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«Vous avez de ces mots»: des confrères féminines?

Le président Macron, lors de son entretien avec les journalistes Edwy Plenel (à g.) et Jean-Jacques Bourdin, le 15 avril dernier.
Le président Macron, lors de son entretien avec les journalistes Edwy Plenel (à g.) et Jean-Jacques Bourdin, le 15 avril dernier. - Reuters.

Interviewé le 15 avril dernier par les journalistes Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, le président Emmanuel Macron a évoqué les « confrères féminines » de ses interlocuteurs. Pataquès jupitérien frôlant l’oxymore ou choix délibéré de la part d’un francophone émérite ?

Si consœur, équivalent féminin de confrère, eût pu faire l’affaire en cette circonstance, il se trouve quelques rétifs – et surtout rétives – à l’emploi de cette forme, jugée dévalorisante pour la personne qu’elle désigne en comparaison du masculin confrère. De ce point de vue, « confrère féminine » perd de son étrangeté et apporte une précision indispensable. Quel que soit le fin mot de l’histoire, celle-ci nous rappelle que le masculin dit « générique » peut avoir mauvais genre…

Confrère ou collègue ?

Même si la distinction est ténue, il est possible de différencier sémantiquement collègue et confrère. Les deux mots ont en commun l’idée d’un lien partagé avec d’autres personnes (col –, con-), mais dans des contextes différents. Collègue est issu du latin collega « collègue (dans une magistrature) ; compagnon », lui-même de la famille de legem « loi » ; il désigne une personne qui exerce la même fonction ou la même activité que d’autres, au sein d’une administration, d’une entreprise. Confrère, du latin médiéval confrater – de la famille de frère – s’applique à une personne qui appartient à une profession (généralement libérale), à une société, à une compagnie, considérée par rapport aux autres membres.

Sont collègues les personnes qui travaillent au sein d’un même établissement scolaire, d’un même service, d’un même gouvernement, d’un même parti, d’une même formation musicale. Sont confrères celles et ceux qui exercent une même profession libérale (médecins, notaires, avocats, écrivains, journalistes, etc.) ou sont actifs au sein d’une société artistique, littéraire, savante. Comme le fait remarquer l’Office québécois de la langue française, le même individu peut être mon confrère dans un cabinet d’avocats et mon collègue au Parlement.

La distinction entre collègue et confrère est établie depuis la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), mais ces noms ont connu des évolutions de sens significatives au fil des siècles. Ainsi, collègue a été initialement associé à des personnes exerçant une même mission en nombre limité, tandis que confrère se disait des membres d’une compagnie nombreuse. Et si collègue s’est appliqué dès le départ à des fonctions profanes, confrère a d’abord été réservé à un adhérent d’une société pieuse.

Confrère ou consœur ?

Le féminin consœur a été formé au départ de confrère pour désigner initialement une femme appartenant à une confrérie, à un ordre religieux. Mais alors que ce nom est attesté dans ce sens depuis le Moyen-Âge, il faut attendre Littré (1863) pour le voir apparaître dans la nomenclature des dictionnaires de référence. Sans doute est-ce dû à des emplois dépréciatifs de ce mot dans la langue classique, pour désigner par exemple une actrice ou même une prostituée (Trésor de la langue française, à l’entrée consœur).

Aujourd’hui, consœur est considéré comme l’équivalent féminin de confrère, parfois avec quelques réserves. Certaines sont en rapport avec les connotations péjoratives associées à ce mot, comme l’exprimait Joseph Hanse (Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne), il y a quelque temps déjà : « fait souvent sourire ; à tort ». D’autres voudraient réserver l’usage de ce mot à une femme considérée par rapport à d’autres femmes – et à elles seules. Cela explique la réaction – en 1966 – d’Albertine Sarrazin vis-à-vis d’un journaliste qui l’avait appelée « Ma consœur » : « Non, mon cher, je suis votre confrère : je serais votre consœur si vous portiez vous-même des jupons, parlons français, je vous prie… (Trésor de la langue française, à l’entrée consoeur).

L’on voit ressurgir ici une objection maintes fois formulée à l’égard de la féminisation des noms de métiers, titres et professions, souvent de la part de femmes : le terme féminin dévalue la fonction ou le rang de celle qui l’occupe. Certaines vont donc signer « Madame X, Doyen » ou exiger d’être appelée « Madame Y, Secrétaire perpétuel de l’Académie française ». Mais pas « Madame Z, instituteur »…

Des confrères féminines ?

L’usage très répandu aujourd’hui de consœur comme équivalent féminin de confrère explique l’étonnement suscité par la formule « confrères féminines » employée par le président français Emmanuel Macron dans l’interview qu’il a accordée le 15 avril dernier aux journalistes Jean-Jacques Bourdin (BFMTV et RMC) et Edwy Plenel (Mediapart). N’y a-t-il pas que des confrères masculins ? Pourquoi Emmanuel Macron ne s’est-il pas contenté de « consœurs » ?

Les réserves émises plus haut sur l’emploi de consœur peuvent éclairer le choix présidentiel. Le terme confrère étant ressenti comme valorisé, il est employé comme générique ; mais il convient alors de lui accoler une spécification s’il désigne des femmes. Certaines réactions sur les réseaux sociaux confirment cette hypothèse et saluent la pertinence d’une distinction entre l’appellation noble confrère (y compris pour des femmes) et le moins reluisant consœur. Certain(e)s défendent même une « convention » qui voudrait qu’un médecin ou un avocat s’adresse à une femme exerçant le même métier par la formule : « Madame et cher confrère ».

Est-ce la logique suivie par le jupitérien interviewé, alors que celui-ci est souvent attentif à exprimer les formes féminines dans ses interventions (« toutes et tous », « celles et ceux », « chacune et chacun ») ? Il pourrait aussi s’agir d’une sorte d’autocorrection, le terme confrère apparaissant d’abord, face à deux journalistes masculins, suivi d’une précision en rapport avec les personnes, de sexe féminin, auxquelles le président faisait allusion. À l’appui de cette hypothèse, l’écoute attentive de l’extrait en cause permet de percevoir une très légère pause entre « confrères » et « féminines ».

Reste que la locution « confrère féminine » pose quelques difficultés. Notamment de cohérence de genre, puisque les dictionnaires usuels (Petit Robert, Petit Larousse), comme celui de l’Académie française, considèrent confrère comme un nom (exclusivement) masculin. Quant à « confrère féminin », son ambiguïté sémantique risque de faire balancer entre une consœur et un confrère efféminé.

Qu’elle soit volontaire ou non, l’association « confrère féminine » me paraît du même ordre que « Madame le Juge », formule prisée au siècle dernier, mais qui a cédé le pas aujourd’hui à « Madame la Juge ». Et s’il en est parmi mes collègues (terme épicène !) qui agitent l’épouvantail d’une « consœur masculine », je devrai convenir que certains ne l’auront pas volé…

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