L’anglais et l’avenir de la Belgique… Pourquoi pas?

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Dans son récent ouvrage Belgium, une utopie pour notre temps, le philosophe Philippe Van Parijs a avancé l’idée que l’anglais devienne la langue commune en Belgique. Dans son édition du 27 juin, Le Soir a fait écho au débat dans lequel quatre personnalités politiques, deux francophones et deux néerlandophones, se sont unanimement exprimées contre cette idée de l’anglais comme Lingua Franca chez nous. Je voudrais cependant revenir ici sur la proposition de Philippe Van Parijs, et faire écho à des expériences que j’ai vécues à ce sujet.

Une évolution naturelle

En Belgique comme ailleurs, les scientifiques des différentes disciplines sont regroupés dans ce qu’on appelait jadis des « sociétés savantes ». Dans ma discipline, il existait ainsi une « Société Belge de Psychologie-Belgische Vereniging voor Psychologie », devenue maintenant « Belgian Association for Psychological Science ». Depuis plusieurs décennies, toutes les communications s’y déroulent en anglais. L’évolution est intervenue très naturellement du fait que nos membres se côtoient dans les enceintes scientifiques internationales où l’anglais est évidemment la langue véhiculaire. Notre pratique de l’anglais dans nos réunions « locales » gomme toutes les gênes, toutes les difficultés, et tous les embarras inhérents aux situations « de communauté à communauté ». Dans nos interactions, les questions linguistiques sont tout simplement absentes, et les échanges sont pleinement centrés sur nos préoccupations communes.

L’anglais pour soutenir une entente cordiale

Plus tôt, j’avais connu une autre expérience dans ce sens. A Louvain, dans les années 60, à la pire époque du « Walen buiten » et du « Leuven Vlaams », les pavés volaient bas entre les étudiants autant qu’entre les professeurs. Une tension extrême agitait les deux communautés. Et cependant, dans mon secteur, nos relations avec nos collègues flamands directs sont demeurées les plus cordiales, et ce jusqu’à notre départ vers Louvain-la-Neuve. Cette cordialité a prévalu alors que leur groupe comptait certains professeurs parmi les plus radicaux du mouvement flamand. Dois-je préciser que nos échanges se déroulaient toujours en anglais du fait que nous étions souvent mêlés ensemble à des collègues de tous pays ? Je n’ai aucun doute sur le fait que c’est l’usage de cette langue commune qui nous a permis de garder nos contacts dans la pire période.

L’exemple rassurant des Pays-Bas

Est-il pensable qu’un jour notre parlement travaille en anglais ? Quoi qu’il en soit, il y a bien des avantages à favoriser l’anglais dans les communications courantes entre nos communautés. Cette pratique facilite le contact, dont les travaux scientifiques en psychologie sociale ont abondamment documenté le rôle salvateur dans les relations intergroupes. Sauf si on est parfait bilingue – ce qui ne sera jamais le cas du plus grand nombre – le contact intergroupe est toujours freiné par l’embarras : parler la langue de l’autre vous place dans une situation de compétence réduite, et lui parler votre langue vous donne le sentiment pénible de ne pas respecter l’autre. Sur le plan fonctionnel, le bilinguisme approximatif n’est donc pas une solution. Par ailleurs, pour un pays qui se veut capitale de l’Europe et de l’Atlantique Nord, utiliser l’anglais comme langue véhiculaire, ce n’est pas vraiment se tirer une balle dans le pied. Faut-il craindre qu’une telle pratique entraîne un dépérissement de nos propres langues ? Voyez nos voisins des Pays-Bas. Sur les marchés ou à l’université, tout le monde vous répond en anglais, et la question du déclin de la langue nationale ne vient à l’esprit de personne.

Une langue qui a la cote

Depuis la mise en œuvre de la fédéralisation, la connaissance de la langue de l’autre communauté connaît un déclin brutal en Belgique. Notre étude interuniversitaire UCL-ULB-KUL menée en 2011 a comparé trois générations de répondants des deux communautés linguistiques, selon que leur formation (période de 8 à 16 ans) s’était déroulée avant, durant, ou après le processus de fédéralisation. Dans les deux premiers groupes, la proportion des répondants qui se déclaraient bons ou excellents bilingues français-néerlandais était stable, soit respectivement 36,6 et 35,1 % chez les francophones et 73,9 et 73,1 % chez les néerlandophones. Mais dans le troisième groupe, celui de la génération post-fédéralisation, les valeurs tombaient à 21,7 % chez les francophones et à 55,9 % chez les néerlandophones.

Demandez aujourd’hui aux jeunes gens de notre pays où va leur préférence : veulent-ils apprendre l’autre langue nationale, ou préfèrent-ils apprendre l’anglais. Vous obtiendrez des résultats limpides en faveur de l’anglais, qu’ils croisent à longueur de journée dans le monde numérique et qui leur permettra de traverser le monde entier.

Poser les bonnes questions

Que des membres de notre personnel politique s’expriment unanimement contre la proposition de Philippe Van Parijs, c’est leur droit, et ils ont leurs arguments. Mais ce n’est pas tout d’argumenter contre ! Que font-ils, que feront-ils pour préserver le contact en péril ? Qui s’occupe aujourd’hui de l’enseignement de la langue de l’autre communauté dans notre pays ? Et pourquoi dans les lieux où on l’enseigne encore, la langue de l’autre communauté est-elle trop souvent enseignée par des méthodes qui n’en sont pas, qui assomment les élèves, et qui les découragent d’apprendre ? Pourquoi l’enseignement de nos langues a-t-il toujours été négligé dans ce pays où les problèmes de langue et de communication se posent de manière essentielle ?

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