700 femmes sidérées après la nomination d’un homme à la tête des Tanneurs

700 femmes sidérées après la nomination d’un homme à la tête des Tanneurs

Il n’aura fallu que quelques heures pour que la clameur gronde, que les réseaux sociaux s’agitent et bruissent, et quelques heures supplémentaires pour qu’un rendez-vous s’organise, d’abord dans un café, ensuite, vu l’ampleur de la vague, dans un lieu plus grand et plus propice à la réflexion. Quelques heures pour que près de 700 femmes se mobilisent pour crier leur sidération : « Une femme, encore, n’est pas nommée à la tête d’une institution…. »

Nous, ces femmes, F.(s), professionnelles de la culture - de tout âge, origine, classe et orientation confondues, sommes révoltées de constater une fois de plus la non-représentativité des femmes dans le secteur des arts de la scène due à la persistance d’un système instauré et maintenu depuis des siècles par l’homme occidental blanc. Un système qui s’accompagne toujours de la négation des minorités, nombreuses, et de notre sexe, pourtant majoritaire.

« Backlash »

L’affaire Weinstein, le grand mouvement MeToo et, à l’échelle de notre communauté, la libération des Tanneurs, nous avaient pourtant fait sentir un vent de victoire et d’espoir. Time’s up ! Le XXIe siècle nous ouvrait enfin ses portes….

Mais voilà que par un effet nommé « backlash » (retour de bâton) dans les études féministes, nous sommes à nouveau renvoyées dans les cordes : la promesse du progrès et de la parité n’étaient donc qu’un leurre. La puissance symbolique qu’aurait été l’accession d’une femme à la direction de ce théâtre, n’aura donc pas eu lieu.

Le cas des Tanneurs est désormais le nom de l’état de notre secteur culturel depuis des décennies : la reproduction constante d’un système patriarcal archaïque et dominant. Face à un tel système qui ne perdure que par les seules forces du conservatisme, des femmes, aujourd’hui, se lèvent et disent : « De cela, nous ne voulons plus » et rien ne pourra plus les arrêter.

Pour toutes ces raisons, aujourd’hui, Le choix des Tanneurs fait évènement.

Rappelons la brutalité des faits :

Suite à la mise à pied de son directeur pour des faits de harcèlement répétés et de notoriété publique, le conseil d’administration des Tanneurs a lancé un appel à candidatures pour pourvoir ce poste.

Sur 22 candidatures , 13 femmes se sont présentées et 9 hommes. Une sélection a été faite qui a retenu 3 femmes et 1 homme. Et l’homme a été élu.

Les femmes qui se sont présentées sont connues du monde culturel.

Beaucoup ont du savoir, des visions, des projets, de l’entregent, des puissances de travail, des idées et des compétences multiples et… de l’expérience ; dont une très singulière : celle de savoir réellement ce qu’est l’appartenance à une classe minorisée et, de ce fait, devoir se battre en permanence. Cela peut donner un certain courage, nécessaire dans ce type de fonction quand on veut faire quelque chose de neuf.

Nous ne pouvons dès lors qu’exprimer d’abord notre colère et notre écœurement mais aussi notre désir de justice, d’égalité, de décloisonnement et de décolonisation .

Nous voulons que soit interrogé précisément le processus qui a conduit à ce choix :

- Comment un CA qui a fermé les yeux, voire couvert les agissements de son ancien directeur, peut-il encore décider de l’avenir d’un théâtre dont il aura contribué à salir la réputation ?

- Où en est l’enquête demandée par la Ministre de la Culture suite à l’article de Catherine Makereel dans Le Soir et à la lettre, signée par plus de 150 personnes du monde culturel lui demandant d’agir ?

- Comment ne pas être stupéfait devant la composition du jury ( 6 membres du CA et 4 « experts » ) qui ouvre une voie royale aux conflits d’intérêts et à l’éternelle cooptation entre pairs et puissants.

Nous voulons que cesse ce que l’on appelle communément les « petits arrangements entre amis », vieilles pratiques issues de « clubs » d’influence où la présence des femmes - faut-il le rappeler ? - était interdite jusqu’au début du XXe siècle, et reste toujours minoritaire, voire suspecte. Ou sert de simple caution.

A partir d’aujourd’hui, et au-delà de ce cas désormais emblématique, nous nous interrogeons et réagissons pour l’ensemble du secteur.

A partir d’aujourd’hui, nous n’accepterons plus ce manque de respect et de justice vis-à-vis des femmes dans les processus de nomination, dans les montages de production, dans les attributions de postes, dans les écoles, dans les auditions…. Nous voulons que les règles soient claires et transparentes dans tous les processus.

Faut-il vraiment rappeler, encore et encore, que nous sommes largement majoritaires et que chaque année sortent des écoles artistiques beaucoup plus de femmes que d’hommes, et cela dans toutes les disciplines ?

Comment dès lors pourrions-nous tolérer qu’en 2018, les directrices bénéficient de moins de 20% des subventions attribuées aux lieux de théâtre pour adultes par la Fédération Wallonie-Bruxelles, quand tout le reste est détenu par des hommes ?

Comment notre réalité, y compris numérique, peut-elle encore être bafouée à ce point ?

Il est temps de secouer violemment la construction pyramidale, très majoritairement masculine, définitivement dépassée, du secteur.

La fulgurance de notre rassemblement hurle notre urgence – hurle, oui, car nous savons que ce qui ne veut pas être entendu doit être prononcé très haut et très fortement - mais dit aussi, très calmement, notre détermination sans faille à modifier en profondeur cette intolérable situation.

Nous prendrons le temps qu’il faudra pour mener ce combat à bon port.

Voilà les raisons de cette union nommée F(s). Elle s’annonce comme une révolution, car est révolutionnaire aujourd’hui d’avoir l’équité, l’égalité et la liberté pour boussole.

F.(s)

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