Pascal Smet: «Il faut repenser la ville, l’apaiser, la verduriser»

Lise Bourdeau-Lepage, géographe
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Il faut multiplier les espaces verts, qui contribuent à diminuer le stress, le sentiment d’isolement des habitants et même le taux de criminalité.
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Lise Bourdeau-Lepage, géographe : « Il faut multiplier les espaces verts, qui contribuent à diminuer le stress, le sentiment d’isolement des habitants et même le taux de criminalité. » - Alain Dewez.

Il faut repenser la ville. » Bousculés par le Covid, urbanistes, sociologues, architectes, géographes et élus partagent largement ce constat. Transformer la crise en opportunité. Une évidence, une nécessité aussi. A Bruxelles, Pascal Smet, en charge de l’Urbanisme, pose le débat. « Notre ville est fragile. Son écosystème est fondé sur le tourisme, en particulier d’affaires, elle dépend donc beaucoup de l’organisation de réunions internationales, de conférences et de congrès. Et sur la présence de nombreux navetteurs. Leur absence fait souffrir certains secteurs, à commencer par l’horeca, mais aussi le catering, le nettoyage… »

Les touristes ne sont pas attendus, en masse, avant plusieurs années – les dix millions espérés en 2020 ne seront pas au rendez-vous. Quant aux travailleurs, ils reviendront. Mais très progressivement – selon les entreprises, le taux de retour oscille entre 5 et 20 % des effectifs – et moins fréquemment (de nombreux patrons réfléchissent à généraliser le télétravail deux jours par semaine). Une cata pour la capitale ? Philippe Close estime que ce choc peut dessiner un autre centre-ville. Son homologue montréalaise, Valérie Plante, ne dit pas autre chose. « Ce travail sans déplacement va amener des changements de comportements dans les villes. Ce sont ces opportunités qu’il s’agit de saisir pour redessiner celles-ci », évoquait-elle dans les colonnes du Monde.

Densifier dans la mixité

Retour place Sainte-Catherine, où Pascal Smet balise la réflexion bruxelloise. Son ambition ? Doper l’attractivité de la ville. Pour trois raisons, urgentes : encourager les habitants à rester, en attirer de nouveaux, susciter l’envie, à l’étranger, de venir chez nous. Une cité pensée pour celles et ceux qui restent, davantage que pour celles et ceux qui passent. Un territoire où il fait bon vivre. Autant qu’à la campagne, à l’image revalorisée par la crise sanitaire, alors que les villes sont vues comme des bouillons de virus. « Il y a, au niveau mondial, un mouvement anti-urbain, acte Pascal Smet. Mais les villes restent très importantes pour la rencontre entre les gens, l’interactivité, la créativité, l’économie, la culture… Elles sont essentielles, aussi, pour le défi climatique. »

Premier questionnement : faut-il, comme on le pensait dans le monde d’avant, densifier, pour éviter d’étaler l’habitat, le travail, et si oui, comment (des tours, ou pas…) ? La Région bruxelloise se cherche une stratégie, que son outil prospectif, « perspective.brussels », a été chargé, à l’automne 2019, d’élaborer. « Les urbanistes vont être sous pression, écartelés entre la densification, essentielle pour le développement durable, et la désagrégation des populations, pour éviter la transmission du virus », prédit Richard Sennett, professeur d’études urbaines au MIT, interrogé par le Guardian. Un conflit entre la santé et l’environnement ? Soluble, si on pense et construit la ville autrement. Si on évite l’effet sardines dans leur boîte, en aérant, espaçant, fluidifiant, décalant (les horaires). Si densité rime, dans les rues aussi, avec mixité. « Le bureau existera toujours même si beaucoup d’entreprises ou d’institutions, européennes ou internationales, réexaminent leurs surfaces de bureau, souligne Pascal Smet. Par contre, le quartier monolithique de bureaux, c’est fini. Il faut de la mixité ! » Le concept se transformait déjà en tendance avant la pandémie, il est renforcé. Traduction concrète au quartier Nord, où le projet Zin reconvertit les WTC 1 et 2 en un savant mélange de bureaux, de logements, de chambres d’hôtel, de commerces, d’espaces de sports et de loisirs. « Ce sera pareil pour le CCN, au-dessus de la gare du Nord, complète le secrétaire d’Etat. Et il faut travailler de la même manière dans le quartier européen. »

Du vert partout

Autre condition non négociable, désormais, de l’attractivité urbaine : la qualité de vie, dans le cadre privé (le logement) mais aussi dans l’espace public. « Si on arrive à déterminer les éléments constitutifs du bien-être de l’individu relatifs à l’espace, alors on doit pouvoir mieux aménager nos villes ou nos villages », insiste Lise Bourdeau-Lepage, géographe, membre du Laboratoire Excellence Intelligence des mondes urbains. Parmi ses pistes, évoquées dans Le Monde, « un aménagement centré autour du piéton, et pas seulement autour du cycliste. Tout le monde marche et c’est excellent pour la santé physique et mentale. Il faut multiplier les espaces verts, qui contribuent à diminuer le stress, le sentiment d’isolement des habitants et même le taux de criminalité. » « L’enjeu, c’est la qualité des espaces, prolonge Magali Talandier, professeure en études urbaines et régionales à l’université Grenoble-Alpes, sur The Conversation. Cela passe par une déminéralisation des espaces pour redonner une place à la nature, favoriser la biodiversité, réduire les îlots de chaleur. » « Il ne faut plus opposer ville et campagne mais introduire des forêts, des fermes urbaines, la nature dans les villes », abonde, dans le journal du CNRS, Thierry Paquot, professeur de philosophie de l’urbain à l’institut d’urbanisme de Paris.

Apaiser et verduriser la ville ? Pascal Smet en fait sa priorité. « Il faut plus de vert, moins de bruit et de voitures. Il faut adapter nos infrastructures aux vélos, aux piétons, tout en préservant l’accessibilité pour les personnes qui ont besoin de leur voiture. Continuer à investir dans les transports même si, comme partout dans le monde, on se demande quand les gens vont les réutiliser. Surtout, il faut déminéraliser la ville ! » Et tant pis pour les places et artères réaménagées (sous sa houlette passée) sans brin d’herbe ? « Je sais, soupire-t-il. Mais, partout où on peut le faire, on doit le faire maintenant. » Il entend d’ailleurs imposer aux nouveaux bâtiments « des balcons, voire des terrasses, et un toit vert, mutualisé pour les habitants, éventuellement semi-public si c’est grand. Pour tous les logements, les sociaux et les autres, il faut un accès à un jardin, un îlot central partagé… On doit améliorer la qualité du logement ! »

Une vision à 2030 qui est aussi une urgence

Une ambition à… court terme. Car, pour le secrétaire d’Etat, il y a urgence. « Or, Bruxelles est une ville lente, tout prend trop de temps ! Onze ans qu’on parle du parc en face de Tour et Taxis, dix ans pour trois ponts sur le Canal, quatorze pour la place Royale… » Il prend sa part, et assure vouloir « accélérer la digitalisation des procédures », plaide pour un fonctionnement plus efficace de Beliris, glisse au passage qu’une coordination entre les communes (et avec la Région) « éviterait que Bloomberg parle de ces masques obligatoires dans une rue mais pas l’autre. » On évite la fusion des communes, l’ambition est ailleurs : « On doit aussi mieux se vendre à l’international, on doit construire un city-marketing qui donne envie de venir vivre et investir à Bruxelles. On doit placer la ville comme un lieu où il fait bon vivre, où on parle toutes les langues, sans culture dominante, une ville de liberté. » Avec, dans le viseur, 2030, et l’espoir d’être, à nouveau, capitale culturelle européenne. « On doit préparer ça dès maintenant. Et revoir l’accord gouvernemental, on ne pourra pas tout réaliser. Il faut prioriser, concrétiser, accélérer. » Cela, c’est pour septembre : « Quand on établira le budget pluriannuel, on devra se demander quelle ville on veut. » Lui, il a choisi.

La Région bruxelloise promet 11.000 bornes de recharge électrique d’ici 2035

La Région bruxelloise promet 11.000 bornes de recharge électrique d’ici 2035
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Le développement des véhicules électriques est parfois présenté comme une histoire de l’œuf et de la poule : les autorités doivent-elles attendre que ce type de motorisation soit largement répandu pour installer des bornes de rechargement dans l’espace public, ou faut-il au contraire équiper sans attendre nos villes de telles bornes dont la présence en nombre facilitera chez le consommateur le choix de l’électrique à l’heure de s’acheter une nouvelle voiture ? Comme souvent, la réponse se trouve sans doute quelque part entre les deux.

Du côté de la Région bruxelloise, on s’est en tout cas décidé à prendre le dossier à bras-le-corps. « Enfin », diront certains, tant la capitale semble avoir accumulé du retard dans le déploiement d’un réseau de recharge des voitures électriques digne de ce nom. Avec à peine quelques centaines de bornes, dont 56 seulement sont sur la voie publique (les autres se trouvent sur des propriétés privées accessibles au public comme des parkings de supermarchés ou des parkings souterrains), la Région fait pâle figure, même si elle ne compte que 2.600 véhicules électriques immatriculés.

Alimentées à l’électricité verte

Mais le gouvernement veut que les choses changent. Et a donc approuvé ce jeudi une « Vision sur le déploiement d’une infrastructure de recharge pour véhicules électriques », développée par Bruxelles Environnement et Bruxelles Mobilité, en collaboration avec le gestionnaire du réseau de distribution électrique (Sibelga) et le régulateur régional du secteur de l’énergie (Brugel). Avec un objectif : déployer sur le territoire de la Région un total plus de 11.000 bornes de recharge (pouvant chacune recharger deux véhicules à la fois), accessibles au public en voirie et hors voirie et alimentées par de l’électricité verte, et ce « à l’horizon 2035 », ont expliqué vendredi le ministre bruxellois de l’Environnement Alain Maron (Ecolo) et la ministre de la Mobilité Elke Van den Brandt (Groen). Une offre jugée suffisante pour répondre aux besoins d’un parc automobile électrique de 260.000 véhicules électriques nécessitant une recharge à une borne publique, que ce soient ceux des habitants, des navetteurs ou des touristes.

Une ambition qui s’inscrit dans le droit fil du plan régional de mobilité « Good Move » et du développement de la zone de basses émissions (LEZ). « Bruxelles, comme toutes les métropoles européennes, s’engage à la fois pour un report modal (de la voiture individuelle vers des solutions de mobilité partagée, les transports en commun ou encore le vélo, NDLR) et un report des motorisations (du thermique vers l’électrique, NDLR) », explique Alain Maron, qui rappelle que dans sa déclaration de politique régionale, l’actuel gouvernement a affirmé sa volonté de bannir les voitures roulant au diesel de la capitale au plus tard pour 2030, et de voitures à l’essence et au LPG au plus tard pour 2035. « La voiture individuelle continuera à faire partie de l’offre de mobilité à Bruxelles, mais elle devra être la moins polluante possible », précise Elke Van den Brandt. « Mais pour cela, il faut rattraper notre retard pour que la sortie du moteur thermique soit réaliste ».

Les lenteurs de PitPoint

Depuis août 2018, une concession de services pour la fourniture, l’installation et l’exploitation d’infrastructures de recharge accessibles au public pour véhicules électriques dans la Région de Bruxelles-Capitale a été attribuée à la société PitPoint (filiale du groupe français Total). Un projet pilote qui a pris du retard, puisque seules 56 bornes ont été installées (il devrait y en avoir 100 d’ici la fin de l’été). Une lenteur de déploiement qui témoigne, selon Alain Maron, de la complexité des procédures administratives préalables à l’installation d’une borne. « Il y a quatorze étapes », souligne le ministre. La simplification de ces procédures figure dès lors en tête des objectifs du plan régional.

Un plan qui, selon les deux ministres, devrait être traduit dans la législation d’ici 2022. Pourront alors commencer les procédures d’attribution des lots de bornes à des concessionnaires. Des concessions de service public qui seront réparties de manière homogène sur l’ensemble du territoire régional, afin d’éviter que certaines communes ne soient délaissées au profit d’autres jugées plus rentables. Quant aux coûts de développement et d’installation, ils devront être supportés par les utilisateurs, et pas par les contribuables bruxellois, insiste Alain Maron qui souligne le fait que toutes les bornes ne se trouveront pas sur la voie publique : la Région ira à la rencontre des partenaires privés (comme les chaînes de supermarchés ou les sociétés de parking) pour les convaincre de se joindre à ses efforts. Si le cadre législatif ne devrait être prêts que d’ici deux ans, délai auquel il faudra encore ajouter celui des travaux, le ministre insiste toutefois pour que les premiers résultats « soient visibles bien avant 2030-2035 ».

Reste la question de la résistance du réseau de distribution électrique face à l’accroissement ainsi programmé de la demande. Alain Maron assure avoir reçu toutes les garanties de Sibelga, qui sera amené à rédiger les cahiers des charges et les appels d’offres. « Le réseau suivra », confirme le ministre. « Les bornes ne vont pas provoquer son effondrement ». On notera cependant que plus des quatre cinquièmes du réseau électrique bruxellois est équipé en 230 volts, une puissance insuffisante pour offrir des recharges rapides ou ultra-rapides (qui demandent du 400 V).

La science peut expliquer pourquoi les gens votent sciemment pour des menteurs

Le Premier ministre britannique Boris Johnson, le président chinois Xi Jinping, le président américain Donald Trump, le président russe Vladimir Poutine et le leader nord-coréen Kim Jong-un au carnaval de Cologne 2020.
Le Premier ministre britannique Boris Johnson, le président chinois Xi Jinping, le président américain Donald Trump, le président russe Vladimir Poutine et le leader nord-coréen Kim Jong-un au carnaval de Cologne 2020. - Reuters

En 2016, les Américains avaient le choix entre une candidate démocrate, Hillary Clinton, dont 75 % des déclarations de campagne étaient vraies et un candidat républicain, Donald Trump, dont 70 % des déclarations étaient mensongères. C’est le second qui a remporté les élections. Bien que le président américain maintienne cette fréquence dans ses tweets (tous les jours, donc), sa confiance et sa popularité sont pratiquement au même niveau qu’au début de son mandat. La pandémie l’a quelque peu ébranlé, mais un second mandat reste encore possible pour Trump.

Son cas est à la fois incroyable et pas si extraordinaire que cela. Au Royaume-Uni, la campagne effrontément mensongère pour le Brexit a atteint son objectif et le Premier ministre britannique Boris Johnson – dont le premier fait rapporté dans sa biographie est d’avoir été licencié d’une rédaction pour avoir inventé une citation – a mené son parti à une nette victoire au fréquent mépris des faits. Il y a des dirigeants qui mentent notoirement dans bien d’autres pays démocratiques, le titre du premier populiste menteur de l’ère des médias de masse revenant probablement à Silvio Berlusconi.

« Tout le monde ment, tout le monde vole »

Timothy Levine, théoricien de la communication à l’université de l’Alabama, y voit l’un des mécanismes de l’évolution : nous partons du principe que les autres disent la vérité, car si nous doutions de tout et vérifions chaque phrase, tout échange serait impossible. D’autre part, la plupart des gens (les trois quarts) se considérant sincères, ils ont du mal à croire qu’on puisse mentir cinq fois par jour, comme c’est parfois le cas de Trump.

Dans la vie de tous les jours, nous ne savons pas identifier les menteurs. Timothy Levine a réalisé à plusieurs reprises une expérience qui consiste à présenter un enregistrement avec des personnes qui mentent et d’autres qui ne mentent pas (sur le fait d’avoir triché à un examen). Les personnes interrogées n’étaient pas en mesure de distinguer les premiers des seconds ; même des policiers et des agents des renseignements qui, eux, devraient être en mesure de le faire ont eu des difficultés.

Par ailleurs, les gens ont tendance à croire les responsables politiques en qui ils ont déjà mis leur confiance et pour qui ils ont voté. D’après les recherches menées par Michael Barber et Jeremy Pope, de l’université mormone Brigham Young, la loyauté envers Trump est, pour ses électeurs, plus importante que les principes auxquels ils tenaient jusqu’alors. Après tout, Trump va à l’encontre des valeurs conservatrices, comme le libre-échange ou la méfiance envers la Russie. Et puisqu’un politicien compte plus que sa politique, on peut lui pardonner beaucoup de choses. Surtout quand les gens sont convaincus que « tout le monde ment », de même que la corruption de « nos » responsables est justifiée par le slogan « tout le monde vole ». Le relativisme de la vérité est devenu une nouvelle réalité pour rappeler les « faits alternatifs », selon l’expression de la première conseillère de Trump. Si l’on suit ce raisonnement, les opposants qui accusent notre candidat favori de mentir sont des hypocrites.

Est-ce que je peux y croire ? Est-ce que je dois y croire ?

Aujourd’hui, nous sommes entourés de fausses informations qui se propagent plus rapidement que les vraies informations, comme l’ont montré des études. Chacun peut donc choisir les « faits » qui correspondent à sa vision du monde.

Le psychologue Thomas Gilovich, de l’université Cornell (Ithaca, New York), a montré que lorsqu’on veut croire à quelque chose, on se pose la question suivante : « Est-ce que je peux y croire ? » Il suffit d’une validation pour y répondre par l’affirmative. En revanche, si quelque chose va à l’encontre de notre conception du monde, on se demande plutôt : « Est-ce que je dois y croire ? » Dans ce cas, une contestation suffit pour rejeter le point de vue en question. Cela explique notamment la résistance de certains milieux de droite à croire que le changement climatique est imputable à l’Homme. Bien que ce constat soit défendu par 99 % des scientifiques, les sceptiques s’attachent au pourcent restant.

Il faut également tenir compte d’un autre phénomène : les électeurs sont bien plus nombreux à soutenir Trump et Johnson qu’à leur faire confiance. Dans un article intitulé « Arnaquer certaines personnes en permanence est vraiment possible », l’hebdomadaire The Economist rappelait une expérience menée en 2004 par le psychiatre Drew Westen, de l’université Emory (Atlanta). Une IRM cérébrale de sympathisants républicains et démocrates avait alors permis de montrer que les mensonges ou l’hypocrisie du camp politique adverse déclenchent dans le cerveau un centre de récompense, alors que les mensonges venant de notre camp engendrent des émotions négatives. Conclusion : nous préférons déceler les mensonges de nos adversaires car, même s’ils nous scandalisent, ils nous font aussi plaisir. C’est ainsi que nous passons outre les mensonges des responsables politiques que nous soutenons – pour éviter les contrariétés.

L’intelligence ne protège pas de tels pièges de l’esprit

Oliver Hahl, de l’université Carnegie-Mellon (Pittsburgh), a quant à lui essayé de comprendre dans quelles circonstances les gens sont plus enclins à tolérer un responsable politique qui ment. Il s’est avéré – sans grande surprise – que le « permis de tromper » est accordé à ceux qui sont considérés comme les « dirigeants du peuple » qui prennent position contre les « élites ». Pour les partisans de ces dirigeants, leurs mensonges constituent même une preuve supplémentaire de leur « authenticité ».

Ceux qui pensent que l’intelligence protège de tels pièges de l’esprit font erreur. D’après David Perkins, chercheur à Harvard, cette qualité ne va pas forcément de pair avec l’esprit critique et l’aptitude à changer d’avis. Au contraire, car plus l’intellect est développé, plus il va employer son ingéniosité et sa détermination à valider ses convictions et à rationaliser les mensonges des responsables politiques qu’il soutient.

Jean Castex à Matignon: le «M. déconfinement» suscite une rare unanimité dans la classe politique française

Jean Castex à sa sortie de l’Elysée suite à une visio-conférence avec les maires, le 19 mai dernier
: un grand serviteur de l’Etat qui connaît bien le terrain.
Jean Castex à sa sortie de l’Elysée suite à une visio-conférence avec les maires, le 19 mai dernier : un grand serviteur de l’Etat qui connaît bien le terrain. - Photo News.

Portrait

Un sarkozyste pour succéder à un juppéiste. Le « M. déconfinement » Jean Castex, en charge de gérer la sortie de la crise sanitaire, a réussi brillamment sa mission. À tel point qu’il vient d’être nommé à Matignon, en remplacement du Premier ministre démissionnaire Édouard Philippe. Selon nos informations, les deux hommes se sont vus cette semaine à l’Élysée pour discuter de cette nomination, et l’intéressé a quitté Les Républicains dans la foulée. Pour diriger son cabinet, le nouveau chef du gouvernement a d’ailleurs choisi un proche d’Emmanuel Macron : Nicolas Revel, qui était co-secrétaire général adjoint de l’Élysée sous François Hollande (2012-2014).

Grand connaisseur du secteur hospitalier – un dossier phare de la fin du quinquennat – comme des arcanes de l’administration, Jean Castex a l’avantage d’avoir un profil à la fois technique et politique. Énarque de 55 ans, issu de la Cour des Comptes, il a été brillamment réélu maire LR de Prades (Pyrénées-Orientales) avec 75,7 % des voix au premier tour des municipales le 15 mars dernier. C’est « un haut fonctionnaire qui connaît parfaitement le monde de la santé et qui est redoutable d’efficacité », l’avait encensé pendant le confinement Édouard Philippe.

« Un couteau suisse ! »

Ironie de l’histoire, c’est Nicolas Sarkozy qui a conseillé à Emmanuel Macron de changer de Premier ministre en cours de mandat. L’ancien chef de l’État a récemment rappelé à son successeur que le maintien de la même personnalité pendant 5 ans à Matignon pouvait affaiblir le président candidat à sa réélection, comme il pense l’avoir lui-même vécu avec François Fillon. Emmanuel Macron s’en est souvenu, en choisissant un homme de confiance qui est très proche du secrétaire général de l’Élysee Alexis Kohler. Manière de permettre une entente parfaite au sein de l’exécutif. Ces derniers jours, certains proches du chef de l’État n’hésitaient pas à pousser son nom hors micro. Il présente aussi l’avantage, pour Emmanuel Macron, de continuer à fracturer la droite, et surtout d’essayer de gêner Xavier Bertrand, un adversaire déjà déclaré pour la présidentielle de 2022.

Réputé grand serviteur de l’État, Jean Castex, originaire du Gers, connaît bien le terrain et les élus. Un double regard précieux pour sa nouvelle mission. « C’est un couteau suisse ! », saluait le président ex-LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, pendant le confinement. L’ancien ministre de la Santé l’avait repéré il y a 15 ans, sur les conseils de Philippe Douste-Blazy. « Je cherchais un directeur de l’hospitalisation et de l’organisation des soins. Dès le premier entretien avec Jean, je savais que ce serait lui, je n’ai vu aucun autre candidat », confiait-il mi-mars « C’est un type très solide et pragmatique, un organisateur hors pair. Ce n’est pas le genre à imaginer un plan de sortie de crise qui serait parfait sur le papier mais inapplicable sur le terrain ! ».

Les deux hommes, qui échangent régulièrement, ne se sont plus quittés depuis. Après l’avoir choisi pour diriger son cabinet au ministère de la Santé – il s’occupe alors déjà du plan pandémie face au virus H1N1 –, Xavier Bertrand l’a emmené ensuite au ministère du Travail. Quelques années plus tard, c’est au tour d’Emmanuel Macron de le repérer. Avant de le choisir pour organiser les Jeux Olympiques de 2024, il a par exemple pensé à lui pour prendre la tête de la SNCF. Mais ça n’est pas tout : il l’a reçu, en octobre 2018, en envisageant très sérieusement de le nommer au gouvernement. À l’époque, le président de la République cherchait un ministre de l’Intérieur pour succéder à Gérard Collomb, parti faire campagne à Lyon. Mais le poste a échappé de peu à Jean Castex : certains ténors de la majorité se sont opposés à sa nomination, voyant en l’élu LR la main invisible de Nicolas Sarkozy.

