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Accusations contre Ken Loach: «Une double défaite de la pensée»

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Plusieurs associations se sont ces dernières semaines fait entendre pour dénoncer le choix opéré par l’Université libre de Bruxelles d’accorder un doctorat honoris causa au cinéaste Ken Loach. Ce choix, comme celui des sept autres récipiendaires, est incontestable et même heureux, mais rien n’interdit de discuter la personnalité de l’artiste ainsi honoré. Et en effet, si l’on ne peut qu’admirer le réalisateur britannique pour une œuvre cinématographique brillante où il se fait le défenseur des opprimés et le contempteur des inégalités, son militantisme anti-israélien viscéral et obsessionnel indispose, assurément. Loin de moi, donc, l’idée de défendre à tous crins ce dernier ici. En revanche, il me paraît important de défendre l’honneur de l’Université à laquelle j’appartiens, une Université accusée de servir de relais à une parole antisémite et négationniste, ce qui est proprement intolérable.

Un terme trop souvent détourné

Qu’est-il reproché à Ken Loach ? D’être négationniste et antisémite et de tordre le cou à l’histoire pour délégitimer l’existence de l’État d’Israël. Examinons les faits : en septembre 2017, Loach répond, d’une manière qui sera interprétée comme ambiguë, à la question d’une journaliste qui l’interroge à brûle-pourpoint sur un débat relatif à la Seconde Guerre mondiale, débat auquel il n’a pas assisté. Il s’empresse, quelques jours plus tard, face au détournement de ses propos, et citant Primo Levi, de rappeler sans ambages que le génocide des juifs est un fait historique indubitable, ce qu’il n’avait au demeurant pas nié au cours de cette même interview. Exit l’accusation de négationnisme ou de « révisionnisme » – le terme dont s’affublent ceux qui nient la réalité de la shoah pour se donner des airs d’historiens hypercritiques.

Vif débat outre-Manche

Ken Loach serait-il alors antisémite ? Pas plus, sinon qu’il fait partie de ceux qui au sein du Labour, à l’instar du Jewish Socialist Group, se refusent à accepter l’idée qu’il puisse y avoir des militants antisémites dans leur propre camp politique – question qui agite le Labour depuis que Jeremy Corbyn se trouve à sa tête, a effectivement conduit à écarter trois mandataires en 2016 et produit un débat très vif à l’heure actuelle. Si aveuglement il y a chez Ken Loach, ce qui reste à démontrer, est-ce pour autant de l’antisémitisme, voire même une tolérance à cet égard ? Assurément non, l’on en conviendra. Il faudrait, autrement, couper la tête à nombre d’intellectuels britanniques de gauche, à commencer par l’excellent historien Mark Mazower qui pointait, comme Ken Loach l’a fait, que l’antisémitisme était présent dans toutes les couches de la société britannique – mais bien moins, certainement, que l’hostilité à l’égard des musulmans. Et, ce faisant, ripostait à la pernicieuse entreprise de droite visant à faire croire qu’aujourd’hui l’antisémitisme serait globalement à gauche.

Militant anti-israélien mais pas antisémite

Reste l’usage à tout le moins scabreux opéré par Ken Loach de faits historiques bien réels, analysés par des historiens du sionisme et de la shoah, sur des négociations entre le mouvement sioniste ou des leaders sionistes locaux et les nazis, avant et pendant la guerre, ainsi que sur les exactions commises par des troupes du mouvement sioniste durant la guerre d’Indépendance d’Israël. Loach utilise-t-il ces faits pour montrer dans le premier cas que quelquefois les victimes devaient composer avec les bourreaux et se trouver dans une zone grise entre le bien et le mal, et dans le deuxième cas pour montrer que le partage de la Palestine en 1947-48 a conduit à des « nettoyages ethniques » de part et d’autre ? Non, il n’en fait usage que pour donner du grain à moudre à la délégitimation du sionisme et d’Israël. Ce faisant, le militant violemment anti-israélien qu’est Ken Loach flirte-t-il avec le négationnisme et l’antisémitisme ? Certes non, quoique puisse nous inspirer son obsession à viser l’État d’Israël et à le mettre au ban des Nations.

