autres crasses que le sterfput se doit d’évacuer. Les régimes les plus racistes de l’Histoire (avant la loi Moureaux), de l’Allemagne nazie aux génocidaires rwandais, n’ont jamais procédé autrement : réduire la victime à un état animal – larve, insecte, animaux répugnants – pour pouvoir ensuite se débarrasser d’elle sans état d’âme, tuer un animal n’étant pas un crime (et éliminer un nuisible étant de la prophylaxie).

Pourtant, quand on fait de l’humour ou qu’on critique sa politique ou ses déclarations, Theo Francken voit rouge (ou voit des rouges partout…). Lorsque les Jeunes Écolo le caricaturent en uniforme allemand (et pas nazi, comme la presse l’a écrit à l’époque), il s’indigne et exige des excuses.

Jan et Bart : tout dans la subtilité…

Après les attentats de mars 2016, Jambon avait déclaré au Standaard qu’une « partie significative de la communauté musulmane a dansé à l’occasion des attentats ». En vérité, la police n’avait relevé qu’un incident à Bruxelles ; mais cela suffit à Jambon pour établir une généralisation « significative ». Jambon ne fait pas dans l’humour lourdingue comme Francken ; il insinue, il propose des syllogismes boiteux dont il évite de donner la conclusion – la manipulation n’est jamais mieux réussie que lorsque la personne manipulée conclut toute seule. Si quelques individus suffisent à constituer une « part significative », c’est que, fondamentalement, la communauté musulmane est notre ennemie et ne pourra jamais s’assimiler, parce qu’elle est là pour nous détruire et prendre notre place. « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère »… Les sous-entendus vont plus loin : quand bien même Jambon aurait dû admettre qu’il ne s’agissait que de quelques cas isolés, il n’aurait pas été gêné de déclarer que si les autres musulmans n’avaient pas dansé, c’est juste parce qu’ils n’avaient pas osé le faire – bien qu’ils en mourussent d’envie.

Autre exemple : sur les plateaux de VTM, le 9 avril 2016, il compare la situation des djihadistes cachés à Molenbeek à celle des Juifs cachés par des Belges sous l’occupation nazie. Jan Jambon est subtil : effectivement, il n’a pas comparé les terroristes islamistes aux Juifs persécutés. Ce qu’il a dit exactement ? « Quelqu’un qui se planque et reçoit du soutien de la population peut rester caché longtemps. Je fais souvent la comparaison avec pas mal de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y a des personnes juives qui sont restées cachées quatre années, et c’était pourtant un régime abominable qui était sans cesse à leur poursuite. Ils ne les ont pas trouvées, heureusement ».

Ne nous attardons même pas sur le fait que ce « régime abominable » était défendu par des gens à l’anniversaire desquels les pontes de la N-VA aiment se rendre. Sans qu’on s’en rende compte, avec cette déclaration, Jambon avançait des pions dans la stratégie de détournement du langage qui allait conduire, bientôt, à inverser la signification des mots « résistants » et « collabos » : « Je ne compare pas des Juifs avec des terroristes. J’ai simplement renvoyé à un fait historique de notre histoire belge. La cache de ces personnes a été quelque chose de positif. Ce qui se passe aujourd’hui à Bruxelles ne l’est pas. Par ces propos, je pensais à la technique de la cache. » Hier, cacher des gens recherchés par le pouvoir était positif : de la résistance. Aujourd’hui, c’est négatif : de la collaboration. Puisque Jambon n’a pas voulu comparer les terroristes aux Juifs, ce n’est pas à cause du changement de ce terme du raisonnement. Ce qui est en cause, c’est l’opposition de citoyen.nes au gouvernement. D’où, aussi, la loi sur les perquisitions domiciliaires, pour décourager et effrayer celles et ceux qui « cachent » des terroristes. Pardon, des réfugiés. Ou des Juifs ? Peu importe. Cacher, c’est mal. Il y a peut-être un détail qui a échappé à Jambon : dans cette comparaison réfléchie, un autre parallèle pourrait être établi entre le gouvernement de l’Occupation et celui de Charles Michel. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Jan Jambon…

« Bonnes » et « mauvaises » communautés

La carte de De Wever est encore différente de celle de Jambon, ce qui d’ailleurs confirmerait qu’il s’agit là d’une stratégie de communication concertée entre les trois mousquetaires nationalistes. De Wever fait des comparaisons entre les communautés étrangères et divise pour régner. Il y a les « bons » et les « mauvais » étrangers. Les « bons » sont ceux qui s’intègrent. Ou s’ils ne s’intègrent pas, ils ne cherchent pas à occuper des postes dans notre administration et ne posent pas de problème de sécurité. Les gentils asiatiques, les Juifs orthodoxes qui ne respectent pas plus les femmes que les intégristes musulmans mais qui poussent l’orthodoxie jusqu’au repli complet sur leur communauté. Les « mauvais », ce sont ces musulmans, les Berbères – les barbares ? – qui ne cherchent pas à s’intégrer mais à coloniser notre pays, en occupant des postes dans l’administration et l’espace public tout en maintenant les habitudes et les signes extérieurs religieux. En même temps, comme le rappelle Dave Sinardet, Bart De Wever reproche à la communauté musulmane de trop se replier sur elle-même. Quoi qu’elle fasse, cette communauté se verra reprocher par la N-VA de « mal faire » ; quoi qu’elles fassent, les « bonnes » communautés seront données en exemple et serviront d’alibi au parti populiste pour faire croire qu’il n’est pas raciste. C’est du niveau « Je ne suis pas raciste ; la preuve, c’est que j’ai un ami noir. »

Raciste ou pas raciste ?

Affirmer que « les Juifs », « les Musulmans », « les ceci », « les cela » se comportent de telle ou telle manière, uniformément, n’est-ce pas du racisme ? Quand on stigmatise une minorité et qu’on extrapole leurs fautes à la majorité, n’est-ce pas du racisme (et au passage une erreur de logique) ? Quand on se permet, en tant que secrétaire d’État, de faire « de l’humour » raciste… est-ce encore de l’humour, ou déjà du racisme ?

À cause de la loi Moureaux, j’ai dû tout formuler à l’interrogative. Même si je suis convaincu que Jan Jambon ne dit pas la vérité lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de racistes dans son parti. Même si je suis convaincu qu’il le dit parce qu’il sait que la loi contre le racisme lui permet de sortir tranquillement cette affirmation.

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