Insensible aux « jeux de cour »

En 2010, l’ancien chef de l’État l’avait choisi comme conseiller aux affaires sociales, en remplacement de Raymond Soubie, avant de le promouvoir secrétaire général adjoint de l’Élysée. Depuis, Jean Castex est resté en contact avec l’ex-président. Sarkozyste sans être sarkolâtre, réputé homme de dialogue et de parole, il avait déjà fait l’unanimité à l’Élysée tout en gardant « sa liberté de ton », comme le répètent tous ceux qui l’ont côtoyé. À la primaire de la droite, il avait d’ailleurs choisi de soutenir François Fillon. À l’annonce de sa nomination comme « M. déconfinement », Nicolas Sarkozy, qui n’a jamais rompu le lien avec son ex-conseiller, l’avait félicité. « Jean Castex n’a jamais été dans les jeux de cour », résumait mi-mars Camille Pascal, l’ex-plume de Nicolas Sarkozy. « C’est un type formidable comme il y en a peu dans le bocal dans lequel nous évoluons, attentif aux autres, doté d’une grande intelligence et de beaucoup de bon sens, choses dont nos élites sont souvent dépourvues. »

À l’Élysée, Camille Pascal occupait le bureau mitoyen de celui de Jean Castex. Les deux hommes s’apprécient et se voient régulièrement. Aujourd’hui encore. « C’est un des rares hauts fonctionnaires qui n’est pas sorti du moule à gaufre. Il n’a pas découvert les “gilets jaunes”, un matin en ouvrant sa fenêtre du 7e arrondissement », développe-t-il. « Il sait ce que c’est une petite ville de province. Il n’a pas de mépris ni de morgue, il écoute. »

Que ce soit à droite ou en Macronie, Jean Castex fait l’unanimité partout où il passe. « Aujourd’hui, l’ampleur de sa tâche est terrible. Mais, pour redresser la barre, c’est le meilleur. Il est l’homme de la situation », a toujours pensé Xavier Bertrand.

Vous organisez un événement? Consultez Toerisme Vlaanderen

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Les experts analysent l’offre et l’évolution d’événements sûrs au niveau national et local
», insiste Stef Gits, porte-parole de Toerisme Vlaanderen.
« Les experts analysent l’offre et l’évolution d’événements sûrs au niveau national et local », insiste Stef Gits, porte-parole de Toerisme Vlaanderen. - Belgaclub.

Pour continuer, Toerisme Vlaanderen se servira de vos données de profil UiTiD, (…) collectera vos activités et les stockera dans UiTiD afin d’offrir de meilleures recommandations. » Ce message a laissé quelque peu perplexe cet organisateur d’événements bruxellois… C’est qu’il l’a reçu alors qu’il tentait d’introduire les données relatives à sa manifestation dans la matrice mise à disposition des autorités locales et du secteur événementiel de tout le Royaume.

Enième signe d’une mainmise flamande ? A Bruxelles, on s’émeut.

Au fédéral, on s’étonne. Le Covid Event Risk Model (qui analyse chaque projet d’événement en fonction d’une série de critères sanitaires et accole ensuite un code couleur, vert, orange ou rouge) a été élaboré au Nord du pays.

En Flandre, on confirme. « Ce modèle d’avis dynamique a été développé par l’Alliance des fédérations belges de l’événementiel, les experts de la Karel de Grote Hogeschool, Toerisme Vlaanderen et EventFlanders, explique Stef Gits, porte-parole de Toerisme Vlaanderen. Il a été conçu pendant le lockdown, pour tous les secteurs de l’événementiel. Puis mis à disposition comme outil générique, pour tout le pays. Toerisme Vlaanderen et EventFlanders l’ont en partie financé. »

Au fédéral, on rappelle qu’il a été soumis au GEES, qui l’a validé.

A Bruxelles, chez Rudi Vervoort, on explique qu’« il s’agit d’un outil à la décision parmi d’autres, c’est celui qu’a choisi le Conseil national de sécurité ». Toutes les entités ont donc accepté son utilisation. Il ne s’agit, pour rappel, que d’un avis à disposition des autorités locales, qui ont le dernier mot, mais il est obligatoire.

Au fédéral, on chuchote que toutes les entités étaient plutôt soulagées de trouver une formule clé sur porte.

En Wallonie, on reconnaît. « Nous avons validé cette option, parce qu’elle avait le mérite de l’efficacité », confirme le porte-parole de Valérie De Bue. Jusqu’à l’univers très flamando-flamand ? « On a fait ajouter nos logos. » A Bruxelles, on se tait, la porte-parole du ministre-président ne pouvant ni confirmer ni infirmer la validation. Mais elle assure « avoir demandé, conjointement avec le cabinet de Philippe Close, des adaptations auprès du cabinet de la Première ministre ». En Flandre, on précise avoir déjà intégré des remarques formulées « par les cabinets et les gouverneurs » et « impliqué tout le monde dans la phase de test ».

Plus fondamental : que fait Toerisme Vlaanderen des données récoltées ? « Elles sont contrôlées par la Karel De Grote Hogeschool, dans le respect des règles de la vie privée », précise Stef Gits. « Les experts analysent l’offre et l’évolution d’événements sûrs au niveau national et local. » Moyennant rétribution de la Wallonie et de Bruxelles ? « Non. »

Loi avortement: le Conseil d’Etat va se prononcer dans les 30 jours

Loi avortement: le Conseil d’Etat va se prononcer dans les 30 jours
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Le dossier très chaud de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse pourrait revenir très vite au Parlement. Le président de la Chambre, Patrick Dewael demande au Conseil d’Etat de législation de rendre son avis en urgence, au plus tard dans les 30 jours, comme l’y autorise la loi.

Pour justifier l’urgence, Patrick Dewael invoque le fait que le Conseil d’Etat s’est déjà prononcé deux fois et que certains amendements ne contiennent rien de neuf par rapport à ceux sur lesquels le Conseil d’Etat s’est déjà prononcé. Enfin, il ajoute : « La problématique de l’avortement a un grand impact sociétal. Le texte soumis a trait à des sanctions pénales pour des actes médicaux. Il est indiqué que la clarté soit apportée sur une législation préparée depuis longtemps. »

En conclusion de sa lettre, Patrick Dewael émet quelques considérations sur cette troisième saisine du Conseil d’Etat au sujet d’un même texte. « Je considère par ailleurs que des demandes d’avis répétées et sans éléments neufs ont une influence négative sur le processus législatif et qu’elles peuvent être considérées comme un usage inapproprié du droit de demander l’avis du Conseil d’Etat. Dans l’intérêt de nos deux institutions, il est nécessaire que la Chambre puisse trancher définitivement la question. Je vous prie en conséquence de rendre cet avis dans un délai qui tienne compte de qui précède », conclut-il.

Il reste à voir si ce délai maximal de 30 jours reportera l’examen du texte à après les vacances parlementaires, ou si le vote pourra intervenir avant. Les partisans de la loi craignent que, si l’on attend la rentrée, un accord gouvernemental atténue les dispositions de la loi comme le souhaite le CD&V.

Ceci confirme en tout cas que la procédure parlementaire suit son cours, malgré l’accord des trois partis en négociations pour former un gouvernement d’inclure ce point dans leur discussion. Sur Twitter, le président du MR, relayé par son homologue du VLD a indiqué que tant qu’il n’y avait pas d’accord de gouvernement, la procédure parlementaire suivait son cours.

Des milliers de compteurs à budget d’Ores se coupent 24 heures trop tôt

Des milliers de compteurs à budget d’Ores se coupent 24 heures trop tôt
D.R.

C’est un peu la panique chez le gestionnaire de réseau de distribution d’énergie Ores, où plusieurs milliers de compteurs à budget se sont coupés dans la nuit de jeudi à vendredi, privant leurs utilisateurs d’électricité et de gaz. Ce matin, des files se sont aussitôt formées devant les bureaux du GRD, où les consommateurs sont venus chercher une solution pour rétablir leur accès à l’énergie.

A cette heure, les équipes d’Ores sont encore en train d’analyser les causes de ce dysfonctionnement qui est survenu « de manière aléatoire » sur tout le territoire couvert par Ores (soit l’essentiel de la Wallonie hors province de Liège). Il semblerait qu’une désynchronisation des données soit à l’origine du « bug ».

Dans les faits, deux tiers au moins des compteurs à budget affectés étaient des compteurs qui n’avaient pas encore été réactivés après la période de suspension du prépaiement liée au confinement (lire par ailleurs). Ces compteurs se sont apparemment coupés vingt-quatre heures trop tôt, puisque l’échéance pour procéder à la réactivation était fixée à 23 heures ce vendredi. Mais des compteurs à budget qui avaient pourtant été correctement réactivés par leurs utilisateurs se sont aussi coupés, ajoutant à la confusion.

Des bureaux ouverts à Strepy et Sambreville

Chez Ores, on ne pouvait encore estimer le nombre de compteurs qui ont été affectés par cette coupure inopinée, mais il s’agit « de plusieurs milliers », indique Jean-Michel Brebant, le porte-parole du GRD. Pour faire face à cette situation, Ores a en quelque sorte anticipé son plan d’action prévu pour ce week-end, qui prévoyait que les bureaux restent ouverts samedi et dimanche matin pour accueillir les 3.500 ménages qui n’avaient pas encore effectué la fameuse séquence de réactivation du prépaiement en dépit des nombreux avertissements qui leur ont été adressés (mails, SMS, courriers, appels téléphoniques, messages sur les réseaux sociaux…) et qui auraient été coupés en toute hypothèse ce vendredi soir. Ores s’attendait à les voir débarquer samedi matin : ils sont donc arrivés, bien malgré eux, un jour plus tôt.

Du coup, Ores a ouvert deux bureaux d’accueil supplémentaires (à Strepy et Sambreville, pour soulager le bureau de Montignies) et l’ensemble des guichets (à l’exception de celui de Perwez) sera ouvert samedi toute la journée et dimanche matin si la situation n’a pas pu être résorbée d’ici là. Pour une partie des consommateurs, il sera procédé immédiatement à une réinitialisation et une réactivation de leur compteur. A défaut, des cartes provisoires valables dix jours seront distribuées aux clients qui resteraient coincés au bout de la file d’attente sans pouvoir être reçus par un employé d’Ores, et ce afin de rétablir leur accès à l’énergie, le temps pour eux aussi de revenir régulariser définitivement leur situation.

Les choses avancent chez Resa

Dans le même temps, chez Resa, le GRD liégeois, on ne chôme pas non plus pour permettre aux utilisateurs de compteurs à budget qui n’avaient pas réalisé la procédure de redémarrage de la fonction prépaiement à temps (c’est-à-dire avant le 30 juin à 9 heures) de retrouver un compteur complètement fonctionnel. Depuis mardi, le GRD liégeois a déjà accueilli environ 1.400 consommateurs dans ses bureaux du centre-ville pour procéder à la réinitialisation et à la réactivation de leurs compteurs. Pour rappel, 3.000 compteurs avaient été coupés mardi matin. L’essentiel des autres utilisateurs a reçu des cartes provisoires pour redémarrer leur installation. Un rendez-vous leur a également été attribué pour se rendre dans les bureaux de Resa et procéder eux aussi à la réactivation définitive.

Benjamin Biolay: «Il fallait des chevaux dans le moteur»

Benjamin publie un de ses plus beaux disques.
Benjamin publie un de ses plus beaux disques. - Marta Bevacqua.

entretien

Dans son neuvième album en vingt ans, Benjamin Biolay, survolté, à la fois pop et mélancolique, renoue avec la victoire et les sommets d’un art francophone parlant de tendresse sur les chapeaux de roue. Nous l’avons retrouvé à Paris via Zoom.

Où êtes-vous, Benjamin ?

Dans le bureau de mes managers, à Paris, car les bureaux d’Universal n’ouvrent pas avant septembre. Et chez moi, c’est difficile de me concentrer, il y a le chien qui passe, des conneries dans le genre… J’aurais aimé venir un jour ou deux à Bruxelles, avec éventuellement un show-case à l’ICP, comme d’habitude mais bon… Surtout qu’en plus, on a enregistré en partie en Belgique, j’y suis attaché. Car il fallait que ça sonne, ce gros son… Les cordes sont belges, avec l’équipe de Nicolas Stevens, tout ça…

Et on retrouve à la basse Nicolas Fiszman qui, avant de devenir un de vos fidèles partenaires, a révélé Khadja Nin qui est maintenant Madame Jacky Ickx. La transition vers « Grand Prix » est toute trouvée…

Je ne savais pas que Khadja était l’épouse de Jacky Ickx, du grand Jacky Ickx, de Monsieur Le Mans. Tu me l’apprends. C’est fou, Jacky Ickx avait déjà un nom de star. Il était beau, il avait ce côté lord anglais. C’était Jacky Ickx, quoi. Une légende !

L’idée de ce disque « Grand Prix », qui est un hommage aux grands de la Formule 1, est donc née avec le décès en 2015 du coureur français Jules Bianchi ?

Tout à fait, même si souvent, dans mes chansons, j’ai parlé de vitesse, d’une vie à fond la caisse… En fait, Jules est mort presque un an après son accident et il y avait plein de « fake news » qui disaient qu’il allait bien, donc j’ai été particulièrement choqué par sa mort. Je pensais qu’il s’en était sorti. La chanson Grand Prix est née comme ça, à ce moment-là. Puis j’ai été fort occupé. J’ai fait les albums argentins, beaucoup de films, etc. J’ai ensuite réécouté cette chanson que j’aimais beaucoup et j’ai trouvé un thème principal. Ainsi, je voulais que musicalement, ça aille aussi vite. Il fallait des chevaux dans le moteur, des grosses guitares… C’est le début d’un disque qui, oui, est un hommage à Jules et à d’autres bien sûr.

La Formule 1 permet, du coup, plein de métaphores sur la vie, comme « La roue tourne », « Ma route »…

Oui, puis La route, c’est aussi un hommage à mon métier, aux tournées. Ça me parle d’aller d’un point à un autre. On n’est pas loin du coureur automobile qui fait des tours en rond juste pour s’améliorer d’un dixième de seconde. Et puis, je suis attaché à la route, à la liberté qu’offre la voiture. Il y a aussi tout un décorum lié aux années 60 et 70 où tout le monde était un peu mélangé dans les paddocks. Au Grand Prix de Monaco, tu avais Jacky Stewart, George Harrison et Brigitte Bardot. C’était un show-biz qui me faisait rêver quand j’étais petit.

Mais, contrairement, à Steve McQueen ou Paul Newman, vous n’avez jamais pratiqué la vitesse comme passion…

Là, il m’arrive de le faire un peu car pour l’album, il m’est arrivé de faire des choses ahurissantes, de rencontrer pas mal de pilotes. Hier, par exemple, j’ai passé la journée avec Alain Prost. Pour moi, c’est comme passer la journée avec Bugs Bunny, c’est invraisemblable. La vitesse, c’est très tentant, oui, mais j’ai commencé trop tard, ce serait suicidaire. Il faut faire ça depuis toujours. Ce serait trop bête de mourir en Formule 3 ou en Formule Renault à mon âge.

On pense à Coluche aussi qui, à moto, voulait battre le record du monde de vitesse…

C’était sans intérêt vu de l’extérieur. Ça n’avait pas beaucoup de sens. Oui, Coluche avait en lui quelque chose de suicidaire… Je ne sais pas mais je ne crois pas me tromper en sentant que ce type-là n’était pas là pour toujours. Il y a des gens, quand ils disparaissent, on est très surpris. D’autres, comme Coluche, non… La vitesse, la drogue, tout ça… Artistes et pilotes ne risquent pas leur vie de la même façon. Chez nous, ça ne se passe pas en un millième de seconde. Si on sent qu’il va y avoir une sortie de piste, on peut se dérouter vers le nombre de pneus alors qu’un pilote, quand ça arrive au mauvais moment, c’est fini. C’est la grande différence entre nous, même si ça reste des activités dangereuses.

Vous voyez Prost mais citez Ayrton Senna dans le disque…

J’aimais les deux, en plus ils se répartissaient bien les succès. C’était merveilleux. Ayrton était plus à l’aise avec les médias, il assurait le show en disant des choses extrêmement violentes sur Prost, oui, mais quand il gagnait un Grand Prix avec panache, j’étais ravi. Ils sont indissociables. À la fin de la carrière de Prost, ils sont d’ailleurs devenus amis, même si ça n’a duré que six mois. C’était deux seigneurs de guerre…

Au Québec, c’est Gilles Villeneuve qui invitait George Harrison au Grand Prix de Montréal et le présentait au fondateur du Cirque du Soleil qui montera « Love » des Beatles à Las Vegas…

Oui et son fils Jacques, qui a été champion du monde, a un homestudio et sa fille est chanteuse. Ce sont des mondes qui se retrouvent. Alain Prost m’a dit que ce qui l’a le plus impressionné, c’est le jour où il a vu arriver une énorme Lamborghini dont est sorti Johnny venu le saluer. Ses parents n’en revenaient pas, t’imagines l’échelle de valeurs…

Êtes-vous aussi collectionneur d’objets de cette époque ?

Oui quand même. Je ne vais pas en salles de ventes mais je les chine. J’aime bien le hasard, une rencontre dans une brocante. Si je vois un vieux cendrier Alfa Romeo, je craque. Au marché aux puces de Buenos Aires, je trouve toujours des trucs sur Fangio que personne là-bas n’a oublié…

Vous êtes un fonceur dans l’âme, vous multipliez les collaborations, les albums, les tournées, les films… Vous n’arrêtez jamais. C’est plus fort que vous…

Ce n’est pas faux. C’est ma vie. C’est comme les pilotes qui recherchent la triple couronne. Les mecs étaient en Formule 1 mais le week-end, ils allaient aux 24 Heures puis en Indie Cars, au Dakar ou à Daytona. Aujourd’hui, ils ne le font plus car ils ont besoin d’une rigueur physique de plus en plus grande mais moi, oui, je suis comme ça, à vouloir tout essayer. Je ne dis pas que tant que je joue je gagne, mais tant que je ne perds pas trop, je joue. Ça s’équilibre…

Et ça se passe plutôt bien : ce disque-ci, très bien accueilli par la critique comme le public, est très funky, up tempo, pêchu. On y sent comme de la bonne humeur…

Oui, j’avais envie, avec mes textes qui sont toujours assez mélancoliques – c’est ma façon d’écrire quoi qu’il arrive – que les gens dansent, je voulais un truc euphorique, en réaction à la musique de notre époque qui est la trap neurasthénique, qui me fatigue, avec ses 84 BPM. L’autotune aussi, ça me pompe. J’avais envie de jouer dans les grands festivals, j’ai le droit de rêver… Avant, ma bossa avec un mur de guitares, cela aurait été ridicule ; maintenant, avec ces morceaux, je peux le faire. Les Stooges, les Doors, c’était très généreux, ça chante comme les crooners…

Les sons, comme les mélodies, nous ramènent ici à la britpop…

Oui, moi j’ai beaucoup écouté les Smiths, Echo and the Bunnymen et tous ces groupes que j’ai adorés. En France, on est plus attachés à des artistes qu’à des groupes. C’est la tradition des Gainsbourg, Bashung, tout ça… Mais on a aussi le droit de sonner comme un groupe de rock…

Sur le disque, on retrouve Chiara Mastroianni mais aussi Keren Ann (plus de vingt ans après vos débuts ensemble avec le « Jardin d’Hiver » de Salvador), et votre fille Anna sous le nom de Bambi, en plus de votre compagne l’actrice Anaïs Demoustier… Vous aimez vous entourer des gens que vous aimez…

Keren Ann, on faisait parfois des remixes ou des musiques de films, des petits trucs. Je la rejoignais parfois sur scène. Là, on travaillait sur un titre à elle et il n’y avait pas de raison qu’elle ne vienne pas sur un titre à moi. C’était merveilleux de se retrouver. Et Anna, Bambi est son deuxième prénom, ce n’est pas de la timidité de sa part. Elle m’entendait beaucoup travailler sur l’album, elle s’est rendu compte qu’elle le connaissait par cœur. Un jour, je l’entends fredonner sur ce refrain. Je lui dis que ce serait joli d’avoir sa voix en studio. Je l’ai un peu piégée mais elle l’a chanté spontanément une ou deux fois. Ça lui a finalement fait ultra plaisir. Sa décontraction m’a épaté…

Benjamin Biolay sera le 8/12 à la Madeleine et le 9/12 au Cirque royal.

Grand Prix **** Benjamin Biolay (Universal).

Patrimoine: la Grand-Place, symbole de l’identité bruxelloise

La Grand-Place vue de la flèche en dentelle de l’hôtel de ville, accessible qu’aux seuls photographes.
La Grand-Place vue de la flèche en dentelle de l’hôtel de ville, accessible qu’aux seuls photographes. - Dominique Duchesnes.

Il y a la statue dorée de Charles de Lorraine, pointant un doigt impérieux vers la Chaloupe d’or, d’où émerge un saint Boniface qui ne manque pas de lui répondre. Il y a la rotonde d’un bleu feutré qui surmonte le Roy d’Espagne, autrefois la maison des boulangers. Il y a cet aspect concave de la maison des bateliers, d’où le sommet ressemble, jusque dans les détails, à la poupe d’un navire. Il y a les multiples statues gracieuses qui remplissent les niches de l’Hôtel de Ville. Il y a ce moine, caché sur le pignon de la Maison du Roi donnant sur la rue des Harengs, seule concession des libéraux à l’église au sein d’une place qui ne renferme aucune église, aucune chapelle, aucun signe tangible du pouvoir religieux. La Grand-Place de Bruxelles, c’est cette multitude de détails qui donnent sens aux bâtiments qui la composent, et remplissent les gorges déployées des guides qui ne savent plus si ce qu’ils racontent relève de l’imaginaire ou du sens caché. Et puis, surtout, il y a cet esthétisme, rare genre d’une entreprise de reconstruction née d’un incendie ravageur en 1695, qui génère un attrait pour cette place, centre de notre capitale, épicentre de la vie bruxelloise et belge.

Aujourd’hui, cette Grand-Place est autant piétinée par les semelles des touristes du monde entier venus la vénérer, qu’elle n’est adorée par les Belges qui ne manquent pas de venir la saluer quand ils en ont le temps ou l’envie. Avec ce sentiment ambigu et paradoxal de fierté et d’humilité, comme si un petit peuple comme le nôtre ne méritait pas pareille splendeur. Les artistes y passent tous, comme dans un cérémonial d’adoubement. Les chanteurs français ont leur Olympia, les Belges ont ces pavés sur lesquels peut, tous les deux ans, pousser le plus beau tapis de fleurs. Quant aux sportifs, enfermés dans la solitude de leur exploit, ils viennent, du haut du balcon, récolter ce que cette performance a fait naître d’émotions et de vocations chez les plus jeunes, dans une communion sincère et sans retenue.

Cette Grand-Place appartient à toute la Belgique. Tout le monde semble la connaître et pourtant, personne ne la saisit parfaitement. Le tourisme de masse l’a quelque peu enfermée dans une image figée. « Elle a une histoire assez compliquée, synthèse de l’essence même de l’identité bruxelloise mais elle est victime d’un tourisme de masse qui n’aime pas les choses compliquées », introduit l’historien Roel Jacobs, grand connaisseur de la Grand-Place.

On la voit comme un élément d’uniformité et pourtant, elle ne l’est pas. Née d’une volonté de reconstruction après le bombardement de 1695, elle n’a d’harmonie que le goût d’une époque. « Certes, les bâtiments ont été construits en même temps mais c’est la seule chose qui les unit. Il n’y en a pas deux les mêmes. Il n’y a pas d’autre reconstruction d’une telle ampleur en Europe sans qu’il y ait eu de fil conducteur cohérent. C’est pour cela que cette Grand-Place représente la synthèse de Bruxelles, de tout temps un melting-pot architectural », continue Jacobs. Le gouverneur bavarois de l’époque, Maximilien-Emmanuel, voulait un grand ensemble moderne mais il devait composer avec le pouvoir des familles patriciennes, conservatrices, et les doyens de corporation. Si le côté est (la maison des ducs de Brabant) correspond le plus à l’idée du gouverneur, le reste tient de l’imagination des corporations. A l’ouest, la corporation des boulangers s’en est tenue aux volontés du gouverneur mais quand elle a vu que ses voisins prenait des latitudes, elle a ajouté, au sommet, le pavillon octogonal qui casse toute la logique horizontale.

Un escalier dans la flèche, un tunnel sous la place

La salle ogivale de l’hôtel de ville renferme la statue originale de T’Serclaes et sa moulure en plâtre.

Depuis le 1er juillet, l’Hôtel de Ville a retrouvé ses visiteurs, ceux qui peuvent déambuler au premier étage deux fois par semaine. Le reste demeure un secret bien gardé que même l’administration des échevins de la Ville de Bruxelles ne soupçonne pas. Comme la salle ogivale, la seule voûtée, qui se situe à un niveau plus bas que celui de la Grand-Place. Quelques chaises remplissent cet espace délaissé, qui conserve pourtant la statue originale de T’Serclaes, trouée à force d’avoir été caressée, et remplacée aujourd’hui sous la maison de l’Etoile par une copie en polyester. Depuis lors, le trou de l’original a été comblé mais à y regarder plus près, on peut encore voir la trace. Un peu plus loin, se trouve la moulure en plâtre sur laquelle la copie a été façonnée. Il y a aussi la salle des milices au charme suranné, défigurée par un vestiaire. C’est aussi cela Bruxelles, cette capacité à transformer la beauté inutile en laideur fonctionnelle.

