Peut-on encore échapper à la Coupe du monde?

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Il est loin désormais, le temps où le foot était pris de haut par le monde universitaire ou culturel. Naguère décrits avec un dédain teinté de méfiance par les « intellos », le ballon rond et les passions qu’il déchaîne relèvent désormais de la « fraternité », de la « multiculturalité » ou du « lien social » bienvenus. Il y a 4 ans, dans les Inrockuptibles , le philosophe français Jean-Claude Michéa coupa court à toute objection en proclamant que « le mépris du football est le signe d’une véritable infirmité intellectuelle ».

Il subsiste cependant quelques esprits revêches, que les actuels épanchements brassico-patriotiques laissent interdits, sinon inquiets. Comme Claude Javeau, par exemple, professeur émérite de sociologie de l’ULB, qui précisait dans une carte blanche publiée le 6 juin dernier dans ces colonnes, que c’est le foot qu’il voue aux gémonies et non pas le football, « jeu agréable tant à pratiquer qu’à regarder, mais malheureusement gangrené jusqu’à l’os, même aux petits niveaux où l’on n’oser plus désormais parler d’“amateurisme”. »

Le philosophe français Robert Redeker ne dit pas autre chose. S’il nous confie « aimer le football » – il vient d’ailleurs, alors que nous le contactons, de regarder le match Colombie-Japon – cela ne l’empêche pas, dans son dernier livre, Pourquoi aimer le football. La fable du monde (Le Rocher, 2018), d’adresser une critique sans concession du spectacle qui a pris possession de l’espace médiatique. « Peut-être que l’amour a quelque chose à voir avec la rareté, l’absence ou le retrait. Le contraire de l’amour, c’est peut-être la gloutonnerie. Le football, il y en a beaucoup, partout, tout le temps, du moins médiatiquement. Il y a donc une saturation de l’espace symbolique dans lequel nous vivons. » Le football dit le monde dans lequel on vit, écrit-il, et ses défauts sont les siens : « Qu’est d’autre la Coupe du monde sinon une fête de l’argent, de la mondialisation économique, de l’homogénéisation anthropologique, des trusts télévisuels, de l’hystérisation chauvine des foules, du fétichisme assommant des noms de marques, des dramatisations de pacotille, du faux individualisme, l’individualisme agressif ? Mais surtout, il convient de voir son vrai visage : une fête de la concurrence effrénée, autrement dit une propagande en acte pour les valeurs ou anti-valeurs du libéralisme. Une fête de l’argent devenu fou – soit : la propagande sans honte pour l’argent spectacle. »

« Régression et conformisme »

Dans Le football, une peste émotionnelle (Folio, 2016), l’ouvrage qu’il a cosigné avec le philosophe Marc Perelman, le sociologue Jean-Marie Brohm, professeur émérite de l’Université Montpelier III, utilise à dessein le concept forgé dans les années 30 par le médecin et psychanalyste Wilhelm Reich pour analyser le fascisme…

Pour Jean-Marie Brohm, l’actuelle folie qui semble avoir saisi les contrées qualifiées pour la Coupe du monde est le symptôme et la conséquence d’un double phénomène.

« Il y a d’une part une régression, une déliquescence, depuis une trentaine d’années, de toute forme de pensée critique et émancipatrice, nous explique-t-il. Ainsi, un des histrions de Mai 68, Daniel Cohn-Bendit, vous explique aujourd’hui que ce qui lui importe sur la plage, ce n’est plus les pavés mais les crampons (allusion au titre de son dernier ouvrage, publié chez Robert Laffont, NDLR). La politique, il s’en fout. Ou Olivier Besancenot, qui ne voit aucune contradiction à être porte-parole du Parti anticapitaliste et supporter du PSG, qui n’est qu’un rassemblement de mercenaire ultra-riches. »

Et d’autre part, explique-t-il, il y a une sorte d’acquiescement à ce qu’un grand philosophe, Cornelius Castoriadis, appelait « le conformisme généralisé », à la montée de l’insignifiance. « Aujourd’hui, la cheville de Neymar est plus importante que ce qui passe en Méditerranée. Voilà la fonction du foot : une diversion sociale et politique. »

Or, pour Jean-Marie Brohm, il ne faut jamais prendre à la légère l’hystérisation chauvine et nationaliste. « On a quand même des exemples historiques massifs, lâche-t-il. Je trouve cela très inquiétant dans le climat politique européen actuel. Car, au niveau européen, c’est quand même l’ombre brune qui plane ! »

« Totalitaire »

