L’ombre du Rana Plaza plane encore sur la mode cinq ans après la mort de 1.135 travailleurs

L e Rana Plaza ? Jamais entendu parler ! » A la sortie du Primark de la rue Neuve à Bruxelles, ce lundi, bon nombre de clients admettaient ne pas se souvenir de la catastrophe du 24 avril 2013. Il y a cinq ans jours pour jour, à Savar au Bangladesh, un immeuble abritant plusieurs ateliers de confection de vêtements s’effondre. Au moins 1.135 personnes, pour la plupart active dans la fabrication de pièces pour des enseignes occidentales comme Mango, Benetton et Primark, perdent la vie. L’univers léger de la fast fashion entre brutalement en collision avec de lourdes considérations éthiques. Les consommateurs d’ici découvrent, si besoin en était encore, que les pièces à petit prix de leur garde-robe se payent humainement très cher de l’autre côté du globe.

Bangladesh : le drame du Rana Plaza n'a rien changé

Confronté à une grave crise de morale et d’image déplorable pour ses juteuses affaires, le secteur du textile réagit rapidement : à partir de mai 2013, 220 entreprises signent l’« Accord on Fire and Building Safety in Bangladesh » avec les syndicats locaux représentant le personnel de 1.631 usines, soit la moitié du secteur textile bangladais. Conclu pour cinq ans, ce contrat indépendant est censé assurer la sécurité élémentaire des travailleurs locaux du textile. Au moyen d’inspections, il s’agit de les prémunir de nouveaux drames, comme des incendies ou des effondrements.

La priorité absolue

Avec quels résultats ? « En cinq ans, l’accord a permis de relever 130.000 problèmes de sécurité. 84 % d’entre eux ont été réglés, ce qui a amélioré la sécurité globale de 2 millions de travailleurs au Bangladesh, » répond Jean-Marc Caudron, responsable des actions urgente de la plateforme AchAct. Celle-ci relaye chez nous les revendications des représentants du personnel de là-bas. « La sécurité reste leur priorité absolue, assure AchAct. Et en la matière, il reste beaucoup de travail à accomplir. Il faut pérenniser les avancées, terminer la mise aux normes des dernières usines et, surtout, installer une culture de la sécurité dans ce secteur. Il existe encore des comportements qui mettent les travailleurs en danger. »

Oui mais voilà : l’accord de 2013 vient à échéance le mois prochain. Un nouveau texte doit prendre le relais en mai, sur les mêmes bases et pour trois ans. Or, à ce stade, seules 142 entreprises se sont engagées à resigner. AchAct et ses membres, dont Oxfam Magasins du monde, revendiquent que l’ensemble des signataires de 2013 se réengagent pour trois années supplémentaires. Ils souhaitent également que de grands noms, qui n’ont jamais apposé leur signature sur l’accord s’exécutent enfin. « Il s’agit notamment d’Abercrombie & Fitch, Ikea et The North Face, » pointe AchAct qui organise une action de sensibilisation à ce sujet, ce mardi à 11h30, rue Neuve devant l’église Notre Dame du Finistère. Deux couturières se débattront en cage, à l’image de travailleuses bangladaises prisonnières en cas d’accident.

« C’est la facilité »

Vu l’artère commerçante choisie, ce happening est censé toucher les clients. Et de ce côté-là aussi, beaucoup de travail reste à entreprendre. « Nous souhaitons que les consommateurs se posent des questions sur leurs actes d’achats, déclare Pierre Santacatterina, directeur général d’Oxfam Magasins du monde. Quand on paye 2 ou 3 euros pour un vêtement, on peut être certains que les mains qui l’ont confectionné ont été maltraitées. Il y a le manque de sécurité mais aussi la rémunération dérisoire, l’absence de pause, les horaires infernaux ou encore l’absence de congés de maternité. » Tout cela, les syndicats locaux ne pourront s’y attaquer qu’en prenant plus de place, notamment grâce à un renouvellement de l’accord de 2013.

Ce lundi midi, rue Neuve, ces questions ne semblaient pas vraiment vivre dans l’esprit des chalands. « Vu les petits prix pratiqués chez Primark, il ne faut pas rêver : personne ne se pose la question d’où viennent les vêtements », selon Françoise, 69 ans, les bras chargés de tee-shirts pour ses petits-enfants. La provenance de leurs habits, Emeline et Manon, étudiantes de 25 ans, s’en préoccupent. « Mais on est pauvre. Du coup, pour nous, shopping rime avec Primark », a ainsi avoué Manon, esquissant un léger sourire. Et Emeline d’ajouter : « C’est vrai que Primark, c’est la facilité. Ça nous permet de nous changer plus souvent. »

Primark et les autres enseignes de fast fashion, une facilité au prix du malheur des travailleurs ? L’enseigne irlandaise refuse de se laisser diaboliser de la sorte. Dans une longue réponse circonstanciée, elle détaille tous les initiatives qu’elle a prises dès le lendemain de la catastrophe du Rana Plaza. Elle réfute aussi l’accusation de prix bas rimant avec conditions de travail exécrables chez ses sous-traitants. « Toutes une série de décisions nous permettent de réaliser des économies à chaque étape de notre chaîne d’approvisionnement, explique l’entreprise. C’est comme ça que nous gardons des prix bas. Cependant, les normes auxquelles nous nous plions sont élevées. Primark ne possède pas d’usines et nous sommes très sélectifs par rapport à nos fournisseurs. Avant de passer commande auprès d’un nouveau fournisseur, nous vérifions chaque usine afin de voir si les normes reconnues internationalement sont respectées. Le bien-être des personnes qui fabriquent nos produits compte pour nous. » Aux consommateurs de se positionner à ce sujet également…

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