Mais les secrets de l’Hôtel de Ville ne s’arrêtent pas à ces deux salles. Il y a évidemment cette montée dans la flèche, fermée au public. Seuls quelques photographes avertis utilisent encore cet étroit escalier en colimaçon pour les photos d’événements (le tapis de fleurs, l’un ou l’autre concert). Une manière de prendre de la hauteur. Comme le protocole a accepté de nous ouvrir la porte, nous ne nous sommes pas fait prier. A l’entrée, quelques tags d’adolescents d’antan, désireux de marquer leur passage. Les dates sonnent comme un témoignage du passé : 1947, 1949, 1952. L’époque où les amoureux transis pouvaient encore monter au sommet. La même époque qui voyait défiler les autos sur la Grand-Place qui a servi de parking jusque dans les années septante.

De haut, Bruxelles prend tout son sens. Les statues qui défient le ciel ne font pourtant pas le poids, écrasées par cette flèche fine et délicate. « La flèche de la tour est une prouesse, une merveille de dentelle. En Europe, à la fin du XVIe siècle, il n’y a pas beaucoup de tours de 100 mètres de haut et toutes celles qui existent sont deux fois plus lourdes que celle de Bruxelles », explique Roel Jacobs.

Mais la vue porte bien au-delà de la Grand-Place. Tous les bâtiments de Bruxelles défilent dans un kaléidoscope de styles et définissent la capitale de la Belgique dans son bordel architectural. Cela ne ressemble à rien mais ce rien dégage un charme indicible.

De la flèche à la cave, il n’y a qu’un pas. C’est là que se cache le dernier secret de ce lieu : un tunnel aussi peu connu qu’utile. Il passe sous la Grand-Place et relie l’Hôtel de Ville à la Maison du Roi. Remplis de tuyaux et de canalisations, il sert surtout lors des grands événements et concerts, permettant aux câbles électriques de relier scènes et prises.

Sous la Grand-Place, un tunnel relie l’hôtel de ville à la Maison du Roi.

De l’extérieur, l’Hôtel de Ville a l’allure qu’on lui connaît. Imposant mais gracieux. Et pourtant, il est imparfait, déséquilibré, asymétrique. « Quand Louvain a appris que Bruxelles faisait un hôtel de ville majestueux, ils ont voulu l’imiter tout en le surpassant. Quand Bruxelles l’a su, ils ont décidé d’agrandir, en ajoutant une aile droite quarante ans plus tard. Le génie de l’architecte a été de prendre la vieille tour d’angle pour servir d’assise à la flèche. Si l’Hôtel de Ville de Bruxelles est un bâtiment extraordinaire, c’est en grande partie grâce à ses anomalies », ajoute l’historien Jacobs.

De cette grande place, Victor Hugo n’hésita pas à dire qu’elle était « une merveille ». A Bruxelles, tout le monde en est persuadé, elle qui entra au patrimoine mondial de l’Unesco en 1998.

Peu d’habitants, des loyers qui s’envolent

Aujourd’hui, ce label attise les convoitises. Les grandes marques s’arrachent une présence sur la Grand-Place et les loyers s’envolent. « En dix ans, les loyers ont augmenté de 50 % », explique Didier Bourdouxhe, coordinateur Grand-Place Unesco, l’homme qui traque les illégalités en tous genres et parlemente avec l’horeca et les propriétaires. « Principalement à cause de l’appétit des grandes marques et du phénomène du “Flagship”. Le Hard Rock Café, Starbucks et Swatch ont tous des budgets marketing pour avoir une adresse sur la Grand-Place. Ils ne cherchent pas la rentabilité sur le loyer. C’est juste une question d’image. » Ce même prestige qui pousse Ab InBev à garder ses bureaux situés au-dessus du Roy d’Espagne et dans lesquels rien n’a plus été organisé depuis trois ans. Mais voilà, le siège social de l’entreprise est toujours bien là, juste pour pouvoir inscrire sur les cartes de visite : 1, Grand-Place.

A cela s’ajoute également le phénomène de la haute finance, ces spéculateurs qui veulent sortir leur argent de la Bourse pour le réinvestir dans la brique, dans des endroits au loyer élevé.

Car finalement, qui possède les bâtiments de la Grand-Place ? La Ville en détient quelques-uns, dont l’Hôtel de Ville, la Maison du Roi, mais aussi L’Etoile, le Roy d’Espagne, la maison des brasseurs, la Rose blanche et deux des maisons qui composent la grande façade uniforme de la maison des ducs de Brabant. Le reste appartient à des entreprises ou des propriétaires privés. L’un se fait d’ailleurs souvent tirer les oreilles. Mauvais payeur, il considère qu’il a tous les droits et aucun devoir. Surtout pas celui d’entretenir et de prendre soin de son bien, laissant à ses locataires les frais, et à la Ville la rénovation des façades (depuis Charles Buls à la fin du XIXe siècle, la ville prend en charge l’entretien et la restauration de tous les éléments extérieurs des bâtiments). Certains locataires célèbres ont hanté la place. Pierre Cardin a payé un loyer de 12.000 euros par mois pendant des années, sans jamais mettre les pieds à Bruxelles.

« Un aimant culturel et émotionnel »

Car, si la vue sur la Grand-Place vaut le détour et l’investissement, elle se mérite et a un prix. Il se chuchote que le nouveau locataire de la Chaloupe d’or a payé au prix fort son arrivée récente. Les loyers oscillent entre 10.000 et 20.000 euros par mois. A ce prix, les vrais habitants se comptent sur les doigts d’une main. Et souvent ce sont les AirBnB qui ont investi les lieux. Quant aux propriétaires, ils chérissent leur mine d’or. En vingt ans, seuls deux bâtiments ont changé de main. « La Grand-Place restera toujours un aimant culturel et émotionnel », dit Jean-Philippe Bosman, qui a repris le Roy d’Espagne depuis 2015. « Le patrimoine est évidemment un avantage pour notre établissement mais également un désavantage car les coûts sont énormes. C’est vrai que quelque part, on paie le nom, le cadre mais aussi la qualité qui sied à ce cadre, un peu comme aux Champs-Elysées et à la place Saint-Marc. »

On ne peut en effet pas faire tout ce qu’on veut sur la Grand-Place. Pas de travaux sans permis, pas de terrasse sans permission, les cafés doivent arborer des parasols ronds aux couleurs de la ville (rouge et vert), interdiction de publicités. « On essaie de ne pas autoriser les choses qui cachent le patrimoine », explique Paula Cordeiro, architecte-gestionnaire du site de la Grand-Place. « La tendance actuelle consiste donc à réduire les événements qui ne sont pas adaptés, ceux qui drainent trop de monde ou nécessitent la pose de nombreux échafaudages. » Le marché de Noël a ainsi déménagé vers les rues adjacentes, et l’épreuve prestigieuse du Mémorial Van Damme a désormais lieu à la place de Brouckère. « Il y avait trop de nuisance pour deux ou trois heures de lancement du poids. Et la Grand-Place n’avait pas grand-chose à y gagner. Tout le monde rêve de la Grand-Place mais seules 5 % des demandes aboutissent. »

Autre cheval de bataille des autorités : disperser le tourisme de masse vers les autres lieux emblématiques de Bruxelles. « Cela permettrait une diversité sur et autour de la Grand-Place », ajoute Cordeiro. « A l’heure actuelle, les restaurants sont conçus pour les touristes, les magasins de souvenirs pullulent. Et quand le tourisme de masse s’arrête, la place est vide. La situation actuelle n’est pas nouvelle. Elle date des travaux de la jonction Nord-Midi qui ont duré 50 ans. Les habitants sont partis, le niveau des commerces a baissé. Mais depuis vingt ans, on se bat contre cela et on commence à en récolter les fruits. Il y a une réelle volonté d’amener des enseignes de qualité mais tout dépend de l’envie des propriétaires. On a quelques leviers, mais on n’a pas le pouvoir de les contraindre. »

La Foire du Midi, Conner Rousseau et François Fillon: les gagnants et les perdants de la semaine

La Foire du Midi, Conner Rousseau et François Fillon: les gagnants et les perdants de la semaine

Les gagnants

Gudni Johannesson

En Islande, le président sortant a été réélu avec 92 % des voix. Un score stalinien, dira-t-on. Sauf que le pays en question est parfaitement démocratique, ce qui doit laisser songeur nos hommes et nos femmes politiques. Mieux : Gudni Johannesson est « sans étiquette ». Et son adversaire malheureux la joue fair-play : il est tout content avec 8 % des voix, il ne pensait pas pouvoir faire mieux. Le paradis serait-il islandais ?

La Foire du Midi

Le grand événement populaire de l’été bruxellois aura bien lieu au mois d’août. Le Covid-19 va bien s’amuser. Il va découvrir les montagnes russes, sursauter au volant d’une auto tamponneuse, s’accrocher comme un enfant aux petits chevaux de bois (interdit de tirer la floche, c’est contagieux). Et s’offrir une indigestion de frites, de beignets et de pommes d’amour. Le virus sera malade, quoi. Chacun son tour (de manège).

Conner Rousseau

Tu veux ou tu veux pas ? Le tout jeune et tout fringant président des socialistes flamands s’est fait courtiser comme c’est pas possible par ses trois collègues autoproclamés formateurs d’un futur gouvernement. Pas certain que cela fonctionne, même après avoir bu un verre d’eau sur une terrasse avec Georges-Louis Bouchez. De l’autre côté de la frontière linguistique, les camarades du PS suivent cela de très près.

Les perdants

L’Arizona

Des élus flamands ont cru bon qualifier de « coalition Arizona » le dernier avatar en date des négociations fédérales. Référence au drapeau de cet Etat. Rien de bien folichon à vrai dire. De ce que l’on en sait, l’Arizona, c’est aride, le pays des cactus, du désert où rien ne pousse, des serpents. C’est aussi le monde de Las Vegas, du clinquant, du bidon, du fric roi. Pas sûr que ce soit la société dont les Belges rêvent ou alors, on se trompe.

Le Cirque du Soleil

La crise sanitaire n’aura décidément épargné personne. Sans revenus depuis plus de trois mois, le Cirque du Soleil est tout près de mettre la clé sous le tapis de sa piste aux étoiles. Les dettes sont énormes, plus de 3.000 emplois sont en jeu. The show must go on, qu’ils disent. Mais ce coup-ci, c’est mal barré.

François Fillon

Et dire qu’il y a trois ans à peine, l’ancien Premier ministre de Sarkozy était le grand favori de la course à l’Elysée. Cette semaine, François Fillon a été condamné à cinq (5 !) ans de prison dont deux (2 !) ferme pour avoir employé son épouse fictivement durant onze (11 !) longues années. On vous passe l’amende et la somme à rembourser à l’Assemblée nationale. Soyons précis : il y aura appel. Mais quand même…

La coupe afro reste une cause de discrimination raciale aux Etats-Unis

Une manifestante contre les discriminations raciales suite à la mort de George Floyd.
Une manifestante contre les discriminations raciales suite à la mort de George Floyd. - Reuters

Rien d’étonnant à ce qu’une conversation avec Malaika-Tamu Cooper, 53 ans, commence par ses cheveux pour s’achever sur l’esclavage. En tant qu’Afro-Américaine, cette propriétaire d’un salon de coiffure a été obligée de se confronter à un dilemme que les femmes d’autres ethnies ignorent sans doute : laisser pousser ses cheveux au naturel, crépus, ou les soumettre à des produits chimiques pour les dompter. Cette question, qui peut paraître triviale voire superficielle aux yeux de certains, est pour elle la clé afin de déterminer « comment survivre dans l’Amérique corporative blanche ».

Porter des rastas, c’est une sorte de déclaration de principes face aux « canons de la beauté eurocentrés », comme elle l’affirmait dans l’un de ses salons de Baltimore (Maryland) avant que la crise du coronavirus ne l’oblige à les fermer temporairement. C’est au moment de leur réouverture qu’a éclatée la plus grande vague de manifestations antiracistes de ces cinquante dernières années aux Etats-Unis. Un mouvement que Malaika-Tamu Cooper soutient et à propos duquel elle est catégorique : « Il ne s’agit pas de loi ni d’ordre, mais d’oppression. »

La plupart des femmes noires utilisent des lotions chimiques pour se lisser les cheveux. Beaucoup aimeraient afficher une coupe afro, des rastas ou des tresses comme leurs ancêtres, mais n’osent pas. Elles sont paralysées par la crainte de perdre leur emploi ou d’être rejetées, y compris par les membres les plus âgés de leur famille, qui ne perçoivent pas les cheveux libres comme un droit.

Symboles de la lutte pour les droits civiques, les cheveux au naturel des Afro-Américains restent encore une cause de discrimination raciale aux Etats-Unis, et ce malgré des décennies de plaintes devant les tribunaux. Cette discrimination systémique a fait le tour du monde ces dernières semaines suite aux mouvements de révolte contre les violences policières envers les Noirs déclenchés par la mort de George Floyd entre les mains d’un policier blanc lors d’une arrestation brutale le 25 mai dernier à Minneapolis. Pourtant, dans la réalité, c’est un véritable fléau qui se diffuse dans les moindres interstices de la société, et qui peut même se raconter au travers du miroir des salons de beauté.

« Cette génération a été victime d’un lavage de cerveau »

La mère de Malaika-Tamu Cooper, l’une des premières femmes à avoir rejoint le mouvement des Black Panthers de Baltimore, divisait la crinière afro de sa fille en deux couettes. Sa grand-mère, en revanche ― « une catholique très rigide », se souvient-elle ―, avec qui elle vivait la moitié de l’année, lui lissait les cheveux. « Ma grand-mère est née dans les années 20 et sa mère, à la fin du XIXe siècle. A cette époque, leur but était d’avoir l’air propre, d’afficher ce qu’elles considéraient comme des cheveux sains. Cette génération a été victime d’un lavage de cerveau dont il reste encore des réminiscences aujourd’hui », déplore Malaika-Tamu Cooper.

En ce vendredi de février, le salon de coiffure Dreadz N Head Saloon est une véritable fourmilière. L’odeur de shampoing se mêle à celle du poulet frit qui repose dans un emballage de fast-food sur le bureau de Malaika-Tamu Cooper. Ses fines rastas atteignent un mètre et demi de long. Cette coiffure n’a pas toujours été la sienne. Dans les années 90, elle travaillait pour l’agence de photographie Picture People. Elle nous raconte qu’après dix ans en tant qu’employée, elle a informé son chef, un Blanc, qu’elle envisageait de commencer à adopter un style afro. « Il m’a répondu que je ne pouvais pas, parce que ça ne correspondait pas à une image professionnelle. Ou je faisais un lissage permanent, ou je perdais mon emploi. » Elle a donc démissionné et s’est transformée en « spécialiste des cheveux naturels ».

Depuis près de trente ans, elle organise des débats au sein de sa communauté pour souligner à quel point il est important de mettre en valeur les cheveux naturels, un engagement qui l’a fait voyager dans de grandes capitales telles que Londres et Paris et dans des pays africains comme le Nigeria.

Malaika-Tamu Cooper est aujourd’hui propriétaire de deux salons de beauté spécialisés dans la coiffure des cheveux caractéristiques de la communauté afro-américaine. Dans ses établissements, on n’utilise aucun produit chimique, ce qui contribue à renforcer sa clientèle, notamment parmi les millennials . « Ils sont en train de bouger les lignes, parce qu’ils mettent en valeur ce que nous pensons être beau, et non ce que l’on nous dit être la beauté », explique-t-elle. Et puis, porter ses cheveux au naturel est aussi bien meilleur pour le porte-monnaie.

Lisser ses cheveux est ressenti comme une auto-dégradation

Selon l’agence d’études de marché Mintel, l’industrie du soin capillaire pour Afro-Américains brasserait chaque année 2,5 milliards de dollars (2,3 milliards d’euros). Ce chiffre de 2019 n’incluant pas tout l’argent investi dans les perruques, les extensions et les visites en salon de coiffure, cette estimation doit être considérée comme conservatrice.

Si les manifestations antiracistes ont eu un premier impact dans les commissariats de police suite aux accusations d’abus, elles ont également eu des conséquences dans les rayons de produits de beauté. Mi-juin, la multinationale Walmart a annoncé qu’elle abandonnerait une pratique qui avait soulevé la polémique : mettre sous clé les produits de beauté ou de coiffure « multiculturels », principalement consommés par les Afro-Américaines.

Mais la bataille n’a pas uniquement été menée dans les salons de beauté. Cela fait des décennies que les tribunaux américains reçoivent des plaintes d’Afro-Américains licenciés à cause de leur coupe afro, non domptée. En 2010, Chastity Jones, Afro-Américaine d’Alabama, a reçu une proposition d’embauche au sein du service clients de l’entreprise Catastrophe Management Solutions. Seule condition : couper ses rastas, qui auraient « tendance à s’emmêler ». La Commission pour l’égalité des chances devant l’emploi a déposé plainte au nom de Chastity Jones en 2013 et a perdu. En 2016, une cour d’appel a confirmé le jugement et classé l’affaire. La Cour suprême a finalement décidé de ne pas suivre cette ligne en soulignant que, comme beaucoup d’autres, si Chastity Jones refusait de changer de coiffure, c’est parce qu’il s’agissait là d’un symbole de son « patrimoine, de sa culture et de sa fierté raciale », comme avancé par une autre plaignante licenciée pour avoir refusé de détresser ses cheveux.

Si les femmes sont les plus touchées aux Etats-Unis, ce problème concerne aussi les hommes. Dans un chapitre de son autobiographie publiée dans les années 60, Malcolm X, le légendaire militant des droits des Afro-Américains, raconte la première fois qu’il s’est fait un conk , terme qui désigne le produit chimique utilisé pour lisser les cheveux crépus masculins. « Ce fut mon premier grand pas vers l’auto-dégradation : quand j’ai enduré toute cette douleur, brûlant littéralement ma chair pour qu’elle ressemble à des cheveux d’homme blanc. » C’est la raison pour laquelle le réalisateur Spike Lee a décidé que dans Malcolm X , le film sur la vie de l’activiste, le premier acte de rébellion de sa conversion serait de revenir à des cheveux naturels.

« Mes cheveux sont devenus une partie de ce que je suis »

Un cas qui rappelle celui de J. West, un homme de 40 ans dont les rastas lui arrivent à la taille. Il a grandi dans une école militaire où il était obligé de se raser les cheveux, presque à zéro. « Dès mon diplôme en poche, mes cheveux sont devenus une partie de ce que je suis ; j’ai arrêté de les couper en 2007 », dit-il avec fierté, à Baltimore.

Des situations similaires d’affirmation de l’identité se sont également produites dans différents établissements scolaires du pays. Début juin, Kieana Hooper a dénoncé publiquement le lycée texan dans lequel étudie sa fille de 18 ans, qui lui a interdit de participer à la cérémonie de remise des diplômes si elle ne retirait pas ses tresses. Dans le même Etat, deux mères ont déposé plainte fin mai contre l’école de leurs enfants qui les avait suspendus parce qu’ils portaient des rastas. L’un d’eux a souligné qu’il s’agissait d’un symbole par lequel il rendait hommage à sa famille originaire de Trinidad.

Si ce type de discrimination existe dans tout le pays, certains Etats ont commencé à prendre des mesures. La Californie, l’Etat de New York et le New Jersey ont adopté l’an dernier la loi Crown ( Create a respectful and open workplace for natural hair , créer un environnement de travail respectueux et ouvert pour les cheveux naturels) qui interdit toute discrimination basée sur le type de coiffure, y compris dans les établissements scolaires. Le Colorado et la Virginie ont fait de même en mars et vingt autres Etats ont présenté des projets de loi visant à sanctionner les discriminations liées à la coupe afro devant leurs Congrès respectifs.

« Dans ma génération, plus personne n’utilise de perruques »

Mais les petits changements entraînent une véritable transformation de ce secteur. Les millennials ont brisé les tendances de leurs mères, grands-mères et arrière-grands-mères. « Ils ne ressentent pas la peur que nous avons pu ressentir », indique Malaika-Tamu Cooper. A l’image de Brittney Maske, 23 ans, qui n’a fait un lissage permanent qu’une fois dans sa vie, à l’âge de 12 ans. Depuis, elle préfère laisser ses cheveux au naturel. « Celles de mes amies qui n’aiment pas leurs cheveux se font poser des weaves [extensions de cheveux appartenant à quelqu’un d’autre – NDLR]. Dans ma génération, plus personne n’utilise de perruques », commente-t-elle. Les perruques qui peuvent aggraver la perte de cheveux.

D’après Mintel, les ventes de relaxer , cette crème lissante contenant de l’eau de Javel principalement utilisée par les Noirs, ont chuté de 36,6 % entre 2012 et 2017. Selon un rapport de l’agence de consulting Euromonitor International publié en 2019, près de trois millennials sur quatre affirment ne pas acheter de produits capillaires chimiques, contre 36 % des boomers, la génération née entre 1946 et 1964.

Avec Castex en Premier ministre, Macron maintient la barre à droite

Jean Castex, à gauche, et Emmanuel Macron en 2019.
Jean Castex, à gauche, et Emmanuel Macron en 2019. - AFP

Le remaniement est sur les rails. En présentant la démission de son gouvernement ce vendredi matin, Edouard Philippe a ouvert formellement le dernier chapitre de la présidence d’Emmanuel Macron. Scellant par la même occasion son sort : le président français a choisi de nommer le haut fonctionnaire Jean Castex Premier ministre.

Le chef d’Etat poursuit dans sa lancée droitière en nommant cet ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy de 55 ans à la tête du gouvernement. Maire Les Républicains de Prades dans les Pyrénées orientales, les Français le connaissent depuis le mois d’avril comme le « Monsieur déconfinement ». Enarque, mais au contact des territoires, l’homme de droite est réputé très ouvert dialogue et parfait connaisseur des arcanes du pouvoir.

L’ex-Premier ministre Edouard Philippe assure désormais, avec les membres du gouvernement, le traitement des affaires courantes jusqu’à la nomination d’un nouveau gouvernement qui devrait intervenir avant mercredi 8 juillet. Le dernier Conseil des ministres de l’équipe actuelle, qui devait se tenir dans la matinée, est finalement annulé.

Un futur au Havre pour Edouard Philippe

Edouard Philippe aura tenu la barre pendant 1145 jours. Un mandat plus que mouvementé puisqu’il aura traversé l’affaire Benalla, l’épisode des gilets jaunes et la crise sanitaire. Si 59 % des Français se sont dits opposés à un changement de Premier ministre d’après un sondage réalisé par Odoxa pour franceinfo, Emmanuel Macron a penché toutefois pour un nouveau cap. Dans une interview accordée à la presse quotidienne régionale française, le président de la République laissait planer le doute quant au futur de Philippe, louant la confiance qu’il a placée dans son ex-Premier. En coulisses, on admet pourtant que les relations n’étaient plus au beau fixe entre les deux hommes.

« Sérieux », « efficace », « au service du pays »… les qualités d’Edouard Philippe sont louées, même par ses opposants au gouvernement. Le hic : après la vague verte qu’à connue la France aux élections municipales, Edouard Philippe n’incarne pas le virage social attendu dans cette dernière partie du quinquennat, pas plus qu’il ne répond à la volonté des Français de placer la transition écologique au cœur de l’action gouvernementale.

Peut-on vraiment en dire autrement de Jean Castex ? « C’est un signal à droite », reconnaît le politologue français Romain Pasquier (CNRS) : «  Il n’incarne pas le virage écolo mais n’est pas non plus complètement incompatible avec le tournant social, il a de bons rapports avec d’anciennes figures du syndicalisme français ».

Du mouvement à l’Intérieur

Qui dit nouveau Premier, dit nouveau gouvernement. La date butoir est fixée au 8 juillet prochain. À l’Intérieur, Christophe Castaner est dit sur le départ. En cause, entre autres, ses difficultés à gérer le mouvement des gilets jaunes et la confiance perdue des policiers. Une promotion de Laurent Nunez, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, est évoquée. Le nom de Frédéric Péchenard, commissaire divisionnaire de police, très respecté des forces de l’ordre, haut fonctionnaire et membre des Républicains, circule.

Le top 20 des métiers en pénurie à Bruxelles et en Wallonie

Les métiers de la santé sont, plus que jamais, sous pression.
Les métiers de la santé sont, plus que jamais, sous pression. - Photo News.

