Kiffez-vous les emprunts à l’arabe ?

Les billets de cette chronique estivale vont vous proposer de brèves escapades de l’autre côté de la Méditerranée, en commençant par le Maghreb (ici la mosquée Hassan 2 à Casablanca, au Maroc).
Les billets de cette chronique estivale vont vous proposer de brèves escapades de l’autre côté de la Méditerranée, en commençant par le Maghreb (ici la mosquée Hassan 2 à Casablanca, au Maroc). - DR.

L’arabe a généreusement alimenté le lexique français, puisqu’il en est la troisième langue d’emprunt après l’anglais et l’italien. Mais à la différence de celles-ci, dont l’influence se limite à certaines périodes clés, l’arabe est un pourvoyeur de mots qui a traversé le temps, depuis le Moyen-Âge jusqu’à l’époque contemporaine.

Si nous identifions aisément des emprunts récents comme kiffer ou ramdam, nous sommes parfois surpris de l’origine arabe de mots comme chiffre, coton ou matelas. Qu’ils nous viennent des intellectuels arabes installés en Espagne, des militaires ayant combattu en Afrique du Nord ou des jeunes rappeurs issus des banlieues françaises, ces mots voyageurs sont les amulettes et les talismans des passeurs de culture.

Le Maghreb avant la colonisation

Les billets de cette chronique estivale vont vous proposer de brèves escapades de l’autre côté de la Méditerranée, en commençant par le Maghreb. Ce nom, issu d’un mot arabe qui signifie « le couchant », désigne la partie arabo-berbère du monde arabe située en Afrique du Nord. Trois pays où la langue française est aujourd’hui pratiquée en font partie : le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

Ces trois pays partagent plusieurs siècles de présence romaine, après les trois guerres puniques (de 264 à 146 avant J.-C.) qui se sont terminées par la destruction de Carthage. Les Romains se sont imposés aux Berbères, présents sur ce territoire depuis la préhistoire. Ensuite, les Arabes se lanceront à la conquête de l’Afrique du Nord au 7e siècle, affrontant simultanément les Byzantins de l’Empire romain d’Orient et les Berbères ayant pris le parti de ceux-ci. La défaite des Byzantins vers l’an 700 entraînera celle de leurs alliés.

Ces invasions successives ont donné lieu à des interférences linguistiques. Le berbère et le latin se sont influencés ; l’arabe a également emprunté des formes romanes. Certes, il n’y a pas de continuité directe entre cette influence persistance de la romanisation et le français aujourd’hui pratiqué au Maghreb, mais l’arabisation de ce territoire n’a pas empêché, durant tout le Moyen-Âge, de fréquents contacts entre les populations côtières et le monde roman.

Ce sera notamment possible grâce la lingua franca, une langue véhiculaire utilisée pour les relations commerciales dans les ports de la Méditerranée et à laquelle les langues romanes (français, italien, espagnol, portugais) ont fourni l’essentiel du matériau lexical. Cette lingua franca favorisera par la suite la réception du français, à tout le moins dans les zones côtières. Si l’on ajoute à cela la présence de l’espagnol, employé à la cour du roi du Maroc au 17e et 18e siècles, et celle d’autres langues romanes dans les comptoirs portugais ou provençaux, on peut conclure qu’une partie de la population du Maghreb était « préparée » à adopter la langue du colonisateur français.

Les emprunts français à l’arabe

On sait combien le lexique français est redevable à l’arabe, troisième langue pourvoyeuse après l’anglais et l’italien, depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours. Les emprunts anciens, souvent par l’intermédiaire d’une autre langue de la Méditerranée, témoignent de l’expansion arabe dans le Sud de l’Europe et des nombreux contacts qui en ont résulté, notamment aux plans culturel et scientifique. D’où des mots comme algèbre (emprunté à l’arabe al-jabr « contrainte, réduction » par le latin médiéval), guitare (de l'arabe gîtâra, qui a donné l’espagnol guitarra), jupe (de l’arabe djubbah « pourpoint ») ou magasin (de l’arabe makhâzin, plur. de makhzin « dépôt, bureau », passé par le provençal ou l'italien).

Une vague d’emprunts plus récente, datant des 19e et 20e siècles, est liée à la colonisation de l’Afrique du Nord par la France. Les soldats français ayant combattu là-bas ont rapporté dans leurs bagages des mots qui ont gagné la consécration des dictionnaires, comme baroud, béni-oui-oui, bled, chouïa, clebs, flouze, gourbi, maboul, moukère, nouba, ramdam et bien d’autres. Cette voie de transmission explique pourquoi la plupart de ces emprunts sont ressentis comme péjoratifs, voire argotiques.

Cette marginalité se retrouve dans des formes en vogue aujourd’hui chez les jeunes et popularisées notamment par la culture rap. Les dictionnaires usuels ont déjà entériné des verbes comme kiffer « apprécier ; prendre du plaisir » (de l’arabe kif « état de béatitude »), des noms comme seum (de l’arabe sèmm « venin ; rage ») dans la locution avoir le seum « avoir la haine » ou des interjections comme wesh « quoi ? comment ? » Pour les jeunes, ces mots contemporains véhiculent une valeur identitaire positive qui rompt avec le discrédit jeté sur la vague d’emprunts précédente. Avec eux, le français maghrébin a gagné droit de cité…

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
A la une
Tous

En direct

Le direct