Régulièrement au bord de l’implosion

Pourquoi dès lors, malgré ces évidences, s’en prendre au choix de l’ULB d’honorer Ken Loach parmi sept autres récipiendaires des doctorats honoris causa du 26 avril ? Pourquoi, alors que Loach sera le 26 avril célébré comme cinéaste et non comme militant politique, amener la question sur ce terrain et tenter de fracturer la communauté universitaire, une nouvelle fois, sur le problème israélo-palestinien – question qui l’a souvent amenée au bord de l’implosion, depuis plus de quarante ans ? Parce que pour certains, cette question est à ce point sensible et cruciale qu’elle devient leur clé de lecture du monde, que tout s’y rapporte, même un événement qui n’a rien à y voir. Oh, bien sûr, l’autre camp est souvent tout aussi obsédé par sa passion et perd tout esprit critique dès lors qu’il s’agit de défendre sa cause. Et il est à parier que le 26 avril, d’aucuns applaudiront autant, sinon plus, la victime d’un lynchage médiatique – voire même le partisan du boycott culturel et académique d’Israël – qu’est Ken Loach, que le cinéaste talentueux que l’ULB entend célébrer.

Défaites de la pensée

Mais notre souci est ailleurs : il réside d’abord dans le fait qu’en portant à l’emporte-pièce des accusations graves – en Belgique, proférer une parole antisémite ou négationniste constitue un délit – qui s’avèrent infondées, on dévalue complètement la lutte contre le véritable antisémitisme et le véritable négationnisme, dont Ken Loach n’est à l’évidence ni un partisan ni même un auxiliaire complaisant, lui qui n’a au demeurant été ni condamné ni même poursuivi pour cela. Première défaite de la pensée. Autre motif de préoccupation, ces insinuations ont malicieusement porté leurs fruits : elles ont contraint l’Université à devoir s’expliquer, et même s’excuser d’avoir blessé certaines sensibilités, là où il devient difficile de demeurer sur le terrain de la raison et malaisé de ne pas verser dans l’émotion – je veux parler de la shoah et de l’antisémitisme. Seconde défaite de la pensée.

Une vigilance démocratique essentielle

Alors, pourquoi ne pas tenter de faire triompher quelque peu la raison critique ? C’est il est vrai un homme ambivalent que nous allons associer à notre communauté universitaire le 26 avril. Un réalisateur très talentueux, dont l’œuvre généreuse compte pour les démocrates progressistes et humanistes, et aussi un militant engagé, à coup sûr imbu de sa détestation d’Israël. Nous sommes, tous, à certains égards, ambivalents, et sans doute d’autres docteurs honoris causa de l’ULB l’étaient-ils. Mais les temps sont difficiles, plus qu’auparavant peut-être : à l’heure où l’antisémitisme redevient une préoccupation en Europe, notre vigilance démocratique est essentielle pour le combattre, avec énergie et détermination. Toutefois, la même vigilance doit être de mise pour traquer les discours abusifs en la matière, qui ne peuvent qu’affaiblir notre capacité à y résister.

En visant l’Université et son Recteur, en l’accusant de déshonneur et d’indignité, il y a manifestement eu légèreté, sinon abus. Parce que le grief est terriblement injuste : l’ULB n’a de cesse de défendre l’humanisme démocratique et d’être aux premières loges pour promouvoir les idées de progrès. Elle est elle-même traversée par des courants philosophiques et politiques contraires, qui font sa richesse et sa diversité. Si la polémique autour de la présence de Ken Loach peut servir à s’interroger davantage sur la recrudescence de l’antisémitisme et le fait que chez certains militants radicaux l’antisionisme puisse s’abreuver aux sources de l’antisémitisme, faisons-le, dans notre Université. C’est son rôle intellectuel et sa mission de sentinelle démocratique. Mais alors sans devoir payer le prix d’une controverse vaine et qui se trompe assurément de cible.

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