Plusieurs milliers d’offres d’emploi, insatisfaites. Chaque été, les offices régionaux de l’emploi publient la liste des fonctions critiques. Soit les métiers pour lesquels ils ont éprouvé des difficultés à trouver des candidats, voire n’en ont pas déniché. En 2019, 4.441 annonces (15,6 %) du Forem n’ont pas trouvé preneur en Wallonie.

Cette liste ne cesse de s’allonger. Pour l’année écoulée, le Forem a identifié 125 fonctions critiques. Soit 25 de plus que l’année précédente. En douze mois, 44 professions y ont fait leur apparition et 19 en sont sorties. A Bruxelles, la liste est longue de 112 fonctions, soit 12 de plus qu’en 2018 et 13 nouvelles.

Plusieurs causes

Ces variations peuvent bien entendu se révéler conjoncturelles : un métier se retrouve sous tension en raison de l’arrivée d’un nouvel employeur important qui augmente du même coup la demande de main-d’œuvre sur ce segment du marché du travail. Ou, dans certains secteurs comme les banques ou les assurances, des profils plus jeunes sont recherchés après une vague de plans de restructuration dont un des objectifs était de rajeunir les effectifs.

Pour déceler une pénurie structurelle, nous avons recensé les métiers identifiés en situation de pénurie ou critique au cours des trois dernières années. Résultat : 60 professions sur 152 reviennent systématiquement en Wallonie et 58 sur 150 à Bruxelles. Et 56 et 46 d’entre elles sont respectivement concernées par des formations dispensées par le Forem et Bruxelles Formation. Plus globalement, le taux de couverture (une formation donnant accès à un métier) des fonctions critiques par une formation se situe à 90 % en Wallonie et 85,6 % dans la Région-capitale.

Rassurant ? Pas vraiment. En effet, les enquêtes qualitatives menées par les deux services régionaux de l’emploi montrent que plusieurs causes expliquent ces emplois en souffrance. Le manque de candidats mais aussi la qualité de leur formation sont avancés. Par cela, on entend le niveau de leurs compétences mais également les « soft skills » qui permettent de s’intégrer à l’emploi : savoir se lever le matin, arriver à l’heure, s’intégrer dans une équipe, respecter les consignes… Le problème vient aussi parfois des exigences accrues des employeurs. Enfin, sont également pointées les conditions dans lesquelles s’exercent certains emplois ou leur faible niveau de rémunération par rapport au montant des allocations de chômage ou aux coûts créés par un retour au travail.

L’impact du Covid-19

Un événement va toutefois modifier la photographie de ces pénuries : le Covid-19. Le Forem a ainsi examiné, secteur par secteur, les conséquences de l’arrêt des activités (ou pas) sur le nombre d’offres d’emploi qui lui sont parvenues. Dans les secteurs les plus touchés, les postes à pourvoir ont ainsi chuté de moitié entre mars et mai 2020 par rapport au même semestre de 2019. C’est le cas de l’horticulture (– 50 %), du commerce de gros et de détail (– 33 %), de la construction et du bois (– 43 %), de l’entretien automobile (– 50 %) ou de l’industrie (un recul de plus de 50 %). Le secteur agroalimentaire tire également la langue (– 54 %) ; Et que dire de l’horeca, qui sort à peine d’un sommeil prolongé et définitif pour certains restaurateurs : 62 % d’offres d’emploi en moins lors de ce trimestre confiné.

Certains métiers pourraient ainsi cesser d’être sous tension pendant un temps plus ou moins long, en fonction du temps nécessaire à une reprise économique du secteur concerné. D’autres sont confrontés à des appréhensions différentes. Ainsi le secteur de la santé ne disposait déjà pas d’une réserve de main-d’œuvre importante. Mais les conditions dans lesquels ses membres ont dû combattre le virus et l’épuisement qui s’en est suivi, pourraient avoir un effet dissuasif sur certains étudiants réfléchissant à leur orientation et susceptibles de pourvoir demain aux postes vacants. Même chose dans les maisons de repos où le nombre d’offres à pourvoir a grimpé de 42 % en mars et de 39 % en avril, avant de reculer de 34 % en juin.

Par ailleurs, le Covid n’a pas trop impacté le secteur des nouvelles technologies, qui a pu profiter de l’explosion du télétravail. Néanmoins, les offres parvenues au Forem ont baissé de 17 %. Enfin, si le transport et la logistique affichent une baisse significative (– 44 %), la situation apparaît contrastée entre les chauffeurs poids lourd (– 58 %), les conducteurs d’autocar (– 72 %), respectivement affectés par la fermeture des entreprises et des frontières, et les activités de livraison de colis qui ont, elles, profité de l’explosion de l’e-commerce. La crise a fait quelques gagnants et beaucoup de perdants. Et le marché de l’emploi en est le reflet.

IVG: l’impossible loi

Le renvoi au Conseil d’Etat de la loi sur la dépénalisation totale de l’IVG a été voté par 55 députés du CD&V, du CDH, de la N-VA et du Vlaams Belang.
Le renvoi au Conseil d’Etat de la loi sur la dépénalisation totale de l’IVG a été voté par 55 députés du CD&V, du CDH, de la N-VA et du Vlaams Belang. - Belga.

C’est une alliance étonnante. Et une initiative étonnante. Le CD&V s’est allié au Vlaams Belang, à la N-VA et au CDH pour renvoyer la loi dépénalisant totalement l’avortement devant le Conseil d’Etat, une institution qui a déjà analysé le texte… à deux reprises cette année, en février et en juin. Les quatre partis ont déposé de nouveaux amendements, qui permettent ce renvoi. Lors du vote, 54 députés, sur les 50 nécessaires, ont demandé le renvoi au Conseil d’Etat. Le CDH n’a pas formellement voté pour le renvoi, le quorum étant atteint sans lui, mais à soutenu explicitement la démarche.

Par cette manœuvre, les partis coalisés pour la circonstance ont voulu éviter la mise au vote de la loi, qui leur aurait sans doute été défavorable. Ils espèrent que le report permettra de gagner du temps jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement, où le CD&V pourra exiger que la législation ne change pas. La proposition qu’ils contestent prévoit de supprimer toute sanction pénale en matière d’avortement. La loi de 1990 dépénalisait les interruptions de grossesse, mais cette dépénalisation n’était que partielle. Il existait encore des sanctions pénales, bien que celles-ci aient été retirées du code pénal sous le gouvernement précédent, pour être intégrées symboliquement dans une autre loi. La proposition prévoit aussi d’étendre le délai durant lequel il peut être procédé à un avortement. Il passerait de 12 semaines actuellement à 18 semaines. Enfin, la loi en préparation réduit le délai de réflexion obligatoire avant de pouvoir avorter. Il passe de 6 jours à 48 heures.

Deal refusé par le MR

Depuis 2016, Défi, les socialistes, les verts, les libéraux et le PTB tentent de faire passer ce texte. Mais les opposants ont multiplié les initiatives pour empêcher qu’il passe. La proposition a d’abord été renvoyée au Conseil d’Etat au début de cette année. L’avis a été rendu en février, et n’émettait pas d’objection majeure. Pour éviter un vote défavorable, les partis opposés à la loi ont déposé des amendements, imposant ainsi un nouveau passage devant le Conseil d’Etat. La juridiction a rendu un nouvel avis le 19 juin, qui rendait possible le vote de ce jeudi. Le CD&V espérait pouvoir compter sur les libéraux francophones pour obtenir un renvoi en commission, ce qui permettait un report du vote sans passer par le Conseil d’Etat (la consultation pour une troisième fois de la juridiction étant difficile à justifier rationnellement).

Mais le président du MR, Georges-Louis Bouchez a refusé ce deal, rendant en principe possible un vote jeudi. « J’aurais pu imposer à mes députés un vote permettant de gagner du temps et d’emprunter une voie de procédure. Mais il y a longtemps que le texte de la loi sur l’avortement existe et il y a longtemps qu’un gouvernement aurait dû être formé et cela n’aurait pas été glorieux de faire encore traîner les choses. Il ne faut pas utiliser la réglementation parlementaire à des fins pour lesquelles elle n’est pas prévue. », nous indiquait-il ce jeudi midi. Son annonce a profondément irrité le CD&V, jusqu’à perturber la formation du gouvernement fédéral (lire ci-contre).

Mais le CD&V a trouvé une autre astuce pour bloquer la loi. Le dépôt d’amendements et le renvoi devant le Conseil d’Etat. Il faut 50 voix pour y parvenir. Et moyennant cette alliance avec le CDH, la N-VA et le Vlaams Belang, ils sont parvenus à leurs fins. Catherine Fonck (CDH) a justifié cette décision par son opposition à permettre sans condition l’extension à 18 semaines de la possibilité d’avorter et le sentiment qu’il n’y a pas de majorité dans la population pour permettre cette extension.

Vote gelé

Eliane Tillieux (PS), a critiqué vertement le procédé : « Le Conseil d’Etat se plaint d’être débordé, surtout en cette période de Covid et vous l’exploitez à des fins politiques. C’est inadmissible. » Sophie Rohonyi (Défi) a elle aussi dénoncé l’initiative. Quant à Raoul Hedebouw (PTB), il a annoncé qu’il saisirait systématiquement le Conseil d’Etat pour bloquer toute loi « antisociale ». « Comptez sur moi pour exploiter la jurisprudence que vous venez de créer », a-t-il lancé. Le président de la Chambre, Patrick Dewael (VLD) a, lui, dit son inquiétude face à cette situation. « Si les textes sont renvoyés systématiquement devant le Conseil d’Etat, cela peut impliquer qu’une majorité ne pourra jamais se prononcer sur un texte. A un moment, une assemblée doit se prononcer. C’est le président de la Chambre qui vous le dit. »

Le vote de la loi est donc à présent gelé. Mais la bataille n’est pas terminée. Le président de la Chambre, Patrick Dewael, veut user de ses prérogatives pour demander un avis rapide du Conseil d’Etat. Ce qui pourrait faire revenir la proposition à la Chambre avant le 21 juillet, et, sans doute, avant la formation d’un gouvernement qui la bloquerait.

A Bruxelles, un enfant sur deux naît dans une famille plurilingue

«
Grand-mère
» et «
créativité
» en italien pour les enfants, «
melting-pot
» en anglais pour Francesco, et «
ailes
» en allemand pour Carola.
« Grand-mère » et « créativité » en italien pour les enfants, « melting-pot » en anglais pour Francesco, et « ailes » en allemand pour Carola. - D.R.

Je me rappelle très bien le premier mot que mon fils a écrit, c’était “pizza” ! C’était incroyable, je me suis dit : “C’est bon, j’ai fait mon travail de transmission” ! », rit Francesco. Né à Vérone, en Italie, il déménage avec sa famille à Bruxelles à l’âge de 20 ans. Avec sa femme Carola, originaire d’Allemagne, ils sont aujourd’hui parents de deux enfants. Italien, allemand et français s’entremêlent dans leur foyer. Ce plurilinguisme, les deux parents l’ont retrouvé dans l’école de leur fille, où pas moins de 170 nationalités sont représentées parmi les élèves.

« Les familles multilingues sont de plus en plus la norme. Elles ne font plus exception », confirme Rudi Janssens, sociologue à la VUB. Selon son baromètre linguistique, près de la moitié des jeunes bruxellois de 18 à 25 ans parlent une autre langue à la maison en plus du français. C’est le cas d’Issam. Sa mère ne s’adresse à lui qu’en darija, le dialecte marocain. « Je me sentirais très honteux de ne pas pouvoir communiquer avec ma propre mère dans toutes les parcelles de la parole », explique-t-il. « J’ai envie de comprendre tout ce qu’elle dit, même les plus petites bribes. »

La langue, composante de l’identité

La langue maternelle est avant tout la langue de l’intime et de l’émotionnel. « C’est plus précis et agréable de s’exprimer dans sa langue maternelle », résume Carola. Pour elle, transmettre sa langue, c’est aussi transmettre un vécu et une identité culturelle.

Issam et sa mère.

« L’identité, c’est l’image de soi : “qui suis-je ?” », explique Michel Vandenbroeck, professeur en pédagogie de la famille à l'université de Gand. Cette question fondamentale appelle une réponse au pluriel : l’identité, dont fait partie la langue, est en effet multiple. Ce qu’on oublie parfois à l’école. « Dès leur plus jeune âge, beaucoup d’enfants sont blessés dans cette image de soi. On ne peut pas leur dire : “Tu es le bienvenu mais ce que tu as hérité de ton papa ou de ta maman, tu le laisses au porte-manteau parce qu’on n’en veut pas.” »

Myrna, originaire du Mexique et mère de deux enfants, n’a pas hésité à transmettre l’espagnol, sa langue maternelle. « S'ils sont à l’aise dans leur langue, ils vont l’être avec cette partie d’eux, et c’est essentiel pour la confiance en soi. » De leur côté, Catherine et Ioannis n’ont pas bénéficié de la transmission du grec par leur père. Pour la jeune femme, ce n’est pourtant pas synonyme de rupture avec son identité grecque, contrairement à son frère : « Je suis né ici, je connais les codes de la culture belge, pas ceux de la culture grecque. »

Un passeport professionnel

Pour d’autres parents, la transmission linguistique est avant tout gage de passeport professionnel pour leurs enfants. Une motivation justifiée par le marché du travail bruxellois. Selon les chiffres de Rudi Janssens, une minorité de salariés ne travaille en effet que dans une seule langue : un tiers d’entre eux n’utilise que le français, alors qu’ils étaient près de trois quarts en 2000.

«
Fromage
», un mot utilisé dans de nombreuses expressions roumaines.

Radu et Ioana ont bien conscience de cette réalité bruxelloise. Venus de Roumanie, lui est fonctionnaire européen, elle, est professeure d’anglais. « On a toujours travaillé avec les langues, c’est comme ça qu’on gagne nos vies », confie Radu. Aujourd’hui parents, ils souhaitent que leurs deux enfants soient trilingues roumain, français et anglais. « Peu importe leur choix professionnel, c’est déjà un atout. S’ils ne sont doués en rien, au moins ils auront ça ! », plaisante la mère de famille. Un atout dont les enfants bénéficieront également pour l’apprentissage d’autres langues. « Plus on en apprend, plus on crée de connexions linguistiques qui nous aident à en apprendre d’autres », confirme Luk Van Mensel, sociolinguiste à l’université de Namur.

Peu importent leurs motivations, les Bruxellois issus de l’immigration tendent à transmettre leur langue maternelle à leurs enfants, créant ainsi un environnement plurilingue. « Nous vivons dans un contexte de “super-diversité” : les minorités font la majorité », explique Michel Vandenbroeck. Une réalité trop peu prise en compte à Bruxelles selon Rudi Janssens : « Il y a un grand fossé entre la politique qui se concentre sur le français et le néerlandais, et la réalité quotidienne qui est multilingue. » Au niveau scolaire, Michel Vandenbroeck plaide pour une reconnaissance de la diversité linguistique. « On a un enseignement néerlandophone et un enseignement francophone, alors que la moitié des enfants ne sont ni l’un ni l’autre. Il nous faut réinventer la pédagogie du multilinguisme. »

Tous les multilinguismes ne se valent pas

« Le multilinguisme, on l’adore quand c’est l’anglais, le néerlandais, le français, l’allemand, ou même le chinois. Pas quand c’est le berbère, l’amazigh, le farsi ou l’arabe », analyse Michel Vandenbroeck. « Il existe une certaine hypocrisie qui reconnaît certaines appartenances mais en dénie d’autres. Cela envoie le message aux enfants qu’il y a une hiérarchisation des cultures et donc des langues. Il y a quelque chose de colonialiste dans ce déni d’héritage culturel. »

Une hiérarchisation qui a des conséquences pour les enfants dont les langues ne sont pas considérées comme prestigieuses. « Pour ceux-là, leur multilinguisme va être perçu comme un obstacle et ils seront tenus d’intégrer le français de manière plus autoritaire », relève Perrine Humblet, sociologue retraitée et docteur en sciences de la santé publique à l’ULB, qui accompagne les travaux de l’Observatoire de l’enfant. « Il y a encore beaucoup à faire pour un rapport bienveillant et positif vis-à-vis de la langue. »

Des élèves du jury central privés d’examens

Comment rester motivé pour obtenir son diplôme alors que les examens sont reportés de 6 mois
?
Comment rester motivé pour obtenir son diplôme alors que les examens sont reportés de 6 mois ? - Pierre-Yves Thienpont.

CE1D, CE2D, CESS… De nombreux élèves ont décroché leurs diplômes du secondaire au terme de cette année scolaire tronquée par le coronavirus. Les élèves qui ont choisi de les passer via un jury central n’auront pas tous cette chance. Ils doivent non seulement passer leurs examens, mais n’auront pas forcément la possibilité de les présenter. Didier Huart est le père de l’un de ces élèves oubliés : « Mon fils de 18 ans doublait sa 5e année, lorsque nous avons vu à Noël que ses résultats n’étaient pas brillants, nous avons fait le choix de changer de méthode et de lui faire passer son CESS via un jury central. Il a débuté le premier cycle d’examens en janvier et a déjà validé plusieurs matières. Mais c’est généralement impossible de tout réussir au terme d’un seul cycle, les matières restantes étaient donc prévues pour le deuxième cycle. Celui-ci devait débuter en août mais a été annulé à la suite du coronavirus ». Une annulation jugée « catastrophique » par ce père de famille, car ce report de session reviendrait à faire perdre 6 mois à son fils, voire 18 mois en cas d’échec. Celui-ci n’aura plus le droit à l’erreur s’il espère pouvoir débuter un parcours estudiantin en septembre 2021.

Un 1er cycle reprogrammé

Du côté de l’Administration générale de l’enseignement, on avance des raisons purement organisationnelles et administratives. « Le cycle d’examens en cours a dû être interrompu le 16 mars dernier en raison de la crise sanitaire. De nombreux scénarios de reprise des examens ont été envisagés en fonction de l’évolution de la situation. L’objectif de la Direction des jurys de l’enseignement secondaire est de permettre à tous les candidats inscrits de poursuivre leur session dans les meilleures conditions possibles. Elle doit toutefois tenir compte de nombreux facteurs l’obligeant à revoir toute son organisation habituelle ».

Ainsi, ce n’est que depuis le 8 juin dernier qu’ont repris les examens oraux du cycle en cours. Les locaux des jurys ne permettent pas d’accueillir un grand nombre de candidats tout en respectant les mesures de distanciation sociale, une majorité des épreuves du CESS a non seulement été délocalisée dans des salles dont la superficie permettrait d’accueillir de grands groupes, mais aussi reprogrammée. « Les épreuves écrites du CESS, CE1D, Paramédical et CE2D sont réorganisées de juin à septembre 2020. Les épreuves pratiques du CESS et du CE2D sont réorganisées de juin à novembre tandis que la session du DAES aura lieu en octobre. Au vu de la nécessité de réorganiser ce cycle, il n’est pas envisageable d’organiser de nouvelles inscriptions aux examens en août 2020 comme c’était initialement prévu. La prochaine session d’examens débutera en février 2021 et se terminera en juillet 2021 », précise l’Administration générale.

Un grain de sable ?

Impossible de chiffrer le nombre d’élèves qui devaient prendre part à cette deuxième vague d’évaluation. A titre d’exemple néanmoins, 1.217 candidats étaient concernés par le cycle en cours pour le CESS et 237 candidats pour le CE2D. Un grain de sable peut-être au regard des milliers d’élèves du parcours scolaire « traditionnel », mais des jeunes qui méritent tout de même une considération, selon Didier Huart : « Généralement, les jeunes engagés dans la voie des jurys ont déjà redoublé. Allonger d’office leur parcours de 6 mois ne va franchement pas leur rendre service. Et surtout, comment les garder motivés quand leurs anciens camarades ont reçu leur diplôme sans passer un seul examen alors que certains étaient en échec durant toute l’année ? Sans oublier le volet financier pour nous, parents, qui nous mettons dans des conditions difficiles.

Car si certains font le choix de travailler les matières par eux-mêmes, beaucoup comme nous font appel à des écoles de préparation privées dont les coûts sont loin d’être négligeables, généralement plus de 1.000 euros par mois ». Didier Huart appelle donc à une prise de conscience et une organisation partielle des examens pour les élèves ayant déjà des dispenses. « Que l’organisation du cycle d’examens des jurys en cours ait pris du temps à s’organiser, et que celle prévue entre septembre et décembre soit suspendue pour les nouveaux candidats sont des choses que je peux admettre. Par contre, la suspension des examens de ce cycle pour ceux qui sont engagés depuis plusieurs mois dans cette voie et qui ont déjà des dispenses avec un objectif affirmé de terminer en janvier en est une autre, qu’il faut traiter tout à fait différemment », conclut le papa.

La crise du coronavirus aurait stimulé la sécurité alimentaire

Herman Diricks, patron de l’Afsca
: «
Nous sentons que les opérateurs de l’alimentation ont été tout particulièrement sensibilisés à l’hygiène
».
Herman Diricks, patron de l’Afsca : « Nous sentons que les opérateurs de l’alimentation ont été tout particulièrement sensibilisés à l’hygiène ». - Belga.

A toute chose malheur est bon. Ce proverbe s’applique aussi à la pandémie de coronavirus et aux mesures sanitaires contraignantes qu’elle a suscitées. Ainsi la crise a-t-elle donné un coup d’accélérateur au télétravail avec des bénéfices environnementaux à la clé. Elle a aussi valorisé la production de biens alimentaires et non alimentaires locaux, ce qui a donné des ailes aux circuits courts. Ce vendredi, en marge de la présentation de son rapport annuel 2019, l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca) a mis en avant un autre bénéfice probable des mesures anti-Covid qui n’avait pas été évoqué jusque-là : un renforcement de la sécurité alimentaire.

« Cela reste un sentiment. Nous ne l’avons pas mesuré de façon objective », prévient d’entrée de jeu Herman Diricks, administrateur délégué de l’Afsca. « Mais nous sentons sur le terrain que les opérateurs de l’alimentation ont été tout particulièrement sensibilisés à tout ce qui concerne l’hygiène. Puis, dans l’horeca, ils ont redémarré leurs activités progressivement. Ils ont eu le temps de s’adapter aux nouvelles normes Covid. Or, c’est souvent dans la précipitation que l’on commet des erreurs, comme oublier de placer l’un ou l’autre aliment dans le frigo ».

Barrières contre l’E.coli et le staphylocoque doré

Cette crise a-t-elle mené à des effets positifs sur les pratiques d’hygiène, de la production alimentaire à l’assiette ? Un autre fin connaisseur de la sécurité alimentaire en est convaincu, même si, lui aussi, ne dispose pas de données scientifiques pour appuyer sa perception. Cet expert, c’est Philippe Maurer, chargé de cours en microbiologie alimentaire à l’ULB et à l’Institut Meurice (HELdB). « Il est sensé de penser que, dans le secteur de la transformation, les mesures anti-Covid ont probablement fait baisser les risques de contamination par des bactéries, à commencer par celles d’origine fécale, comme l’Escherichia coli. Les opérateurs peuvent en être les vecteurs… mais bien moins avec l’hygiène des mains qui a été renforcée ces derniers mois. Ils peuvent aussi contaminer les aliments avec des micro-organismes, comme le staphylocoque doré, passant par le nez et la bouche sous forme de postillons. Or, ceux-ci sont bloqués par le masque, dont le port a été étendu avec la crise du Covid ».

Et du côté des consommateurs ? Leurs comportements anti-Covid pourraient aussi avoir dopé l’hygiène alimentaire. « Les gens se sont mis à cuisiner tous les jours, ce qui les a amenés à laisser moins longtemps des restes au frigo, sur lesquels prolifèrent les bactéries. On a même vu des personnes désinfecter leurs sacs, de retour des courses », constate Philippe Maurer, pointant, tout comme l’Afsca, le retour en grâce du lavage régulier des mains à la maison, avec, en prime, la désinfection par gel hydroalcoolique en déplacements.

Reste à voir si toutes ces bonnes pratiques se poursuivront dans les mois à venir, lorsque la menace virale ne sera plus – on l’espère – qu’un lointain mauvais souvenir… « Nous le souhaitons mais nous n’en avons encore aucune idée », commente Herman Diricks qui promet de revenir plus tard avec des chiffres détaillés pour objectiver ce supposé bénéfice pour l’hygiène alimentaire.