Que dit-on d’un régime politique qui cadenasse l’information jusqu’à ce qu’elle devienne unidimensionnelle ? Qui fait en sorte qu’à longueur de pages, d’heures d’antenne radio-et-télédiffusées, le même sujet soit traité avec une constance qui finit par donner la nausée ? Que les intellectuels y soient tellement asservis qu’ils ne trouvent rien de mieux à faire que de s’épancher urbi et orbi en analyses de café des sports dont le premier supporter venu serait capable ?, interroge Robert Redeker : « Le jugement tombe sans appel : il s’agit d’un régime totalitaire. Tous les quatre ans, pendant un mois, nos journaux, nos médias, nos intellectuels, à travers leur monotonie, ressemblent à ceux de l’ex-RDA, de sinistre mémoire : du foot, du foot, et encore du foot ».

Sur les vertus supposées du foot en tant que « lien social », Jean-Marie Brohm se montre également très sceptique. « Les “Tous ensemble, tous ensemble !” qu’on entend dans les tribunes, c’est une pure mystification, clame-t-il. D’abord, dans les stades comme devant les écrans géants, vous avez une présence policière massive car, quand les supporters connaissent une déception, ils se vengent en cassant tout. Souvenez-vous du dernier Euro, quand les supporters russes ont fait « du fight » – le fameux « fighting spirit »… – contre les Anglais, qui eux-mêmes ne sont pas des amateurs. Au niveau international comme au niveau infranational, le football est, tout au contraire, un facteur de division. Entre l’Olympique Marseille et le Paris Saint-Germain – je suppose que ça doit être la même chose en Belgique entre le Standard de Liège et Anderlecht – vous avez des haines recuites, ethnico-identitaires et racistes, qui s’accumulent. Imaginez un match entre la Grèce et la Turquie. Le pire, c’est que des cohortes d’universitaires trouvent cela tout à fait normal parce que, quand ils étaient petits, ils jouaient au foot… Non seulement le foot est un opium du peuple, mais c’est une manière d’anesthésier les consciences critiques. Ainsi, personne ne s’émeut du fait que la Coupe du monde se déroule en Russie, pays autocratique, qui a fait annexer l’Ukraine, qui fait éliminer ses opposants jusqu’à l’étranger. Tout cela est oublié. L’Europe est aujourd’hui dans un état lamentable, des migrants coulent sous les yeux de nos dirigeants, et un Emmanuel Macron – qui est un « enfumeur » de première catégorie ! – va voir l’équipe de France en expliquant que le foot permet l’intégration, la cohésion sociale, etc. Tout cela est lamentable ! »

La nouvelle Eglise

Car qu’est-ce qui se joue avec le football ?, interroge Robert Redeker. « L’identité et la reconnaissance ». Mais c’est une illusion, une tromperie. « Notre époque prend comme source de légitimité quelque chose qui devrait être anodin. » Cela n’est possible que dans une « ère du vide », où ce qui n’a pas de sens a triomphé, explique le philosophe. Il tacle : « Le football est la parodie mercantile et vide, pitoyable et dérisoire, faite de toc et de truquages, maçonnée d’argent et de publicité, de marketing et de communication, couverte de kitsch, de l’idéal catholique : la réunion dans une église universelle, la communion autour d’un calice, la liturgie autour de personnages hissées à une forme de sacralité. Un peu à la façon des idoles du show-business, les footballeurs forment une sorte frelatée de caste sacerdotale, si l’on veut, la liturgie en toc des événements sportifs le suggère ; mais c’est une caste sacerdotale au rabais, qui n’a rien à transmettre. » Aujourd’hui, le calendrier ne transporte plus avec lui l’Histoire, la mémoire. Il est sportif, et il ne transmet rien. « Le 18 juin est une date importante de l’histoire de France, mais presque plus personne ne le remarque », relève-t-il. A fortiori en plein Mondial.

Et quand le président français Emmanuel Macron reçoit la star brésilienne Neymar, ce n’est pas ce dernier qui en est honoré, mais le premier qui tente de capter un peu de lumière. Inversion des valeurs. Le terrain politique a cédé le premier rôle au terrain en herbe. Pour Robert Redeker, « le football remplit de vacuité le vide de l’existence démocratique. (…) Notre existence quotidienne se traîne comme si elle avait perdu tout sens, tout Nord et tout Orient, piteusement assoiffée d’augmentation du pouvoir d’achat, puisqu’elle est de moins en moins un souci philosophique et politique, de moins en moins grave, de moins en moins un souci spirituel et métaphysique, de plus en plus écervelée et euphorique, fluide, de plus en plus festive, de plus en plus connectée, puisque le désert et le vide croissent, le football s’impose à nous, à nous tous, s’impose à la planète ».

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