Birmanie: appel à la libération de deux journalistes

Pour avoir enquêté sur le massacre commis par des militaires contre des civils Rohingyas en septembre 2017, le journaliste Wa Lone et son collègue Kyaw Soe Oo sont emprisonnés depuis le 4 avril en Birmanie.
Pour avoir enquêté sur le massacre commis par des militaires contre des civils Rohingyas en septembre 2017, le journaliste Wa Lone et son collègue Kyaw Soe Oo sont emprisonnés depuis le 4 avril en Birmanie. - Reuters.

A tteinte au secret d’Etat » : telle est l’absurde et mensongère sentence que la justice birmane a émise, par l’intermédiaire du juge Ye Lwin, à l’encontre de deux jeunes journalistes de l’agence Reuters, Wa Lone (32 ans) et Kyaw Soe Oo (27 ans), pour justifier leur emprisonnement, depuis le 4 avril dernier, suite à l’objective et courageuse enquête qu’ils ont menée, au seul nom des droits de l’homme et preuves photographiques à l’appui, sur le massacre commis en toute impunité, en septembre 2017, par des militaires d’obédience bouddhiste, en province de Rakhine, contre des civils Rohingyas, minorité musulmane persécutée sans relâche, depuis plusieurs mois déjà, dans cette région du sud-est asiatique.

Pour la liberté de la presse

Pis : cette même justice birmane vient, ce mercredi 11 avril 2018, de refuser, au mépris de l’avis des instances internationales les plus crédibles, dont les Nations Unies, Amnesty International et Reporters Sans Frontières, d’arrêter les poursuites, et donc leur remise en liberté, fût-elle conditionnelle, à l’encontre de ces deux excellents et braves journalistes, lesquels, en bons professionnels qu’ils sont, n’auront pourtant accompli ainsi, au nom de la liberté de la presse comme de la nécessité d’informer en toute impartialité, que leur devoir le plus strict et sacré tout à la fois. Ils risquent rien moins que quatorze ans de prison !

Bref : un énième abus de pouvoir, dans la foulée d’un procès aussi sommaire qu’arbitraire, de la part de ce pays, la Birmanie, qui, s’il n’est certes plus aujourd’hui l’horrible et sanglant régime militaire qu’il fut jusqu’il y a peu, n’en demeure pas moins, pour autant, une dictature n’ayant à offrir à l’opinion publique internationale, en guise de paravent démocratique afin de mieux cacher ses crimes, et contre l’humanité en cette terrible circonstance, que le piètre alibi d’un prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, nommée Premier ministre, depuis les élections prétendument « libres » de 2015, d’un gouvernement civil de pacotille puisqu’il s’avère encore et toujours, de fait, à la botte d’une armée réputée impitoyable envers ses hypothétiques « ennemis » !

L’honneur perdu d’Aung San Suu Kyi

D’où, nantie de cette urgence propre à tout principe éthique qui se respecte, cette question : qu’attend donc ce fameux comité du prix Nobel de la paix, s’il ne veut pas se discréditer et se déshonorer davantage encore, pour, face à cet assourdissant et complice silence de la part de son indigne lauréate de 1991, la déchoir de sa trop prestigieuse récompense ? Il en ressortirait grandi, et ne serait même pas le premier, en l’occurrence, à poser un tel acte de courage moral, puisque, constatant cet évident manque de « solidarité » tout autant que cette flagrante « passivité », de la part d’Aung San Suu Kyi, face à l’ampleur de ce qu’il convient d’appeler là, sinon un génocide, du moins un « nettoyage ethnique » à l’encontre des Rohingyas, le Musée de l’Holocauste de Washington, pas plus tard que le 7 mars dernier, se prononça en ce sens, à juste titre, en lui retirant le prix Elie Wiesel (autre prix Nobel de la paix) dont il l’avait un peu trop vite gratifiée, lui aussi, six ans auparavant, en 2012.

Justice et vérité

Que justice et vérité triomphent enfin en ce tragique dossier concernant cet indicible et honteux martyre des Rohingyas, dont près de 700.000 personnes innocentes (femmes, enfants et vieillards confondus) ont dû fuir à ce jour, dans une indifférence quasi générale, leurs terres natales, afin d’échapper à une mort atroce, pour aller se réfugier, en des conditions misérables, indignes de toute humanité, dans le Bangladesh voisin, pays lui-même exsangue.

L’innommable atteint, là, son intolérable paroxysme, dont, portés par notre conscience humaniste, nous ne pouvons plus décemment être, en continuant lâchement à fermer les yeux sur les prétendus mérites d’Aung San Suu Kyi, la caution morale et intellectuelle ! Quant à cet autre prix Nobel de la paix que fut Andreï Sakharov, il doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe, lui qui endura naguère les sévices de l’exil de Gorki sous la stalinienne férule de l’Union Soviétique, à l’idée que cette même Aung San Suu Kyi ait pu être, là encore, la lauréate, par la non moins aveugle volonté du Parlement Européen, du prix portant son glorieux nom !

Silence, on tue !

Morale de l’histoire ? Les enfants morts des Rohingyas seraient-ils donc moins dignes de compassion, de soins humanitaires à défaut d’intérêt géopolitique, de la part de l’Occident, que ceux de Syrie, où nous venons d’intervenir, massivement, à coups de missiles ? Il est vrai, comble du cynisme, que la lointaine Birmanie, pas plus que la pauvre Bande de Gaza, ne revêt guère, aux hypocrites yeux des puissances occidentales, la même importance stratégique… Silence donc, on tue en Birmanie !

Un intolérable paradoxe

Ainsi, dans cet étrange pays, arrive-t-on finalement à cet extraordinaire mais incompréhensible, sinon honteux, paradoxe : alors que son président, Win Myint, vient d’annoncer, ce 17 avril, une amnistie générale, en guise de « signe de paix » à l’approche du nouvel an birman, pour près de huit mille détenus de droit commun – ce dont on peut certes se réjouir, même si ce geste n’est avant tout destiné qu’à amadouer l’Occident –, les prisonniers politiques, qui pullulent dans ses infâmes geôles, n’y ont jamais été, quant à eux, aussi nombreux. Pis : cette « grâce présidentielle » ne les concerne pas, sauf pour trente-six d’entre eux, au sein desquels ne sont toujours pas inclus, bien sûr, les pauvres Wa Lone et Kyaw Soe Oo !

Bref : dans la Birmanie d’Aung San Suu Kyi, mieux vaut être, en matière de justice, un délinquant, voire un criminel, plutôt qu’un démocrate épris du seul idéal de liberté et luttant pour les inaliénables droits de l’homme. Intolérable !

*Signataires : Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, écrivain, professeur invité au Collège Belgique (sous le parrainage du Collège de France) ; Véronique Bergen, philosophe, écrivain ; Jean-Marie Brohm, professeur émérite de sociologie à l’Université de Montpellier III-Paul Valéry ; Luc Ferry, philosophe, ancien ministre français de l’Education nationale ; Daniel Mesguich, metteur en scène, comédien, écrivain ; Fabien Ollier, directeur de publication de la revue Quel Sport ?  ; Robert Redeker, philosophe ; Pierre Rizzo, vice-président de l’association humanitaire « Médecins du Désert », en lien avec l’association caritative « Enfants de Birmanie » ; Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique à Paris 1 Panthéon Sorbonne et à Toulouse 2 Jean-Jaurès ; Isa Sator, artiste-peintre (Paris) ; Pierre-André Taguieff, philosophe, historien des idées, directeur de recherche au CNRS.

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