Energie: Resa se sent déjà un peu à l’étroit dans son costume de GRD

«
Nous sommes prêts à relever de nouveaux défis, dans le souci de l’intérêt général
», assure Gil Simon.
« Nous sommes prêts à relever de nouveaux défis, dans le souci de l’intérêt général », assure Gil Simon. - Dominique Duchesnes

ENTRETIEN

Il y a un peu plus d’un an, Resa redevenait une intercommunale, coupant les ponts avec son ancienne maison-mère Nethys. Désormais contrôlé par les communes liégeoises et la Province de Liège au travers d’Enodia, le gestionnaire du réseau de distribution de gaz et d’électricité (GRD), souvent qualifié de vache-à-lait du groupe, a entamé un « important travail de redéfinition de (ses) valeurs et de (ses) missions », rappelle son directeur général, Gil Simon. Avec à la clé un « plan stratégique 2020-2022 » qui liste les grands défis du GRD. Une abréviation que le patron voudrait d’ailleurs voir petit à petit disparaître au profit de celle de GSD, pour « gestionnaire de systèmes de distribution ».

Qu’y a-t-il derrière ce changement ?

C’est une mutation que nous devons opérer pour suivre l’évolution du secteur de l’énergie, mais aussi pour accentuer notre rôle dans la transition énergétique. On voit apparaître une volonté de plus en plus marquée de déconnexion du réseau traditionnel, notamment avec les communautés d’autoconsommation. Via notre cellule d’innovation, nous devons réfléchir à de nouveaux métiers, et élaborer des projets pilotes – comme la communauté d’énergie à laquelle nous travaillons avec Engie et la SPI (l’agence de développement économique pour la Province de Liège, NDLR) sur le zoning des Hauts-Sarts. Nous travaillons aussi sur l’évolution des tarifs, et comment ils pourront refléter les nouveaux modes de consommation. Parmi les axes de développement, il y a également les compteurs communicants, et derrière eux, les réseaux intelligents qui nous permettront d’être davantage réactifs et flexibles.

Où en est-on dans le déploiement de compteurs communicants en Wallonie ?

La DPR (déclaration de politique régionale, NDLR) indique que le décret sur les compteurs intelligents doit être réanalysé. En Flandre, de nouvelles dispositions réglementaires imposent à Fluvius (le GRD flamand, NDLR) que 80 % de son parc soit équipé de compteurs intelligents à l’horizon 2024. En Wallonie, le modèle est encore en discussions. Il est d’une brûlante actualité avec le tarif prosumer (la contribution des propriétaires de panneaux photovoltaïques à l’entretien du réseau, NDLR). Pourtant aujourd’hui, les prosumers ne sont pas décrits comme une cible prioritaire dans le décret. Ou alors peut-être doit-on viser d’abord les détenteurs de compteurs à budget, sachant que la précarité énergétique est un thème d’actualité. Quel est le souhait du législateur ?

Ça traîne ?

Nous avons toujours été favorables à un développement plus généralisé. Mais ce sont des orientations politiques qui doivent être prises. Je rappelle qu’outre le développement des réseaux intelligents, les « smartmeters » permettent également d’augmenter la satisfaction des clients, dès lors qu’ils facilitent les relevés d’index (qui peuvent se faire à distance, NDLR) et la facturation qui devient mensuelle et ne nécessite plus de facture de régularisation annuelle. Enfin, si vous voulez des tarifs dynamiques – avec des plages horaires liées à l’ensoleillement par exemple –, vous avez besoin d’un compteur intelligent.

Vous utiliserez le même modèle de compteur qu’Ores ?

Nous avons le même compteur qu’Ores et Fluvius, du moins pour la période de déploiement jusqu’à 2023. Se pose maintenant la question de l’après. Je rêve de faire fabriquer ces compteurs… en Wallonie ! Il y a un volume d’affaires intéressant. Avec la crise du Covid-19, on a vu qu’en quelques semaines, de jeunes entrepreneurs en Belgique ont réussi à créer des pièces pour des respirateurs artificiels à 1.500 euros alors que les hôpitaux les achetaient à 40.000 euros. Pourquoi pas pour les compteurs ?

Vous avez déjà des pistes ?

Nous avons quelques contacts intéressants. Le problème n’est pas la recherche et développement, c’est la production de masse.

Dans cette mutation de votre modèle, vous identifiez de nouveaux champs d’action possibles pour Resa…

Il y a en effet beaucoup d’autres enjeux, comme la mobilité électrique. La Wallonie n’est pas en avance sur ses objectifs européens en matière de points de rechargement. Pourquoi les GRD ne prendraient-ils pas en charge ce métier ? Nous pourrions aussi jouer un rôle dans le stockage de l’énergie. Avec passage généralisé au LED pour l’éclairage public, il y a probablement d’autres choses à faire en matière de « smart city » : capteurs d’éclairage, de pollution, de mobilité… Nous avons également un groupe de réflexion avec le Centre de recherche métallurgique sur le transport d’hydrogène. Et plus récemment, nous avons décidé de nous lancer dans la production d’énergie renouvelable, à échelle modeste, pour compenser les déperditions du réseau.

Et l’idée d’un service universel de fourniture d’énergie.

C’est une contribution que nous avons portée au formateur il y a un an. Il y a beaucoup de contraintes juridiques et régulatoires, mais le gouvernement ne veut-il pas réfléchir à l’idée d’une fourniture d’énergie de base universelle dont les GRD wallons pourraient être le socle ? Aujourd’hui, nous sommes déjà fournisseurs « X » avant le placement d’un compteur à budget et fournisseur social. Nous connaissons ce métier. On voit qu’il y a également beaucoup de clients dormants, qui n’ont pas changé de contrat depuis la libéralisation. On peut se poser la question d’un service de base universel proposé par les pouvoirs publics. Ce que nous disons avec Ores, c’est : « Menons au moins la réflexion ».

Ça semble contraire à la séparation des métiers entre fournisseurs et GRD, défendue par l’Europe ?

Il faudra de toute façon que nous achetions l’électron sur le marché de l’énergie. Mais ce serait un vrai service public qui serait offert à ceux qui le souhaitent. L’accord de gouvernement dit que les GRD doivent pouvoir diversifier leurs activités pour jouer un rôle moteur dans la transition énergétique. Ce que nous proposons avec cette idée de service universel, mais aussi sur la mobilité électrique ou les compteurs intelligents, c’est véritablement d’être des acteurs de la politique énergétique, et un partenaire des politiques publiques.

Vous vous sentez déjà à l’étroit dans votre costume ?

Nous pensons que nous pourrions en effet faire plus. Et que cela profiterait à la collectivité.

Le décret vous interdisant de pratiquer ce type d’activités commerciales est le fruit de la commission d’enquête qui a suivi le scandale Nethys. Vous voulez déjà retourner en arrière ?

Dans le secteur de l’énergie uniquement ! A côté de nos activités régulées, les choses ne sont pas claires. Le décret nous interdit de réaliser des activités commerciales, sauf si le marché ne répond pas une demande. Ça veut dire quoi ? Surtout que la diversification des activités est dans la DPR. On voit qu’aujourd’hui tous les acteurs du secteur se repositionnent, et ce n’est pas propre à la Wallonie. C’est dans ce cadre spécifique que nous souhaitons nous diversifier, si le gouvernement et le parlement le souhaitent

C’est le rôle d’un GRD de se diversifier à ce point ? Pas plutôt d’une holding publique comme… Nethys ?

N’importe quel opérateur public, semi-public, public-privé peut le faire. Mais nous sommes des spécialistes de l’énergie depuis longtemps, nous avons une société qui compte des centaines d’ingénieurs motivés pour porter ces réflexions sur la transition énergétique. Et nous sommes prêts à relever de nouveaux défis, dans le souci de l’intérêt général.

L’affluence de VTT dans les forêts perturbe leur écosystème

La pratique du VTT a littéralement explosé durant le confinement.
La pratique du VTT a littéralement explosé durant le confinement. - D.R.

Prendre l’air… dans son jardin, dans les parcs publics et dans les forêts. Les recommandations du CNS durant le confinement ont été suivies à la lettre par de nombreux citoyens qui ont opéré un véritable retour à la nature. On y est allé pour marcher, pour courir mais aussi et surtout pour faire du vélo. Et les cyclistes amateurs ne se sont pas contentés des sentiers bétonnés du Ravel puisque nombre d’entre eux ont enfourché leur VTT – souvent pour la première fois – pour partir à l’assaut des chemins escarpés des forêts. « Nous n’avons jamais vu une telle affluence, explique Didier Deshayes, agent des forêts dans le cantonnement de Namur.

Le problème est que beaucoup ne sont pas habitués et ne connaissent ni les lieux ni les règles à suivre. Nous constatons donc de nombreux excès avec des cyclistes adeptes du « free-ride » qui circulent n’importe où, n’importe comment et qui détruisent donc des zones naturelles ou des habitats protégés. On constate aussi à certains endroits, un tassement des sols ou la création volontaire de bosses pour avoir plus de sensations mais c’est dommageable à la nature. » Les agents du DNF disent avoir jusqu’ici privilégié la pédagogie et limité leur intervention à des avertissements mais des contrôles plus coercitifs vont maintenant être menés. « Mais que ce soit clair, insiste Jean-Pierre Scohy, inspecteur général au DNF. Il n’y a pas de campagne spécifique anti-VTT dans les forêts wallonnes. Tout au long de l’année nous organisons des contrôles à l’égard de tous ceux qui ne respectent pas les règles que ce soient les piétons qui ne tiennent pas leur chien en laisse ou les motos qui circulent en dehors des routes »

Un code pas adapté à la pratique

L’inspecteur général répond ainsi aux critiques émises par les adeptes de la pratique du VTT qui estiment faire l’objet d’une chasse aux sorcières injuste. « Nous ne soutenons pas le hors-piste pratiqué par certains pour créer de nouveaux sentiers sans concertation avec le DNF, explique Albert Stassen, président de l’ASBL Itinéraires Wallonie. Mais nous tenons à rappeler que depuis l’apparition de l’espèce humaine sur la terre, la plupart des cheminements se sont créés à l’initiative des utilisateurs. De même, nous ne cautionnons pas les reproches faits à ces VTT quant au tassement du sol sur ces pistes nouvelles car les pistes parcourues par les sangliers à travers tout ont exactement les mêmes caractéristiques de tassement du sol et se multiplient encore plus que les pistes VTT ; eux aussi sont beaucoup plus nombreux que jadis dans nos forêts. »

Du côté de la M outain Bikers Fondation, on estime également qu’une place doit être faite en forêt pour les VTT. L’association vient d’ailleurs de lancer un manifeste en ligne pour faire évoluer le code forestier. « Ce code date de 1995 et n’est plus du tout adapté à notre pratique, confie Fabien Bievelez, président de l’association. La différence entre un chemin et un sentier est très compliquée à respecter quand on fait du VTT. Nous demandons d’ailleurs à pouvoir circuler sur tous types de voiries, y compris des sentiers normalement réservés aux piétons et cela en respectant des conditions strictes. Cela fait trois ans que nous avons entamé une concertation tant avec le DNF qu’avec les ministres compétents pour qu’une place soit faite à notre sport dans les forêts. Nous souhaitons continuer à dialoguer mais nous constatons qu’un climat malsain de traque des VTTistes a tendance à s’installer et nous le déplorons. »

Augmentation des pièges dangereux

Une chose semble certaine : au regard de l’explosion du nombre d’adeptes du VTT en forêt depuis le confinement, la cohabitation devra être mieux encadrée pour assurer la sécurité des lieux mais aussi des sportifs. Ceux-ci sont en effet de plus en plus confrontés à des « pièges » placés la plupart du temps sur des sentiers privés – non accessibles normalement aux cyclistes – pour blesser volontairement ceux qui s’aventurent sur ces terres interdites. « Nous avons déjà recensé une vingtaine d’incidents depuis le confinement contre 2 ou 3 par an d’ordinaire, ajoute Fabien Bievelez. Une fillette s’est blessée en marchant sur une planche à clous. C’est très grave et ces comportements-là aussi doivent être sanctionnés. »

Au DNF, on assure mettre ici aussi tout en œuvre pour retrouver les auteurs de ces pratiques illégales et dangereuses. Mais pour Jean-Pierre Scohy, le meilleur moyen d’éviter ces pièges est de « rester sur les voiries autorisées et rouler prudemment. »

Erreurs, omissions, faux pas : l'Italie veut tirer les leçons d’une pandémie dévastatrice

Cérémonie d’hommage aux victimes du coronavirus, le 28 juin dernier au cimetière de Bergame
: le président Sergio Mattarella insiste sur la nécessité de «
réfléchir aux erreurs qui ont été commises
».
Cérémonie d’hommage aux victimes du coronavirus, le 28 juin dernier au cimetière de Bergame : le président Sergio Mattarella insiste sur la nécessité de « réfléchir aux erreurs qui ont été commises ». - AFP.

Analyse

Commémorer nos morts signifie réfléchir aux erreurs qui ont été commises », a expliqué le président italien, Sergio Mattarella, dimanche dernier, au cimetière de la ville de Bergame, au cours d’une émouvante cérémonie en hommage aux victimes du Covid-19.

Une enquête des magistrats de Bergame est en cours pour identifier toutes les failles du système à l’origine de la dévastatrice flambée épidémique qui a frappé l’Italie, avant tout autre pays européen. Et si 60 % des Italiens soutiennent encore le Premier ministre Giuseppe Conte, ainsi que sa gestion de la pandémie, c’est toute une nation qui veut, aujourd’hui, décortiquer les décisions prises par les autorités, voire pointer leurs omissions, au cours des derniers mois. Avec un objectif primordial : dresser une liste des faux pas commis et se préparer à lutter efficacement contre une éventuelle seconde vague.

1

Le piège du trafic aérien

Le 31 janvier dernier, l’exécutif adopte une décision courageuse et risquée. L’Italie est l’un des rares pays au monde qui, face aux images d’une ville de Wuhan dévastée par le virus, décide de bloquer tous les vols reliant la péninsule à la Chine. « Une décision difficile mais nécessaire », explique le gouvernement. La santé prend le dessus sur les considérations économiques et commerciales. Et Rome froisse Pékin.

« Espérons que l’Italie puisse se montrer rationnelle, en évitant d’autres décisions excessives », rétorque, irrité, Geng Shuang, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois.

La mesure, toutefois, se révèle contre-productive. Le trafic aérien direct avec la Chine est suspendu mais visiteurs et touristes continuent à arriver massivement dans la péninsule, faisant escale dans un pays de l’espace Schengen. Et malgré les investissements réalisés et l’aide de nombreux bénévoles, les contrôles sanitaires mis en place dans les aéroports se révèlent insuffisants.

Un chauffeur professionnel, interrogé par le quotidien La Repubblica, avoue que tout au long du mois de février, il a été chercher, dans les aéroports lombards, entrepreneurs, dirigeants d’entreprise et étudiants Erasmus qui revenaient de Chine, suite à une courte escale à Berlin, Francfort ou Londres. Et, après la fermeture des aéroports nationaux, en mars, ce même chauffeur va récupérer ses clients en Suisse ou en France, où ils atterrissent. Aucun contrôle n’est effectué aux frontières. Aucune quarantaine ne leur est imposée.

2

L’illusion de l’invulnérabilité

Le virus circulait en Italie déjà au mois de novembre dernier. De récentes révélations font état d’au moins 110 patients hospitalisés, fin 2019, en Lombardie avec des pneumonies bilatérales atypiques. En janvier, les pharmacies, dans les zones touchées, sont déjà en rupture de stock d’antibiotiques pour ce genre de « pneumonies suspectes ». Mais aucune campagne de dépistage n’est menée. Les autorités sanitaires ne font pas le lien entre les retraités sédentaires touchés et ce mystérieux virus oriental. Dans un monde sans frontières, on cède à l’illusion de l’invulnérabilité.

Le gouverneur de la Lombardie, Attilio Fontana, vient de voler au secours des médecins lombards. « Les médecins ont fait leur devoir, ce sont les protocoles qui étaient erronés », explique-t-il. Une directive gouvernementale du 27 janvier dernier autorise, en effet, des tests de dépistage uniquement pour « les individus présentant les symptômes et ayant voyagé à Wuhan ou dans la province de Hubei, au cours des 14 jours précédant l’apparition de la maladie. » C’est en court-circuitant cette directive que le premier patient officiel est identifié à Codogno, le 20 février.

3

L’hécatombe des maisons de retraite

En Italie, comme dans de nombreux autres pays européens, la plupart des décès se produisent dans les maisons de retraite. Dès fin février, l’Association des Ehpad - Etablissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes - de la province de Bergame demande le confinement des structures. Les autorités régionales refusent et autorisent, par ailleurs, le transfert de malades depuis les hôpitaux débordés vers ces centres. Des membres du personnel sanitaire, sous-équipé et mal préparé, sont parfois exposés aux deux typologies de patients. C’est une hécatombe.

4

Les hôpitaux, premiers incubateurs

« Au tout début, nos médecins étaient complètement désarmés : ils travaillaient sans masques, visières de sécurité ou combinaisons de protection », ne cesse de rappeler Filippo Anelli, président de la Fédération nationale des ordres de médecins (Fnomceo).

Le personnel hospitalier et les médecins de famille deviennent, ainsi, des involontaires vecteurs de transmission du virus. Et ils en paient le prix : à ce jour, 171 parmi eux sont décédés. De même, pour diverses raisons, dans la phase initiale de l’épidémie, les hôpitaux se transforment en de redoutables foyers épidémiques. Une autre douloureuse question à laquelle sont actuellement confrontés les magistrats de Bergame.

« Vous nous avez appelés des héros et maintenant nous nous retrouvons sur le banc des accusés. Nous avons vécu un cauchemar mais cet épilogue est pire que tout », viennent d’écrire, désespérés, dans une lettre aux autorités, dix-neuf médecins des urgences d’un hôpital de la ville de Pavie.

Marc Roche au «Soir»: «Je soupçonne Elizabeth II d’être pro-Brexit»

La Reine Elizabeth II lors de la cérémonie de couronnement, le 2 juin 1953 en l’Abbaye de Westminster à Londres.
La Reine Elizabeth II lors de la cérémonie de couronnement, le 2 juin 1953 en l’Abbaye de Westminster à Londres. - Belga

Entretien

En 68 ans de règne, la reine Elizabeth II n’a jamais donné d’interview à la presse et, officiellement, même son ancien Premier ministre, David Cameron, ne sait pas ce qu’elle pense du Brexit… Dans Elle ne voulait pas être reine  ! (Albin Michel), notre chroniqueur, Marc Roche, lève toutefois quelques coins du voile.

Le titre de votre livre nous apprend qu’Elizabeth ne voulait pas monter sur le trône. Dans quelles circonstances a-t-elle dû le faire ?

En 1936, lorsque son oncle, le roi Edouard VIII, abdique (pour épouser une roturière américaine, Wallis Simpson, NDLR), le père d’Elizabeth monte sur le trône sous le nom de George VI et elle devient princesse héritière – alors que sans cette abdication, elle eût été un membre de la famille royale de second ordre. Dans sa tête, depuis l’âge de dix ans, Elizabeth se tient donc prête à ceindre la couronne. Mais elle est persuadée qu’elle ne le fera pas avant longtemps, parce que son père est jeune – et même s’il est en mauvaise santé, elle ne veut pas voir les sujets qui fâchent : c’est un trait de personnalité. Elle se dit donc qu’elle aura le temps d’appendre les arcanes de la monarchie constitutionnelle, qu’elle ne connaît pas, et d’élever ses enfants. Au lieu de quoi, le 6 février 1952, alors qu’elle voyage au Kenya, le roi meurt, à l’âge de 57 ans. Ainsi, non préparée à la tâche, et face à un Premier ministre historique, Winston Churchill, qui ne peut que l’écraser, elle monte sur le trône à l’âge de 27 ans. Cela aura deux conséquences. La première, c’est que, durant les premières années, elle va perpétuer le règne de son père, en se fondant sur les mêmes piliers : l’aristocratie, l’Église anglicane, le Commonwealth. Il n’y aura donc pas vraiment de rupture. La deuxième, c’est qu’elle va tout sacrifier : sa vie de famille et sa vie personnelle.

Sait-on comment elle a vécu ces épisodes ?

Non, elle n’en a jamais rien dit. Elizabeth II, sur le trône, est une femme qui ne va jamais montrer ses émotions. Ce qu’on sait, c’est que c’est une femme profondément croyante, qui est à la tête de l’Église anglicane, et qui fait serment de servir jusqu’à sa mort. Donc, elle servira, quoi qu’il arrive, quels que soient les obstacles sur sa route. Elle n’abdiquera jamais, c’est un serment religieux. C’est par ailleurs une femme timide et réservée. Je l’ai rencontrée à plusieurs reprises, elle est insaisissable. Et elle transformera ce qui aujourd’hui, à l’ère des médias sociaux, serait une faiblesse, en un atout : se tenir toujours au-dessus de la mêlée, en dire le moins possible, rester un mystère, garder la magie de la monarchie.

Cela veut dire que, le moment venu, son fils, le prince Charles, qui est âgé aujourd’hui de 71 ans, ne laissera pas la place à son fils William ?

Charles est le prince de Galles le mieux formé de toute l’histoire de la monarchie britannique pour ceindre la couronne. Il succédera à sa mère, quel que soit son âge, et William succédera à son père. On ne saute pas les générations chez les Windsor. Mais la reine est aujourd’hui âgée de 94 ans et, pense-t-on, elle sera confinée à jamais à Windsor. Charles est de facto le Roi : c’est lui qui remet les décorations, c’est lui qui effectue les voyages à l’étranger, c’est lui qui reçoit les chefs d’État, comme on l’a vu récemment encore avec Macron…

Quel est le rôle politique d’Elizabeth ?

En vertu des rouages de la monarchie constitutionnelle, elle n’a aucun rôle politique. Elle peut demander un supplément d’information à son Premier ministre, elle peut le mettre en garde, elle peut l’avertir, mais c’est au cours d’un tête-à-tête, au terme duquel il n’y a aucun document officiel. Mais en politique, la reine n’est jamais intervenue – même si certaines décisions l’ont profondément choquée, comme l’ordination des femmes, l’abolition des pairs héréditaires à la Chambre des lords ou l’interdiction de la chasse à courre. En revanche, elle a un pouvoir indirect, parce qu’il y a un « lobby royal ». Ce lobby, c’est l’Église anglicane, qui est quand même la religion d’État, c’est le Commonwealth, elle est chef d’État de quinze pays, dont l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou le Canada, et c’est cet énorme mouvement philanthropique de 3.000 à 4.000 associations, qui pallie les carences de l’État providence.

Mais officieusement, sait-on ce qu’elle pense du Brexit par exemple ?

Pour mon livre précédent (Le Brexit va réussir), j’ai vu le Premier ministre David Cameron et je lui ai demandé : « Qu’en pense Sa Majesté ? », et il m’a répondu : « Je n’en sais rien »… Elle n’a jamais rien dit sur le sujet. Mais personnellement, je la soupçonne d’être « pro-Brexit ». Pourquoi ? Parce que les piliers de son règne y sont tout simplement favorables. À savoir : l’aristocratie terrienne, qui se méfie de l’élite pro-européenne cosmopolite londonienne ; l’Église anglicane, qui voit son avenir du côté de l’Afrique anglophone et non dans l’Union européenne ; l’armée, considérant ses liens avec les États-Unis ; le Commonwealth, auquel la Reine est très attachée. J’ajoute qu’elle a sans doute mal vécu la course au fédéralisme européen, qui a mis à mal la souveraineté britannique.

Elle ne voulait pas être reine
!, Marc Roche, Albin Michel, 352 p., 19,90 €, ebook 13,99 €.

La crevette grise décortiquée, en pénurie et en manque de goût

Fin mai, les ventes de crevettes décortiquées étaient en recul de 11
% par rapport à l’an passé, observe GfK, qui impute cette baisse à la pénurie en magasins à cause du coronavirus.
Fin mai, les ventes de crevettes décortiquées étaient en recul de 11 % par rapport à l’an passé, observe GfK, qui impute cette baisse à la pénurie en magasins à cause du coronavirus. - Julien Bosseler

En farce dans une tomate évidée, en croquette avec du persil frit, mêlée à de la mayonnaise en salade, plantée dans une épaisse couche de beurre salée sur un pistolet ou tout simplement nature sans même une goutte de citron… La crevette grise est l’un des aliments de base du Belge, d’autant plus lorsque la chaleur estivale lui donne des envies de fraîcheur dans l’assiette. C’est d’ailleurs lui qui en est le plus gros consommateur européen : il mange plus de la moitié des quantités pêchées en mer du Nord.

C’est dire toute l’ampleur de la catastrophe qui lui tombe sur la tête : la crevette grise épluchée est sujette en ce moment à une sévère pénurie à cause de ce satané Covid-19. En effet, c’est au Maroc que l’immense majorité des crevettes vendues en grandes surfaces – et dans la plupart des poissonneries aussi – perd sa carapace. Le pays, qui est le grand spécialiste du décorticage du crustacé, s’astreint toujours à des mesures sanitaires drastiques contre le coronavirus. Du coup, les grands ateliers marocains de décorticage sont soit à l’arrêt complet soit soumis à un rythme nettement ralenti par la distanciation sociale entre ouvriers, situation qui devrait perdurer jusqu’à cette mi-juillet.

Volume en baisse, prix en hausse

Carrefour, évoquant « une régression de 30 % de la production normale », dit par conséquent « ne recevoir désormais que 40 à 50 % de la commande habituelle ». Cela dit, tient à rassurer Aurélie Gerth, porte-parole de l’enseigne, « les crevettes grises sont disponibles dans tous les magasins. Mais la gamme est plus petite ». Chez Delhaize aussi, le manque se fait sentir. « Nous ne sommes pas en rupture de stock car nous sommes encore livrés… mais en moindre quantité. Alors, parfois, il n’y a plus de crevettes grises en rayons à la fin de la journée », explique Karima Ghozzi, chargée de la communication du Lion.

Comme les deux autres acteurs majeurs de la grande distribution, le leader Colruyt Group reconnaît, par la voix de Hanne Poppe, « qu’en raison de la crise du corona, les crevettes décortiquées sont devenues un produit plus rare, alors que la demande est élevée, ce qui a un impact sur le prix ». Toutefois, les magasins Colruyt Meilleurs Prix continuent à promettre le tarif le plus bas du marché, tandis que Delhaize rogne sur sa marge pour prendre l’augmentation tarifaire à sa charge. Carrefour assure, quant à lui, s’aligner sur les meilleures offres du moment.

Malgré le coronavirus, le business juteux de la crevette grise se poursuit. Il commence en mer du Nord dans la zone de pêche FAO 27, située sur la côte atlantique du sud de l’Espagne jusqu’au-dessus de l’Islande. C’est là que les chalutiers, pour la plupart néerlandais, jettent leurs filets pour capturer les Crangonidae tant demandés. Ils sont cuits illico à bord puis gardés au frais jusqu’au retour au port. Là, les spécimens destinés à perdre leur carapace piquent une tête dans un bain d’acide benzoïque utilisé comme agent conservateur. Puis, ils prennent la route en camion frigorifique vers le Maroc.

Faites le job !

Sur place, « le décorticage s’effectue à la main », explique Hanne Poppe. Dans les centres de production, contre un salaire plancher, des centaines de mains expertes – principalement des femmes – s’activent autour de grandes tables. « Un décortiqueur moyen peut traiter environ 12 kg de crevettes par jour. Cela correspond à 4 kg de produit pelé par jour ». Vous avez bien lu : après décorticage, la bête ne pèse plus qu’un tiers de son poids initial… Ensuite, c’est retour à l’expéditeur néerlandais après un nouvel ajout de conservateurs. Finalement, le crustacé – ou ce qu’il en reste – termine surgelé puis stocké avant de filer en magasins puis dans votre assiette.

Les crevettes décortiquées sont rares ? Leur processus de traitement ne vous plaît guère pour des raisons environnementales (transport en camion), sociales (main-d’œuvre mal payée), de santé (utilisation multiple de conservateurs) et de goût (à cause du processus industriel) ? Préférez-lui sa version non épluchée. C’est du boulot, OK. Mais les connaisseurs vous l’assureront : l’agilité vient avec la pratique et, surtout, c’est traité par vos soins que la crevette grise se révèle, de loin, la plus savoureuse.

Enseignement supérieur: tous les étudiants resteront finançables, sans exception

Enseignement supérieur: tous les étudiants resteront finançables, sans exception
Sylvain Piraux.

Le Covid a des conséquences insoupçonnées sur le monde étudiant. Alors que se clôturent une année et une session d’examens que l’on peut qualifier d’historiques, des centaines de jeunes sont en plein questionnement sur la suite de leur parcours. Historiques, parce que l’enseignement à distance s’est imposé dès le début de l’épidémie, avant même que ne soit officialisé le confinement. Historiques aussi, parce que la plupart des examens se sont déroulés dans les mêmes conditions. Historiques enfin, parce que la situation a mis au jour des inégalités socio-économiques énormes : entre celui qui étudie dans le calme de sa chambre avec de l’excellent matériel et son copain, mal équipé, qui fait de même au milieu du salon, de sa fratrie… il y a un gouffre. Un gouffre que les universités et hautes écoles ont tenté de combler via des aides sociales mais sans toujours y parvenir.

Est rapidement venue se greffer sur cette situation la question de la réussite. « Nous, nous craignons un choc incalculable en termes de taux d’échec avec des conséquences énormes sur la non-finançabilité des étudiants… », expliquait dès la fin avril, la présidente de la FEF Chems Mabrouck. De quoi parle-t-on ? De ce calcul complexe impossible à détailler ici, qui permet de déterminer si, après un certain nombre d’échecs successifs, un étudiant reste finançable – ce qui signifie que son établissement reçoit des subventions – par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Chaque année, environ 1 % des jeunes se trouvent bloqués dans la suite de leur parcours, sauf si leur établissement accepte de poursuivre la formation à ses frais.

Tout le monde pourra se réinscrire

Il y a quelques semaines, le gouvernement agissant sous le régime des pouvoirs spéciaux, avait pris des mesures pour éviter que cette situation difficile impacte ceux qui sont en fin de cycle ou qui ont subi un changement involontaire dans leur programme annuel d’études.

Ce jeudi, six députés issus de tous les groupes de la majorité sont allés un pas plus loin : ils ont déposé une proposition de décret qui étend à l’ensemble des jeunes inscrits cette année dans une université, une haute école ou une école supérieure des arts, ce traitement privilégié. « Considérant que l’ensemble des étudiants de l’enseignement supérieur ont été impactés par la crise du Covid-19, nous proposons d’étendre à tous les étudiants finançables en 2019-2020, la possibilité d’être considérés comme finançables lors de l’année académique 2020-2021 et dans certains cas les années suivantes », expliquent-ils. En réalité, le texte va même plus loin : tous pourront se réinscrire en septembre prochain, quels que soient le nombre et la succession des échecs qui impactent leur parcours académique. Tous, c’est-à-dire même ceux qui étaient déjà non finançables en 2019-2020 ou ceux dont la neutralisation de l’année leur serait préjudiciable.

« Nous sommes conscients de la situation qu’ils viennent de vivre. Le Parlement pose donc un geste fort », dit Rodrigue Demeuse, député Ecolo. « Nous avons la volonté de faire aboutir le texte très vite, avant le 21 juillet, de manière à ce qu’il soit applicable le plus tôt possible dans la période d’inscriptions qui s’ouvre maintenant ». Laurent Devin, chef de groupe PS, abonde : « Poursuivre des études est un élément essentiel dans la vie d’une personne. Sans cette mesure, ce parcours aurait été terminé pour des centaines de jeunes fragilisés. Avec elle, de nouvelles perspectives de vie s’offrent à eux d’un point de vue développement personnel ».

Coût marginal

Une décision qui vaut son pesant d’euros : la ministre de l’enseignement supérieur Valérie Glatigny (MR) l’estimait il y a quelques semaines dans Le Soir, à quelque 10 millions d’euros (en gros, le nombre de cas multiplié par la subvention moyenne). Il ne s’agit cependant pas d’une dépense supplémentaire puisque le secteur fonctionne en enveloppe fermée (le budget disponible est divisé par le nombre d’étudiants). Selon les auteurs de la proposition, on parlera plutôt ici de coût marginal pour les institutions, lié à l’accueil de quelques dizaines d’étudiants supplémentaires.

En attendant, Françoise Schepmans, chef de groupe MR au Parlement, abonde dans le sens de ses collègues : « Ce n’est pas aux étudiants les plus fragilisés à payer le prix de la crise Covid. Permettre à tous de poursuivre sans être impactés par la crise, c’est un geste fort posé par le Parlement, tout en maintenant des exigences en termes d’études et de réussite ».

La pub sur la matinale de La Première réduite de moitié dès septembre

La pub sur la matinale de La Première réduite de moitié dès septembre
LESOIR.

Le couperet est tombé pour la RTBF. Comme le prévoyait la déclaration de politique communautaire, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a pris ce jeudi des mesures visant à restreindre le volume publicitaire sur ses antennes. La publicité sera réduite de moitié durant la tranche horaire de la matinale sur La Première dès septembre. Elle sera ensuite totalement supprimée sur cette même tranche à partir de juillet 2021. Le coût pour 2020 est estimé à 400.000 euros. Il est précisé que cette diminution de recettes ne pourra pas s’accompagner d’une réduction d’effectifs. De son côté, le gouvernement s’engage à maintenir inchangée la dotation 2021 (297 millions d’euros au total).

Le gouvernement justifie ces restrictions par le fait que la tranche matinale est consacrée à l’information et nécessite donc d’être préservée. L’objectif est notamment « d’éviter que des contenus qui éclairent l’auditeur sur des enjeux de société importants ne soient brouillés par des publicités qui véhiculeraient le message inverse », explique-t-on au cabinet de la ministre des Médias Bénédicte Linard (Ecolo).

La déclaration de politique communautaire reprenait d’autres restrictions à la pub : interdiction des coupures dans les films, de la pub pour les médicaments, les alcools forts, les jeux et paris… Elles restent pour l’instant au frigo. Le gouvernement a tenu compte du contexte économique qui a évidemment fortement changé ces derniers mois. La RTBF, comme tous les autres médias, traverse des moments difficiles suite à la crise du Covid. Il fallait que l’effort reste soutenable. Peut-être aussi que le gouvernement n’a pas voulu donner l’apparence de mener une politique déséquilibrée deux jours seulement après l’annonce d’une aide d’Etat de plus de 20 millions d’euros à l’opérateur privé RTL.

La RTBF n’en est pas pour autant quitte. Dans le cadre de l’élaboration du budget 2022 et à la lumière des conclusions d’un audit sur le marché de la publicité, une évaluation de la situation sera effectuée fin 2021 tenant compte de l’équilibre financier global de la RTBF, des conséquences de la crise économique et de la réalité budgétaire de la Fédération. Des mesures supplémentaires pourraient alors être imposées soit dès 2022 (avenant au contrat de gestion) soit dès 2023, via le nouveau contrat de gestion.

Du côté de la RMB, la régie de la RTBF, c’est la douche froide. La Première n’est pas la radio la plus importante en termes de revenus publicitaires (c’est Vivacité) mais sa tranche matinale génère tout de même 2,8 millions d’euros de revenus sur une année. Elle représente plus de 60 % de l’audience et des rentrées publicitaires. « Alors qu’on sera en perte d’un million d’euros cette année à cause du Covid, que l’on traverse une crise où tout le monde perd de l’argent, que le budget de la Fédération Wallonie Bruxelles va être lourdement impacté par tout ce qui se passe, décider par pur dogmatisme de retirer ces revenus à la RTBF reste pour moi incompréhensible », réagit son patron Yves Gérard. « Nous allons essayer de convaincre les annonceurs d’investir l’argent qu’ils plaçaient sur La Première sur nos autres supports mais si on n’y arrive pas, il ne faut pas croire que cet argent va prendre la direction des caisses de RTL. Ils n’ont pas les cibles que nous touchons avec cette radio. Non, cet argent partira à l’étranger, chez les Gafa. »

Le souci congolais du Palais royal

Le Roi Baudouin à Léopoldville le 30 juin 1960, jour de l’indépendance du Congo.
Le Roi Baudouin à Léopoldville le 30 juin 1960, jour de l’indépendance du Congo. - Belga

La lettre du Roi Philippe au président congolais Félix Tshisekedi, exprimant des « regrets » pour les « actes de cruauté », les « humiliations » et les « souffrances » suscitées par la colonisation belge, a surpris sur le fond. Son oncle et mentor, le Roi Baudouin, a dû se retourner dans sa tombe, lui qui, le jour de l’indépendance du Congo, affirma que pendant 80 ans, la Belgique avait envoyé sur ce sol « les meilleurs de ses fils »…

Sur la forme en revanche, en émettant expressément le souhait de s’exprimer sur le Congo, Philippe n’a fait que perpétuer une vieille tradition royale.

« Dans le mille carré où se décidait à Bruxelles la politique congolaise, l’endroit où ces questions, entre les deux guerres, ont suscité le plus de préoccupations a sans doute été le Palais royal », écrivait ainsi le professeur d’histoire de l’ULB Jean Stengers, dans son ouvrage Congo, mythe et réalités (Racine).

On y apprend qu’Albert Ier « demandait inlassablement à ses ministres », à propos des mesures qu’ils prenaient au Congo : « Quel sera le profit pour l’indigène ? » Il faut dire que lors d’un voyage sur place, effectué en 1909, alors qu’il n’était encore que Prince héritier, le neveu de Léopold II – avec qui il entretenait des relations exécrables – avait noté dans ses carnets : « Le travail en Afrique, l’or à Bruxelles. Voilà la devise de l’État indépendant du Congo ».

Dans un discours retentissant prononcé au Sénat en 1933, son fils, le Prince Léopold, futur Léopold III, affirma pour sa part que la balance avait, à son sens, trop penché du côté des entreprises. À cet égard, note Stengers, il mettait en cause l’ensemble de ceux qui participèrent à « l’œuvre coloniale » car, disait-il, « tous, les uns plus, les autres moins, ont cru que l’avenir du Congo reposait uniquement sur la prospérité des entreprises privées ».

Et l’historien de préciser que ces propos furent loin de recueillir l’assentiment général des sénateurs : « Les principales marques d’approbation aux paroles du prince vinrent de l’extrême gauche » !

Les initiatives de Baudouin

« Que Dieu protège la Belgique et notre Congo » : c’est ainsi que Léopold III conclut son discours d’abdication en faveur de son fils Baudouin, le 17 juillet 1951. « Notre Congo »… belge, s’entend !

Le jeune roi allait prendre l’affaire très au sérieux.

Lorsqu’il visita le Congo, le Ruanda et l’Urundi, en mai-juin 1955, Baudouin reçut un accueil triomphal. Mais le tableau se révélera en trompe-l’œil. Persuadé que tout allait pour le mieux là-bas, Bruxelles n’engagea aucune réforme, si bien que, sur place, l’euphorie céda la place à la déception, puis à la colère. D’autant que partout en Afrique, soufflait un vent de libération.

Le 16 décembre 1959, alors que l’atmosphère était devenue électrique dans la colonie, Baudouin prit tout le monde court en décidant de retourner sur place, officiellement pour « un voyage d’étude et d’information à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Léopold II ». Il sera accompagné du seul ministre des Colonies, Auguste de Schryver. Le ministre des Affaires étrangères, Pierre Wigny, apprendra quant à lui ce périple alors que le Roi était dans l’avion !

Jusqu’au 2 janvier 1960, Baudouin accorda des centaines d’audiences pour tenter d’arrondir les angles. Sans grands résultats. Le 30 juin 1960, il devra accorder l’indépendance au Congo, non sans subir, de la part du Premier ministre congolais, Patrice Lumumba, un discours très peu diplomatique sur « l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force » – termes que ne semble plus désavouer le Roi Philippe aujourd’hui…

Des troubles ne tardèrent pas à éclater dans le nouvel État, dirigés notamment contre les Belges restés sur place. À Laeken, Baudouin fulminera contre Lumumba mais aussi contre « ses » ministres, jugés incapables. Il songera même sérieusement à révoquer le Premier, Gaston Eyskens, et à installer un « cabinet d’affaires » doté de pouvoirs spéciaux.

Le 11 juillet, quand des dignitaires du Katanga menés par Moïse Tshombé, proclamèrent l’indépendance de la riche province méridionale, Baudouin apportera son soutien au pouvoir sécessionniste. Tshombé, chrétien et anticommuniste comme lui, sera reçu au Palais le 6 décembre et décoré du Grand cordon de l’ordre de la Couronne : une nouvelle initiative royale prise contre la volonté du gouvernement, qui craignait des complications internationales.

Les excuses de Louis Michel

D’aucuns vont jusqu’à prêter au Roi une part de responsabilité « morale » dans l’assassinat de Patrice Lumumba, le 17 janvier 1961.

Dans une tribune publiée dans Le Soir du 23 juin 2010, le sociologue et spécialiste du Congo, Ludo De Witte, révéla que Baudouin avait été alerté de la volonté de Tshombé d’éliminer Lumumba ; le Roi écrivit au « président » katangais : « J’apprécie les efforts que vous poursuivez inlassablement en vue d’une politique d’entente entre les leaders de l’ancien Congo telle que vous l’avez définie à plusieurs reprises. »

Cette « politique d’entente » incluait-elle de facto l’élimination du trublion ? De Witte voit dans la phrase du Roi « a plausible deniability » : formule employée dans le monde des services secrets pour désigner le feu vert implicite à une action illégale, mais que l’on peut, le cas échéant, démentir de manière plausible.

En 2002, une commission d’enquête parlementaire belge mise en place pour faire la lumière sur l’assassinat de Lumumba conclut à la « responsabilité morale » de la Belgique ; le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Louis Michel, alla plus loin, présentant ses « excuses » et ses « profonds et sincères regrets » au peuple congolais pour le rôle de la Belgique dans cette affaire.

À cette occasion, la commission mit en lumière le désaccord qui existait à l’époque entre le chef de l’État et le gouvernement sur certains aspects de la politique congolaise et le fait que le premier posa des actes autonomes et obtint des informations importantes dont il n’informa peut-être pas le second. Et, à toutes fins utiles, les commissaires rappelèrent qu’aucun acte du Roi ne peut avoir d’effet s’il n’est contresigné par un ministre (article 106 de la Constitution).

Deux politiques congolaises ? Cela heurterait de front le dogme constitutionnel de l’unité de l’exécutif : « le Roi et ses ministres ». Ainsi, un professeur de droit constitutionnel nous faisait remarquer qu’en saluant le geste de Philippe, Sophie Wilmès a révélé le rôle moteur du Roi dans cette affaire… ce qui est une manière de « découvrir la Couronne ».

Les balades d’été du «Soir»: descendre la Lesse autrement, de Celles à Furfooz

Les balades d’été du «Soir»: descendre la Lesse autrement, de Celles à Furfooz
Pierre-Yves Thienpont.

Il y a des endroits où on se sent bien dès que l’on y pose les pieds. Celles, coincé entre Dinant et Houyet, fait partie de ceux-là. Et pourtant, niché au creux d’un vallon, le petit village condruzien ne se dévoile pas à n’importe qui. Classé parmi les plus beaux villages de Wallonie, c’est là, dans ce coin de Condroz namurois, où la pierre donne du cachet aux maisons, que nous mène notre première étape. Celles se prélasse à l’ombre de sa collégiale dédiée… à Saint-Hadelin (617-690), la star du village.

Le moine-ermite a sa rue, son établissement, son ermitage, son hôtel et même son gâteau et sa bière. De la collégiale (un exemple parfait d’art roman puisqu’édifiée au XIe siècle, elle n’a quasiment jamais été modifiée), un chemin de croix aux 14 stations mène à l’ermitage où mourut celui qui fut à l’origine du village. Au départ, ces stations étaient dépourvues d’ornementation mais un récent concours a désigné l’artiste Pierre Courtois pour combler les trous des opercules. Un exemple réussi de mélange de styles.

L’église romane et l’ermitage de Celles.

L’ermitage Saint-Hadelin domine tout le village de sa masse imposante, la statue du saint répondant à celle de la Vierge Marie sur la colline d’en face. Si son sarcophage est toujours là, ses restes sont partis de Celles en même temps que les moines en désaccord avec le châtelain local, pour s’établir en 1338 à Visé où Saint-Hadelin est fêté chaque année.

Le chemin de croix menant à l’ermitage.

Au-delà de son cachet, Celles vaut donc pour l’histoire qui a imprégné les lieux. Car, c’est aussi ici que fut arrêtée l’offensive Von Rundstedt en 1944. Un char à l’entrée du village, et devant le bar « Le Tank » rappelle les événements.

Le château de Vêves.

En voiture, les petites routes de campagne nous mènent au château de Vêves, que l’on qualifie volontiers de château de conte de fées. Ses cinq tourelles sont autant de crayons pointés vers le haut. A l’intérieur de la cour aussi étriquée que l’extérieur est grandiloquent, la galerie boisée en colombages capte le regard. Le château appartient aux Beaufort depuis 1215, soit 800 ans dans les mains de la même famille ! De là débute une promenade de 18 kilomètres à pied.

A pied ou en kayak

Lentement, nos pas nous mènent à la gare de Gendron-Celles, le long de la Lesse, point de départ du petit tour de la descente de la Lesse (le grand tour de partant de Houyet). Le reste peut donc se continuer à pied ou en en kayak, selon l’envie de chacun. Les curiosités restent, elles, les mêmes. Il y a d’abord les aiguilles de Chaleux, sur la rive opposée au petit hameau du même nom. Phénomène géologique, ces rochers tutoient le ciel, les pieds dans l’eau. C’est là que commence le parc naturel de Furfooz. La Lesse y a creusé des cavités et des grottes, occupées depuis la Préhistoire. Aujourd’hui, les noms de ces lieux résonnent comme des douces poésies (La Grotte de la gatte d’or, le Trou qui fume, le Puits des Vaux, le Trou du grand-duc qui offre un panorama saisissant ou le Chantoir des nutons où la Lesse devient souterraine). Les Romains qui ont succédé ont également laissé des traces, dont des thermes entièrement reconstruits en 1957.

Le château de Walzin.

Mais avant de s’enfoncer dans le parc naturel, il serait délicat de ne pas se laisser glisser le long de la Lesse car le château de Walzin se dresse sur la rive droite, imposant et si gracieux. Ce château qui est toujours habité ne se visite pas mais sa situation vaut à elle seule le détour. Les kayakistes continueront jusqu’à Anseremme, les marcheurs quitteront le parc naturel de Furfooz pour le village du même nom.

Il est désormais temps de revenir au lieu de départ et se laisser griser par la beauté de Celles, tout en sirotant cette Saint-Hadelin, une bière brassée à Purnode, et qu’il vous sera peut-être difficile d’obtenir. Le Covid-19 a laissé des traces. De peur de se retrouver avec des bières périmées, la plupart des endroits où on peut s’en procurer n’en ont pas recommandé durant le Covid et sont donc, pour certains, en rupture de stock.

Commandes de masques: un manque de transparence

Philippe De Backer.
Philippe De Backer. - Belga.

Jeudi en vidéo-conférence, le ministre Philippe De Backer (Open VLD), en charge notamment de l’approvisionnement de la Belgique en équipements de protection, s’est félicité face à une dizaine de journalistes – dont trois du Soir – du travail abattu par le groupe de travail « Pénuries » mis en place le 23 mars : la Belgique serait désormais un des pays les plus performants en matière de tests et diagnostics, 245 millions de masques chirurgicaux et 26 millions de masques FFP2 nous sont déjà parvenus et un stock stratégique, plus important que celui qui fut incinéré en 2018, est en passe d’être reconstitué. De quoi, se réjouit le ministre, pouvoir faire face à un éventuel rebond du covid-19.

Mais à quel prix ? Et dans quelles conditions ? Pour balayer ces points d’interrogation, Le Soir a interrogé les 20 et 25 avril le ministre et son administration : des plaintes ont-elles été déposées à l’encontre des fournisseurs dont les produits, parfois frauduleux, ont été refusés ? A qui les centaines de millions de masques réceptionnés avaient-ils été commandés ? avec quels intermédiaires et à quel prix ? Etc. Quasiment aucune de ces demandes n’a obtenu de réponse satisfaisante, le ministre opposant aux unes la protection des intérêts économiques de l’Etat – à savoir que divulguer les prix d’achat et les noms des fournisseurs risquerait de saper sa position dans les négociations –, aux autres le fait que « il faut laisser la justice faire son travail ».

Silence inquiétant

Confronté à ce mutisme et pressé de rappeler au ministre que la Constitution elle-même consacre dans son article 32 le droit d’accès aux documents administratifs, Le Soir a saisi le 15 mai la Commission fédérale de recours. Qui nous a donné en grande partie raison, soulevant notamment que si les intérêts économiques, tant de l’autorité fédérale que de parties privées, sont effectivement des motifs d’exception prévus dans la loi, ils « ne peuvent pas être invoqués sans raison ». « La Commission doit constater que l’intérêt général qui est servi par la publicité des informations relatives à la crise du Covid-19 est grand et qu’il y a lieu d’en tenir compte lors de la mise en balance. »

Une mise en balance qui n’a pas eu lieu, le ministre n’ayant jamais donné suite à cette recommandation de la Cada, continuant à refuser toute transparence, tantôt au nom d’intérêts économiques discutables – des quantités invraisemblables de masques sont aujourd’hui stockées en Belgique, l’urgence à en trouver est moins grande –, tantôt par respect pour des procédures judiciaires qui seraient, peut-être, en cours. Et même si le ministre a accepté de préciser à la presse de nombreux chiffres relatifs aux commandes passées ainsi que les rapports quasi quotidiens de sa plateforme, ces derniers ont été caviardés chaque fois que le nom d’une société privée était cité.

Ce silence est d’autant plus inquiétant que comme l’a récemment soulevé dans un de ses rapports la Cellule de traitement des informations financières en évoquant les commandes urgentes de matériel de protection par les gouvernements, « il est évident que les caractéristiques du marché et le caractère exceptionnel de la situation dans lequel se trouve le marché forment un terreau fertile à diverses formes de corruption. » La situation que nous vivons ne peut donc justifier un manque de transparence et de publicité, au contraire.

Par ailleurs, on apprend que le 5 juin dernier, la Belgique s’est portée candidate pour gérer le stock stratégique de masques de l’UE, dossier qu’elle défendra à la mi-juillet avant de connaître le résultat en août. Elle n’est pas la seule en lice...

Pour un responsable de l’ONU, «la crise du Covid rend les migrants encore plus vulnérables à l’exploitation et aux violences»

Ilias Chatzis est responsable de la section des Nations unies traite et trafic des êtres humains.
Ilias Chatzis est responsable de la section des Nations unies traite et trafic des êtres humains. - D.R.

Entretien

Loin des yeux, près des poings. La migration est sortie des radars depuis le début de la crise du coronavirus, parce que les frontières n’ont pas tardé à se fermer, réduisant mécaniquement les flux d’arrivées dans les pays secondaires comme la Belgique, parce que les préoccupations étaient ailleurs.

La pandémie n’a pourtant pas marqué un coup d’arrêt des traversées : la Grèce a enregistré une baisse significative des arrivées, notamment par voie terrestre depuis la Turquie, mais les flux se sont maintenus en Espagne et en Italie. La détérioration continue de la situation sécuritaire et sanitaire en Libye est notamment pointée comme un des possibles facteurs.

« Les gens étaient prêts à risquer leur vie pour rejoindre une Europe en proie à une pandémie, ça en dit long sur le degré de désespoir et l’urgence de fuite », souligne Ilias Chatzis, chef de la section traite des êtres humains et trafic de migrant de l’Office des Nations unies contre les drogues et le crime (UNODC). La crise du Covid risque de vulnérabiliser encore davantage les populations migrantes et les victimes de traite, assure le responsable.

En quoi la crise du Covid a-t-elle eu un impact sur le trafic et la traite des êtres humains ?

Avec la crise du coronavirus, tout le monde s’est focalisé sur l’enjeu de la santé, ce qui est normal, la priorité étant de sauver des vies. Mais la crise a eu d’autres implications. Le Covid en tant que tel a rendu les victimes de trafic et de traite encore plus vulnérables avec la difficulté d’accès aux médicaments et aux soins, voire aux moyens de subsistance et, pour ceux en captivité, la hausse des violences et des abus en cas de confinement. Et la fermeture des frontières a probablement eu pour effet de rendre la criminalité plus souterraine encore.

Vous dites que les violences ont augmenté pour les personnes captives. Comment le sait-on ?

C’est le même phénomène que pour les violences domestiques. Imaginez le degré de violences sur une personne déjà victime d’exploitation sexuelle qui doit rapporter de l’argent pour son geôlier, alors qu’il n’y a plus d’activité. Le lockdown rend aussi la situation moins visible, ce qui réduit encore la possibilité d’être secourue : la personne captive n’a pas accès au téléphone ou à internet et, dans le même temps, la police est occupée à autre chose. Ce qui réduit les chances de trouver de l’aide.

Le Covid risque-t-il d’avoir des conséquences à long terme ?

Sur le long terme, on s’inquiète de l’effet de la récession. L’impact financier va créer de la vulnérabilité. La traite et le trafic sont deux crimes différents mais très liés : les migrants sans argent se retrouvent à la merci des passeurs. La fermeture des frontières a un effet à court terme avec les passeurs qui réduisent leur activité. Mais le flux continue, on a vu une hausse significative de la fréquentation de la Méditerranée centrale pendant le pic européen. Cela montre que les gens sont désespérés, ils feront n’importe quoi pour traverser. Or, les fermetures de frontières impliquent aussi pour les passeurs de trouver d’autres routes mieux cachées, plus dangereuses. Ce qui fait monter les prix. Les personnes doivent trouver plus d’argent, ce qui les expose davantage aux diverses formes d’exploitation. Le trafic est un crime complexe qu’on ne peut pas juste résoudre en fermant les frontières, il faut une combinaison de mesures, une approche globale.

Les Etats se donnent-ils réellement les moyens de lutter contre la traite et le trafic d’êtres humains ? Ils semblent souvent qu’on soit plus enclin à bloquer les migrants qu’à s’attaquer aux mafias ?

Le trafic et la traite des êtres humains sont vraiment des crimes qui ont l’attention de tout le monde, littéralement : les protocoles de lutte contre ces deux catégories de crime sont respectivement signés par 177 et 146 pays. Ils ont une portée quasi universelle. Est-ce suffisant ? On peut toujours faire plus. Mais il s’agit de crimes qui ne sont pas visibles et à propos desquels les victimes ne se manifestent pas facilement. On profite de l’aspiration des gens à une vie meilleure. Il s’agit d’une criminalité qui nécessite beaucoup moyens pour mener une lutte efficace. Quant au trafic, il faut bien faire la part des choses : le crime ce n’est pas de migrer irrégulièrement mais d’en tirer profit. Les protocoles disent clairement qu’on ne peut pas poursuivre les migrants pour avoir sollicité un passeur et que les Etats ont l’obligation de respecter les droits fondamentaux, peu importe que la personne migrante souhaite coopérer ou non. En même temps, on sait que des personnes reconnues comme victimes sont plus enclines à coopérer. A ce titre, les pays de l’Union européenne ont pris des mesures de protection assez fortes.

Trente-neuf personnes sont mortes dans ce qu’on a appelé le « camion charnier » de l’Essex, en Angleterre, cet automne. Le drame a-t-il suscité une prise de conscience sur les dangers du trafic des êtres humains ?

On a beaucoup parlé du drame de l’Essex, mais ce n’est pas un cas unique. Pendant que le Covid occupait l’attention, un camion a été découvert au Mozambique avec 64 personnes mortes asphyxiées et 14 survivants à l’intérieur. Il a été très difficile d’identifier les victimes. Il a fallu des semaines pour les rapatrier. Notre rôle est d’essayer d’aider les Etats à répondre à ces situations et à enquêter sur ces crimes. Les passeurs iront toujours chercher l’argent, c’est un business. Un business quotidien.

Fonds d’aide au livre: des éditeurs circonspects

Comme le prévoit un plan de soutien à la chaîne du livre dévoilé fin mai, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a approuvé ce jeudi la reprogrammation de deux fonds d’aide aux éditeurs et libraires, des fonds disponibles sous forme de prêts, qui existaient déjà mais étaient sous-utilisés. Ils sont ainsi mobilisés pour aide le secteur à passer la période délicate du post-confinement Covid. Ces fonds se montent à l’heure actuelle à 160.000 euros pour les libraires, 600.000 euros pour les éditeurs, et complètent un dispositif d’aide de 1,9 million d’euros pour la chaîne du livre.

« Je suis déçu »

Pourtant, les éditeurs francophones belges ne sont pas à la fête. Ainsi, chez Onlit Editions – une ASBL bruxelloise qui édite Marcel Sel, Isabelle Wéry, Juan d’Oultremont ou Véronique Bergen – le président du conseil et gérant Pierre De Mûelenaere se dit « perplexe » : « Ce n’est pas du tout une nouvelle mesure. En réalité, ce fonds d’aide à l’édition existe depuis des années et le problème est que personne ne sollicitait cette aide parce qu’il s’agit de prêts et non de subsides. Le résultat est que ce fonds grossit depuis des années. Les conditions d’accès ont été un petit peu assouplies pour que des projets liés au numérique puissent y prétendre, il n’en reste pas moins que ce fonds est totalement sous-utilisé. On a mis en avant ce fonds dans le cadre d’un plan de relance. J’avoue que je suis un peu perplexe car les conditions d’accès à ce fonds n’ont pas changé. Il n’y a donc pas de raison de penser que les éditeurs puissent en profiter dans des conditions nouvelles ou différentes. Pour moi, c’est donc à moitié positif seulement. Je suis déçu. Cela pourrait aider les éditeurs qui ont des problèmes de trésorerie par exemple, mais dans un cadre tout à fait provisoire. »

« Je suis dépité »

Le ton est plus amer chez Weyrich Edition, une société anonyme basée à Neufchâteau, qui publie notamment Francis Groff, Thilde Barboni, Christian Libens et Xavier Deutsch. Non seulement le fonds d’aide à l’édition n’est pas nouveau, mais cet éditeur l’utilisait déjà à pleine capacité… et n’y a plus droit. « Je suis dépité », nous confie son administrateur délégué Olivier Weyrich. « L’effort qui nous est présenté, plafonné à hauteur de 60.000 euros par éditeur, n’en est pas un. Je suis un éditeur dynamique et je n’ai pas attendu la crise pour créer de nouveaux produits. Moi j’utilise les outils financiers qui sont mis à notre disposition, et (avant Covid) j’avais déjà sollicité ces 60.000 euros auprès du Fonds d’aide à l’édition pour soutenir la création de ces nouveaux produits : le mook 1944, le Mook Mars, etc. Comme j’ai déjà atteint le plafond, je ne peux pas solliciter d’autre aide pour rencontrer les problèmes de trésorerie que représente la fermeture des librairies pendant trois mois. Je n’ai pas d’aide à ce stade. »

De manière globale, comment ces éditeurs vivent-ils l’aide qu’ils reçoivent de la Fédération ? Philippe De Mûelenaere se veut nuancé : « Je vais dire deux choses : j’ai eu d’une part un rendez-vous que j’ai trouvé très positif avec Nathalie Marchal, la conseillère en matière de Lettres et de Livre de la ministre Bénédicte Linard (Ecolo). J’ai trouvé qu’il y avait une écoute, un intérêt, une certaine implication du cabinet. Ceci étant, il est vrai que le plan de relance révèle à nouveau le fait que les lettres et le livre sont un peu le parent pauvre du budget de la Culture. Le livre, depuis des années, est considéré comme un domaine moins important que l’audiovisuel ou les arts de la scène. » Comme nous l’écrivions le 29 mai, lorsque les autres opérateurs culturels se voient accorder une aide Covid de 17,1 millions, la chaîne du livre, elle, doit se contenter de 1,9 million.

« Pourquoi exclure la Culture de l’activité économique ? »

« Les Français ont débloqué 260 millions pour venir en aide au secteur du livre », rappelle Olivier Weyrich. « Chez nous, on parle de 2,6 millions, en récupérant des budgets qui étaient déjà alloués (soit 1,9 million net). A toujours scinder économie et culture, la culture est littéralement abandonnée alors qu’elle apporte des revenus à une part de la population. » Pour mémoire, Weyrich Edition, ce sont dix emplois, sans compter les extérieurs. « Pourquoi exclure la culture de l’activité économique ? L’économie va à la Région wallonne, la Culture à la Fédération Wallonie-Bruxelles : moi, en tant qu’éditeur et opérateur économique, je dépends d’un département culturel. Quand je m’adresse à Willy Borsus (MR), ministre de l’économie de Wallonie, on me renvoie à la Communauté Française. Voyez ce que cela donne : on n’a pas les moyens, on doit se débrouiller… »

Pour les éditeurs, l’été sera délicat. 650.000 euros sont prévus pour une « aide aux projets », en clair le redéploiement de projets éditoriaux contrariés par le confinement. Onlit a eu deux « romans confinés », signés Alienor Debrocq et Juan d’Oultremont, mais leur éditeur Pierre De Mûleneare ne croit pas trop à la possibilité de les « relancer » à l’automne : l’édition vit sur un agenda spécifique. A la Foire du livre de Bruxelles, Weyrich présentait pour sa part 13 titres pour le printemps et l’été, dont le roman de Bernard Caprasse. « .Quinze jours après, c’était le lockdown. On est donc resté trois mois sans vente ou en vente très limitées. » Croit-il en une aide à la relance de projets ? « Je deviens méfiant », dit Olivier Weyrich. « Il y a eu au début l’expression d’une bonne volonté, mais je m’aperçois aujourd’hui que ce qu’on propose comme solution reste du bricolage. »

Union européenne: l’Allemagne attendue quasi comme le messie

Angela Merkel répondant aux députés allemands, mercredi à la tribune du Bundestag, à Berlin.
Angela Merkel répondant aux députés allemands, mercredi à la tribune du Bundestag, à Berlin. - EPA.

Décodage

C’est finalement assez rare que la prise d’une présidence tournante du Conseil de l’UE (le cénacle où négocient les pays européens) fasse l’objet de tant de presse internationale.

A compter de juillet et pour les six prochains mois, l’Allemagne sera donc chargée d’être l’architecte des compromis entre Etats membres sur des questions législatives mais aussi sur de plus larges orientations politiques.

Le moment est symbolique, la chancelière allemande, Angela Merkel, est au beau milieu de son quatrième mandat. Et de nombreux commentateurs voient dans la présidence allemande du Conseil de l’UE son opportunité de laisser un héritage européen, alors même que l’UE traverse la crise économique la plus grave de son Histoire et qu’elle a besoin d’un équipage solide pour l’aider à traverser la tempête.

Les attentes européennes qui pèsent sur les épaules de la Chancelière sont donc conséquentes, voire même démesurées. La présidence tournante de l’UE n’est en effet plus ce qu’elle était avant le traité de Lisbonne, qui a introduit une présidence permanente du Conseil européen (niveau des chefs d’Etat), aujourd’hui occupée par Charles Michel.

Berlin sent que ses pairs européens capitalisent énormément sur ses six mois à piloter les discussions au Conseil (au niveau sectoriel) et ne semble pas savoir quoi faire de ces attentes. La présidence allemande ne se fait pas d’illusion, elle n’a pas de baguette magique et ne forgera des consensus que si tout le monde y met du sien.

Négocier à 1m50

« J’attends de chacun d’entre nous qu’il se mette dans les souliers des autres et qu’il considère les problèmes de la perspective » de ses pairs, a d’ailleurs déclaré Angela Merkel dans une interview au Guardian et d’autres journaux européens.

Elle ne prend pas non plus le temps de philosopher sur si cette crise est ou non existentielle pour l’UE, « il faut se mettre au travail ». Entre le défi Covid-19, la mutation numérique de la société et le défi climatique, la Chancelière s’est dite « vivement concentrée ». Sans oublier le fait, comme elle l’a souligné devant le Bundestag qu’il fallait recommencer les préparatifs d’un « no deal » avec les Britanniques.

Et le défi Covid-19 a des effets non seulement sur le fond des travaux européens, mais également sur leur forme. L’Allemagne prend la présidence dans des conditions sans précédent. Les rencontres avec les correspondants bruxellois du gouvernement allemand pour présenter ses priorités auraient dû se tenir à Berlin, mais comme beaucoup de réunions actuellement, elles auront eu lieu par vidéoconférences. S’il a longtemps été de coutume que les présidences offrent symboliquement des cravates avec le logo dessiné pour la cause, ce sont des masques, cette fois, qui en ont été décorés, comme on a pu le voir dans le programme allemand.

Dès avril dernier, une note du gouvernement allemand soulignait que la capacité d’action de l’UE « resterait largement limitée jusqu’à nouvel ordre ». Seules cinq salles au Conseil peuvent permettre la distanciation sociale, disait cette note, les différentes formations de l’institution (agriculture, économie, affaires intérieures) vont donc se bousculer pour avoir l’espace et on a déjà eu de nombreuses occasions de l’écrire, les visioconférences ne permettent pas le côté informel où souvent émergent les compromis.

Courtier honnête

Les attentes sur l’Allemagne sont d’autant plus fortes que la chancelière Merkel a récemment fait sauter un tabou, qui est celui d’un endettement commun des pays européens au bénéfice de ceux qui auront été le plus touchés par la crise Covid-19. Il est donc espéré qu’elle usera enfin de son capital politique pour briser le front frugal qui n’accepte que de prêter aux pays en difficultés et qu’elle débloque le budget européen 2021-2027, un dossier qui était déjà épineux avant qu’on ne le flanque d’un fonds de relance à 750 milliards d’euros, dont 500 de ce fameux emprunt commun. Une tâche qui incombe toutefois à Charles Michel. Dans une équation déjà difficile, Berlin a en plus des positions très arrêtées.

Comme les « Frugaux », l’Allemagne refuse de voir disparaître les « rabais », soit des réductions dont bénéficient certains pays sur leur contribution au pot commun. Elle craint de déclencher une guerre commerciale en taxant les géants du net ou les entreprises qui importent des biens polluants dans l’UE (la taxe carbone aux frontières) pour financer le budget et estime que suspendre les subventions européennes des pays qui ne respectent pas l’Etat de droit n’y a pas sa place. Mais Peter Altmaier l’a promis : le secret d’une présidence réussie, c’est « la retenue politique ». Y a plus qu’à...

L’influence djihadiste et radicale décroît peu à peu dans nos prisons

L’influence djihadiste et radicale décroît peu à peu dans nos prisons
Le Soir

Tatiana Wielandt (27 ans), Bouchra Abouallal (26 ans) et Nadia Baghouri (28 ans), trois combattantes djihadistes rapatriées hier de Turquie, vont intégrer des prisons belges où la pression terroriste et radicale reflue petit à petit.

Telle est la conclusion – « prudemment optimiste » – du chercheur à l’Institut Egmont Thomas Renard, qui nous livre ce jeudi son rapport sur la lutte contre la radicalisation dans les prisons belges, au sein d’une étude comparative plus large sur 10 pays européens pilotée par des chercheurs du King’s College de Londres (à paraître prochainement).

Avant 2015 et la série d’attaques terroristes en Europe, « très peu était fait pour suivre les extrémistes violents ». Depuis lors, la Belgique s’est dotée de structures, de méthodes et de programmes divers pour lutter contre le phénomène. La menace du groupe Etat islamique a tout changé.

Les sorties de prison s’accélèrent

Il y avait à la fin du mois de mai 165 détenus liés au terrorisme et à la radicalisation dans nos prisons, selon les critères de la Direction générale des établissements pénitentiaires (DG EPI). Soit 1,7 % de l’ensemble des prisonniers, suivis au travers de la Cellule extrémisme (ou CelEx). L’immense majorité pour des accointances avec l’idéologie islamiste radicale, à l’exception de 5 détenus classés à l’extrême droite.

Premier élément qui explique la moindre influence des détenus radicaux derrière les barreaux : ils sont moins nombreux. La liste CelEx comptait ainsi près de 250 noms début 2018. Et pour cause, ils sortent progressivement de prison, alors que 50 % d’entre eux ont été condamnés à des peines inférieures à 10 ans. Plus de 370 détenus radicaux sont sortis des prisons belges depuis 2012, selon les chiffres collectés par Thomas Renard. 60 autres sont éligibles à la sortie d’ici fin 2021.

« Ce déclin naturel s’ajoute à un narratif djihadiste moins attractif pour les détenus influençables dans l’ère post-califat, et moins de recruteurs proactifs dans les prisons par rapport aux années précédentes », écrit le chercheur.

Le « retour » des femmes ferait peser un risque

Un constat optimiste qu’il convient de s’empresser de modérer. D’abord, un renforcement des groupes djihadistes (Daesh, Al-Qaïda) n’est pas à exclure. Ensuite, il ne faut pas oublier que la Belgique compte encore d’assez nombreux combattants terroristes détenus au Kurdistan syrien. Ils étaient 54 avant l’offensive turque d’octobre 2019, dont 34 femmes. Les trois Anversoises citées au début de cet article viennent de rentrer en Belgique, avec un aller simple pour la prison. Mais qu’adviendrait-il si la Belgique décidait de rapatrier la trentaine de ressortissantes encore aux mains des Kurdes, s’interroge le chercheur ? « Le retour éventuel des femmes est un élément de risque », admet Thomas Renard. « Il faudrait mettre en place des procédures car ce rapatriement hypothétique ferait passer le nombre de détenues radicales à 9 % de la population totale des femmes en prison. Or, nous savons que des femmes belges du camp d’Al-Hol sont restées très prosélytes, très radicalisées. » Plus de détenues radicales au sein d’un petit nombre d’établissements, voilà un risque à sérieusement prendre en compte. Précision de l’auteur : « Je demeure en faveur de ce rapatriement des femmes : je partage l’analyse sécuritaire du parquet fédéral, des services de renseignement et de l’Organe de coordination pour la menace (Ocam) qui préfèrent avoir ces personnes sous contrôle en Belgique plutôt que dans ces camps instables. »

La stratégie belge en matière de détention des islamistes et terroristes est constante depuis la crise djihadiste de 2013-2015 : la dispersion. Les radicaux sont éparpillés à travers tous les pénitenciers du Royaume, de sorte que le nombre de « CelEx » ne dépasse pas 6 % par prison. Exception à ce principe de dispersion, la création en 2016 des cellules Deradex. L’idée était d’y isoler les recruteurs et prédicateurs de haine les plus endurcis, « en dernier recours ». Autre motif d’optimisme : ces deux cellules situées à Ittre et Hasselt ne comptaient plus que 12 prisonniers en février 2020 (contre 22 en 2018). La pression djihadiste derrière les murs diminue partout.

Dernier motif « d’optimisme modéré », l’après-prison est aujourd’hui mieux encadré qu’à la naissance du califat de Daesh. Les communautés flamande et francophone ont mis en place des cellules d’accompagnement pour les ex-détenus pour terrorisme, sur base du volontariat. Seulement une quarantaine était suivie fin 2019 (dont 34 par le Caprev francophone), mais le suivi ne s’arrête pas là. D’autres condamnés suivent des programmes de probation. Enfin, tous les sortants de prison marqués « CelEx » font l’objet d’un suivi par les groupes de travail locaux (regroupant l’Ocam, les renseignements et la police).

« Globalement, les prisons sont le parent pauvre des politiques publiques, et bien davantage pourrait être fait sur la réhabilitation et la réinsertion des détenus – extrémistes ou non », conclut Thomas Renard. « Cependant, malgré ces critiques légitimes, des signes montrent que les politiques publiques vont dans le bon sens : comme le déclin de la radicalisation en prison, le désengagement de la majorité des condamnés pour terrorisme libérés ou le faible taux de récidive. »

«Get up Wallonia!»: Elio Di Rupo, le lièvre et la tortue

Pour Elio Di Rupo, il faut prendre le temps de bien faire les choses avant d’adopter un plan de relance.
Pour Elio Di Rupo, il faut prendre le temps de bien faire les choses avant d’adopter un plan de relance. - Belga.

Confronté à la crise sanitaire et à ses conséquences, le gouvernement wallon a choisi de travailler avec ordre et méthode. Un : des mesures d’urgence dès la fin du mois de mars en faveur des entreprises empêchées de travailler. Deux : l’activation de programmes d’investissement prévus dans la déclaration de politique régionale PS-MR-Ecolo, dont un milliard d’euros pour rénover 25.000 logements publics.

Trois, enfin, à (beaucoup) plus long terme : « Get up Wallonia ! », un plan de relance massif annoncé dès le 22 avril et en chantier pour de longs mois.

Le calendrier avancé par le ministre-président Elio Di Rupo (PS) nous amène au début de l’an prochain. Le Montois plaide pour une démarche solide et sérieuse : « Il s’agit d’un plan pour la décennie pas pour la semaine prochaine, d’un nouveau projet pour la Wallonie, de décisions qui vont changer la face de notre région ! »

A Bruxelles, le plan de relance est en cours de finalisation. Mais comparaison n’est pas raison. Une première phase est attendue pour la semaine prochaine : il s’agira plutôt d’un dernier train de mesures d’urgence, pour les secteurs en difficulté. La seconde phase, qui fera l’objet d’une large concertation avec les partenaires sociaux, est attendue pour la rentrée, autour des priorités de la législature (logement, transition…).

Un consultant international

Si elle soutient le principe d’un plan ambitieux, l’opposition wallonne est déjà très critique sur la méthodologie du gouvernement : « Ce dossier cumule le retard à l’allumage du lièvre et la lenteur de la tortue de la fable de La Fontaine », a résumé François Desquesnes, chef de groupe CDH alors que le parlement de Wallonie consacrait sa journée de mercredi à un vaste « bilan et perspectives » post-Covid-19.

On connaît désormais les contours de « Get up Wallonia ! ». Il y a un préambule : l’engagement d’un consultant de niveau international qui accompagnera l’ensemble du processus de gestation. Le marché européen a été lancé le 19 juin. Des marques d’intérêt sont déjà parvenues à l’Elysette. Les candidatures sont attendues pour le 22 juillet. La procédure devrait aboutir à la fin de l’été.

Les missions confiées à l’heureux élu ont de quoi surprendre : « Il nous éclairera sur les forces et les faiblesses de la Wallonie et nous comparera aux régions de vieille industrie devenues les plus performantes », précise le ministre-président.

Tout cela n’est-il pas connu depuis belle lurette ? N’y a-t-on pas songé pour préparer le plan de transition annoncé par la majorité avant la crise sanitaire ? L’administration ou l’Iweps, par exemple, ne peuvent-ils pas réaliser cet exercice ?

Elio Di Rupo persiste : « Il s’agira d’un job permanent. On croit connaître les forces, les faiblesses, les menaces et les opportunités pour la Wallonie. Mais on ne les connaît pas tout à fait. »

En juillet encore, le gouvernement ajustera le budget 2020. C’est plus qu’un détail alors que la Région a réussi à rencontrer 100 % de ses besoins de financement pour l’exercice en cours (4 milliards) : « Il s’agira bien de dégager des marges à réinvestir dans le plan de relance, qui devrait aussi bénéficier du budget base zéro que nous préparons », explique Jean-Luc Crucke (MR), ministre du Budget.

Mais nous voici déjà à l’automne ! Il sera temps de mettre en place trois « task forces », que le ministre-président présidera personnellement : économie et territoire, social et santé, environnement et climat. « Ces groupes seront composés d’experts auxquels il sera demandé de dépasser la défense de leurs intérêts particuliers », précise le ministre-président.

Pas de droit à l’erreur

Au niveau supérieur, un conseil stratégique rendra les idées et les projets cohérents, en provenance des groupes de travail, mais aussi de la société civile, des citoyens et de tous les groupes politiques. Il sera composé de représentants du monde universitaire.

Le consultant, lui, « tiendra la plume, apportera de la substance, mettra de l’ordre et organisera une vaste consultation. » Celle-ci est essentielle aux yeux du gouvernement. Elle demandera du temps et de l’énergie : « Le consultant devra rentrer son rapport dans un délai de six mois. »

L’opposition craint l’usine à gaz et insiste : il n’y a pas une minute à perdre pour la Wallonie qui doit s’inscrire dans la planification des programmes européens (Feder, PAC…), dans le Green Deal ou dans le plan d’aide de 750 milliards annoncé par la Commission.

« La réflexion n’empêche pas l’action », tranche Willy Borsus (MR), le ministre de l’Economie. « Mais notre plan de relance doit être inspiré et documenté. Nos choix seront cruciaux. Notre démarche devra être très réfléchie, moderne. Pour la Wallonie, nous n’avons pas le droit de nous tromper. »

Voilà tout l’enjeu : le coronavirus a placé le gouvernement wallon devant un terrible quitte ou double.

Général Compernol: «La Belgique n’a pas de stratégie intégrée de sécurité et de défense»

Le général Marc Compernol estime que les lourdeurs administratives de la Belgique alourdissent les prises de décision et pèsent sur la crédibilité du pays.
Le général Marc Compernol estime que les lourdeurs administratives de la Belgique alourdissent les prises de décision et pèsent sur la crédibilité du pays. - Dominique Duchesnes.

Entretien

Quatre ans après son entrée en fonction, le général Marc Compernol quitte ses fonctions de chef de la Défense (Chod) et part à la retraite après 48 ans au service de l’armée. Quatre années mouvementées au cours desquelles l’homme à la moustache aura essayé de faire changer certaines choses et certaines façons de penser. Il estime y être arrivé en partie. Son successeur a été désigné par le gouvernement mardi soir, il s’agit de l’amiral Michel Hofman, un haut gradé francophone de la Marine.

Quels étaient vos objectifs de départ ?

Quand j’ai repris cette fonction, j’avais deux points centraux que je voulais réaliser : mettre en place la vision stratégique pour la durée de mon mandat mais surtout réaliser les grands investissements dans un contexte de personnel qui allait diminuer. On le savait mais il fallait préparer l’avenir en se consacrant à l’outsourcing qui allait devoir permettre de combler les trous. Il fallait aussi préparer l’avenir en sachant qu’il allait falloir le faire avec un nouveau gouvernement qu’il fallait préparer aux aménagements que je voulais réaliser. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que j’ai passé un an et demi de mon mandat en affaires courantes, depuis le départ de la N-VA du gouvernement en décembre 2018. Ça n’a pas facilité les choses. J’ai donc travaillé avec quatre ministres de la Défense différents. Ils avaient tous leur personnalité et ça s’est bien passé avec chacun d’entre eux.

Vous octroyez-vous un bulletin positif ?

Concernant les investissements, j’ose dire qu’on a réussi. On a passé les quatre gros contrats pour un montant de 7,5 milliards. Et ce dans un contexte où la déclaration gouvernementale de 2014 prévoyait une diminution du budget de la Défense sur toute la période de 1,5 milliard. Je ne suis pas naïf : les contrats ont été signés et ils vont devoir être payés dans les années à venir. Je ne pense pas qu’on fera marche arrière sur les grands contrats. Mais, si le budget ne suit pas, on pourra payer les contrats sans pouvoir assurer le fonctionnement de l’armée. C’est pourquoi je défends le fait que pour 2024, il faudra un budget de 1,28 % du PNB avant-Covid. Avec ça, on peut payer le matériel, travailler sur l’infrastructure, améliorer le traitement des militaires, organiser mieux notre entraînement et envisager les investissements futurs car ça ne s’arrête jamais. L’Otan nous fixe des objectifs qu’on doit atteindre si on ne veut pas être distancés par les autres pays alliés.

Qu’est-ce qui n’a pas pu être bouclé ?

Le fait d’être en affaires courantes depuis longtemps nous pose un problème entre autres au niveau des investissements dans l’infrastructure. Nous avons beaucoup de projets qui sont à l’arrêt par manque de décision politique. Ce sont les travaux nécessaires pour accueillir les futurs Airbus A400M, les F-35, les nouvelles frégates à Zeebruges ou encore les futurs simulateurs et les futurs véhicules de la composante Terre. Idem pour le futur quartier général de la Défense. Nous aimerions partiellement vendre le site d’Evere et construire un nouveau site plus durable et plus en accord avec les nouvelles façons de travailler.

Le recrutement a-t-il repris ?

Pour faire face aux très nombreux départs à la retraite, nous avons changé nos méthodes de recrutement. Nous sommes passés de 700 recrues par an à plus de 2.000 par an. Pour y arriver, nous décentralisons nos formations. Pour les sous-officiers, nous allons doubler le nombre que nous allons accueillir en organisant deux sessions par an. Par ailleurs, on va proposer au gouvernement pour aligner le traitement et le pouvoir d’achat des militaires afin qu’ils atteignent celui des policiers. Pour certaines de nos catégories de personnel, une différence d’environ 90.000 euros/an existe.

La Belgique a-t-elle encore un poids dans les opérations internationales ?

Actuellement, nous n’avons que 650 hommes en opération alors que par le passé ils étaient régulièrement 2.000. Néanmoins, dans le Sahel, parfois simultanément, nous avons pris le lead de trois opérations internationales. Parmi elle, la Minusma qui, avec 17.000 militaires, était la plus grande opération de l’ONU. La Belgique l’a dirigée pendant 18 mois. Au Niger, nous sommes présents avec une nouvelle doctrine que nous lançons et qui s’appelle la « localisation strategy ». Nous travaillons avec de petites équipes qui s’intègrent le mieux possible dans la population. Cette intégration devient leur protection car elle ne perturbe pas leur environnement. Les résultats sont très positifs.

Comment avez-vous perçu les critiques durant la crise du Covid ?

On peut dire tout ce qu’on veut mais on a démontré notre utilité au niveau médical, médico-technique, désinfection. D’ailleurs, nous sommes toujours présents dans certaines maisons de repos. Au niveau logistique, nous avons parcouru plus de 200.000 km pour distribuer un total de 150 millions d’équipements de protection individuelle à travers le pays. En outre, dans ce genre de crise, notre rigueur et notre habitude de planifier et de commander ont vraiment fait leurs preuves. Aussi, malgré toutes les critiques, dans le dossier de l’achat des masques buccaux, je reste convaincu que l’on a fait un excellent travail en trouvant des masques efficaces dans un délai très court et un marché en surchauffe. Dans ce dossier, comme dans celui des F-35, la Défense se trouve entre le marteau et l’enclume. Elle se fait attaquer dans la presse à des fins purement politiques. Ça me dérange et ça me touche personnellement.

Vous sentez-vous incompris du monde politique ?

Afin de préparer l’avenir, j’ai mis en place une équipe spéciale qui travaille bien plus qu’avant avec le monde politique. Presque toutes les semaines, les membres de l’équipe ont des contacts avec les différentes familles politiques. On a créé un réseau qui nous permet de sentir ce qui se passe chez eux et d’expliquer ce qu’on fait. On fait des exposés dans les cabinets et on organise des visites pour les commissions parlementaires. Je pense que ça porte ses fruits et qu’il y a plus de compréhension pour la Défense. J’espère que ça va se traduire dans les moyens mis à notre disposition pour le futur. Trop souvent, nous avons eu à faire face à des élus qui ont clairement affiché une volonté de ne pas comprendre ce qu’on leur a expliqué. Notamment lors de l’achat des F-35. Souvent, lorsque je rencontre des présidents de parti, je vois que je suis face à des dogmes politiques. Ils me disent les yeux dans les yeux que j’ai raison mais affirment qu’ils ne pourront jamais le reconnaître en public, devant leur électorat.

Vous misez aussi beaucoup sur le privé…

On s’est beaucoup engagé avec l’industrie pour vendre nos idées et pour voir s’il y a un intérêt pour avoir plus de synergies entre mondes privé et militaire. Ça se traduit par de l’outsourcing et de l’insourcing mais aussi par le possible développement de carrières mixtes. Airbus annonce, par exemple, un vaste plan de licenciement. Nous pourrions trouver chez eux du personnel qualifié mais nos statuts sont trop rigides pour intéresser ces gens et pour nous permettre de les embaucher. Je me heurte aussi à des dogmes politiques qui me disent que je veux créer des fonctionnaires alors que certains partis veulent réduire la fonction publique. Nous devons créer des contrats limités dans le temps et des passerelles avec le privé. Il y a pourtant des choses à faire car l’an prochain, pour la première fois en Belgique, il va y avoir plus de postes vacants que de demandeurs d’emploi. Donc, si la Défense ne se rend pas attractive, elle va passer à côté de l’engagement de plein de jeunes.

Comment voyez-vous la Belgique de demain ?

Je me fais du souci pour la résilience de notre pays. Les récentes crises, dont le Covid, ont montré que notre petit pays est très sensible à ce qui se passe autour de nous. Je pense qu’on doit se poser des questions là-dessus. Il y a une crise des systèmes démocratiques. Les gens n’ont plus confiance dans leurs élus et le monde politique est sous pression. Ça se voit partout avec l’élection de certains chefs d’Etat à propos desquels on peut s’interroger. Tout ça dans un milieu de fake news et d’influence. Et le fait que l’on n’arrive pas à constituer un gouvernement est inquiétant.

Cette lenteur bloque-t-elle le pays ?

Je constate que dans toutes les crises que l’on a connues, on se heurte à un système qui nous empêche de prendre des décisions rapides. Pour gérer la crise du Covid, on a huit ministres de la Santé et un secrétaire d’Etat. Et quand il faut acheter des masques buccaux, on va encore en chercher trois autres. Ça fait 12 pour une problématique. Pour le climat, ils sont quatre. Je ne critique pas, je constate. D’un point de vue militaire, c’est une mission, un chef et ses moyens. Et ça fonctionne. Il faut des compétences claires car ça gêne la communication et la crédibilité.

Etes-vous inquiet ?

Une autre chose pour laquelle je plaide depuis longtemps, c’est qu’au milieu des pays voisins, la Belgique est la seule à ne pas avoir de stratégie intégrée de sécurité et de défense. On n’a pas une réflexion au niveau du gouvernement où on détermine quels sont les intérêts vitaux du pays, quelles sont les menaces et comment protège-t-on ces intérêts. Et qui fait quoi parmi la Défense, l’Intérieur, la Justice, les Affaires étrangères, etc. ? Surtout quels sont les intérêts que l’on ne sait pas protéger et que va-t-on faire si un jour il y a un problème. Il faut déterminer les compétences et allouer les moyens adéquats et organiser la prise de décision. On n’a pas ça alors que la France et les Pays-Bas l’ont. On n’y réfléchit même pas. La Défense n’est même pas représentée au sein du Conseil national de sécurité. Ça n’est pas normal.

Cette piscine où l’on (re-)nage dans le bonheur

Je me sens soulagé, comme un poisson dans l’eau, libéré », sourit Anh Phong, 18 ans, entre deux longueurs, dans le grand bassin de l’Espadon à Etterbeek, une des rares piscines bruxelloises à avoir rouvert dès ce mercredi 1er juillet, premier jour de la phase 4 du plan de déconfinement. Comme des milliers de nageurs belges, ce jeune habitué des couloirs etterbeekois n’avait plus pratiqué son sport favori depuis la mi-mars pour cause de crise sanitaire. Dans la moiteur chlorée de ces lieux abrités sous une grande charpente de bois apparent, Aziza, 54 ans, va plus loin : « Aujourd’hui, je revis. La piscine fait partie de mon hygiène de vie. Ça m’a tué qu’elle ferme, parce qu’avec la natation, je soigne mes courbatures du jogging. L’eau me permet de récupérer plus vite ». Timour et Pierre-Henri, 23 ans, nageurs de compétition, se disent tout simplement « heureux ». Ils n’en diront guère plus, car ils veulent profiter de chaque minute dans l’eau.

C’est qu’ici, comme dans la plupart des piscines du royaume, le temps est compté pour chaque nageur : 90 minutes, aller-retour aux vestiaires compris. « Ensuite, nous désinfectons tout, des plages aux murets, pendant une demi-heure, avant la vague suivante de visiteurs », explique Stéphane Paulissen, directeur de la piscine d’Etterbeek, qui a consenti de gros efforts avec la commune pour rouvrir rapidement. Ce ne sont pas les seules contraintes. L’infrastructure sportive n’accepte que 60 personnes maximum par tranche horaire, alors qu’en temps normal, elle peut accueillir jusqu’à 165 visiteurs. Ceux-ci doivent garder leur masque buccal jusqu’à la douche préalable à l’accès aux bassins, protection respiratoire à laisser dans des poches accrochées aux murs, juste après les vestiaires, lesquels sont désinfectées entre chaque utilisation.

« Beaucoup plus zen »

Et ce n’est pas fini. Afin de garantir la distanciation sociale dans l’eau, l’Espadon est passé de six couloirs traditionnels à trois doubles couloirs avec un sens de nage balisé par des flèches. L’avantage est évident, comme l’explique Aziza : « D’habitude, c’est l’embouteillage. Et je reçois parfois des coups de pied involontaires dans l’eau. Mais ici, avec ce dispositif, c’est beaucoup plus zen ». Revers de la médaille : des règles strictes que Stéphane Paulissen n’espère pas trop militaires. Lourdes, toutes ces mesures ? « Non, ça va. Mais cette discipline est une goutte d’eau dans un océan quand on voit comment fonctionne le reste de la société. J’imagine que des gens présents ici iront prendre un verre en terrasse, les uns contre les autres », fait judicieusement remarquer Anne-Marie, 74 ans, venue avec ses petits enfants, Lucie (9 ans) et Antoine (11 ans).

Mais au fait, revenir nager alors que le Covid-19 court encore, est-ce que ça fait peur ? « Non », assure Antoine, « même si l’eau touche tout le temps le nez et la bouche et que le virus se transmet par là ». Juste. Sauf que l’eau en question contient une solide dose de chlore. Et que l’envie de s’amuser à la piscine est plus forte que l’angoisse. « On avait hâte de revenir. Dommage que le toboggan soit fermé », lance Lucie avant de repartir jouer tout sourire dans le joyeux petit bassin.

USA: la campagne présidentielle bouleversée par le coronavirus, au profit de Joe Biden?

A l’orée d’un été d’ores et déjà bouleversé par le coronavirus, le président Donald Trump misait sur un tassement dans sa propagation pour reprendre le cours normal de ses meetings électoraux. La résurgence brutale du phénomène Covid-19 a sonné le glas de ces espoirs. Au Sud, sur la côte Ouest et dans le Midwest, la multiplication du nombre de cas positifs illustre le terrible échec de l’Administration Trump, qui n’aura pas su terrasser la « première vague ».

Ce fiasco politico-sanitaire, logiquement redouté au vu de la permissivité générale affichée vis-à-vis des recommandations (port du masque, distanciation sociale, fermeture des lieux publics), retombe sur l’image du président, incapable de se muer en leader de crise.

Joe Biden, dans un sondage Pew research, mène Donald Trump de dix points : 54 %, contre 44 %. Il est tentant de relativiser ces chiffres, dans la mesure où Hillary Clinton affichait sensiblement la même avance sur son adversaire en juin 2016. Mais la tendance paraît plus crédible, cette fois, au vu des fléaux qui accablent l’Amérique à l’ère Trump.

To speak or not to speak English, le dilemme bruxellois

«
J’ai été vraiment surprise d’arriver dans une ville internationale, capitale de l’Europe, et trouver des gens qui n’acceptent pas qu’on ne parle pas français
», regrette Jenn C.
« J’ai été vraiment surprise d’arriver dans une ville internationale, capitale de l’Europe, et trouver des gens qui n’acceptent pas qu’on ne parle pas français », regrette Jenn C. - D.R.

Oh, it’s you. » Nicole Marucci se dévoile sous sa capuche qui la protège de la bruine. Elle s’avance et nous ouvre les portes d’un de ses « spots » favoris. Un pub irlandais qui fait le coin, rue du Bailli. Un brouhaha constant agite la pièce boisée. Une lumière tamisée éclaire l’écriteau sur lequel est indiqué à la craie « irish stew », le plat à l’agneau du jour. « One beer please. » L’expérience bruxelloise de Nicole n’est pas un long fleuve tranquille. Pour cette expatriée venue de République tchèque, ne parler que la langue de Shakespeare dans notre capitale est parfois synonyme d’angoisses. « A l’hôpital, on ne me parle pas en anglais. C’est tellement stressant d’aller quelque part où j’ai besoin de comprendre ce qui est dit (…). C’est juste un sentiment terrible. » Elle a aussi été blâmée à la commune parce qu’elle ne maîtrisait pas assez le français. Une situation vécue par plusieurs anglophones.

Pour Nicole, Bruxelles c’est aussi «
boire des bières
», comme elle nous le dit en tchèque.

Son témoignage rejoint celui de Jenn C., expatriée américaine arrivée à Bruxelles il y a plus d’un an. Elle n’imaginait pas connaître de difficultés avec sa langue maternelle ici. « J’ai été vraiment surprise d’arriver dans une ville internationale, capitale de l’Europe, et trouver des gens qui n’acceptent pas qu’on ne parle pas français. Je m’y attendais en vivant en Sardaigne, mais ici c’est étrange », s’étonne-t-elle. Pour cette native de Washington que l’« american way of life » ne séduit pas, la situation bruxelloise est très inégale. « Si vous vivez dans le quartier européen, vous vous en sortirez. Mais ailleurs, vous allez avoir quelques problèmes, surtout si vous avez de jeunes enfants. » C’est d’ailleurs en partie pour eux qu’elle apprend le français. Dans leur école, personne ne parle anglais.

La situation à Bruxelles évolue

Le malaise de certains de ces expatriés se traduit dans les chiffres. Selon le baromètre Brio (Centre d’information, de documentation et de recherche sur Bruxelles) de 2018, seuls 34 % des Bruxellois seraient aptes à tenir une conversation en anglais. Les données d’Actiris montrent quant à elles que 37 % des chercheurs d’emploi déclarent avoir une connaissance moyenne de la langue. Et 18 % seulement une « bonne » connaissance.

Rudi Janssen est sociologue linguistique officiant au Centre d’information, de documentation et de recherche sur Bruxelles.

Pour autant, l’anglais est de plus en plus présent dans notre capitale. « Depuis les années 2010, on observe une augmentation de l’anglais partout. Spécialement dans le monde du travail et entres jeunes francophones et néerlandophones », affirme Rudi Janssens, sociologue linguistique officiant au Brio. Près de 40 % des offres d’emploi exigent une connaissance de l’anglais. Les recherches montrent aussi que les jeunes bruxellois se détournent peu à peu de la seconde langue officielle, lui préférant désormais l’anglais. Une spécificité belge…

La réalité sociale et professionnelle évolue. Les besoins aussi. Des réponses politiques sont attendues, pour que Bruxelles assume enfin sa position de capitale européenne.

Vers un statut officiel pour l’anglais ?

Les réalités de terrain n’échappent pas aux chercheurs et aux politiques. Les discussions jusqu’à présent limitées aux cercles académiques se concrétisent enfin au niveau politique. L’objectif principal de Sven Gatz, ministre bruxellois de la promotion du multilinguisme, est de faire de Bruxelles une Région multilingue. Il met l’accent sur la connaissance du français et du néerlandais, mais aussi de l’anglais. « L’anglais est une langue (internationale) qui permet de communiquer avec le restant du monde. Spécifique à Bruxelles, il est important de remarquer la présence de la communauté internationale (…). C’est pourquoi, nous estimons important que l’anglais ait une place dans notre vision politique du multilinguisme de Bruxelles », trouve-t-on dans sa note politique.

Selon Philippe van Parijs, philosophe bruxellois attaché aux questions linguistiques, l’anglais n’est pas assez considéré dans l’espace bruxellois. « Je plaide pour que l’anglais acquière un statut officiel à Bruxelles. Au niveau de la communication publique et de la place dans l’enseignement, on peut lui donner un nouveau rôle. » Selon lui, la présence de l’anglais dans l’environnement bruxellois est essentielle pour parvenir à l’objectif politique de rendre tous les Bruxellois trilingues à 18 ans. « Ce sont moins les conditions pédagogiques ou les méthodes que les conditions sociolinguistiques qui sont importantes. » Plus l’anglais sera présent dans tous les aspects de la vie des jeunes, plus il sera facile d’apprendre la langue. « J’ai essayé de bien le faire comprendre à notre ministre. »

Si on en croit Sven Gatz, la situation devrait s’améliorer pour les expatriés comme Jenn ou Nicole. « On se dirige naturellement plus ouvertement vers eux, et une première approche de contact avec eux et l’administration communale devrait pouvoir se faire aussi en anglais », reconnaît le ministre.

Le dilemme

La volonté de rendre l’anglais plus présent dans le quotidien des Bruxellois amène son lot de craintes. Plus la capitale est ouverte à l’anglais, moins les expatriés auront la motivation d’apprendre les langues locales. C’est notamment le cas de Munich Anesti. Cet ex-Londonien résidant à Bruxelles depuis 10 ans ne se débrouille pas encore en français. En cause ? Le niveau d’anglais des Bruxellois ! : « On parle toujours anglais à Bruxelles parce que c’est international, mais en fait, c’est un inconvénient. Un ami est parti vivre à Paris pour le travail et au bout de deux ans, il parlait français. AÀ Bruxelles, on me parle toujours en anglais. Ce n’est pas parce que mon français est mauvais, mais parce que l’anglais est très bon ici. »

« La diversité est le sel de l’existence », selon Munich.

L’anglais pourrait-il alors évincer le français ou le néerlandais ? C’est très peu probable, selon Philippe Van Parijs. La position centrale de Bruxelles enclavée entre la Flandre, territoire néerlandophone, et la Wallonie, territoire francophone, empêche que cela se produise : « Comme c’est un petit territoire qui a beaucoup d’interactions avec les voisins, il va y avoir une motivation et des opportunités suffisantes à apprendre et entretenir ces langues. »

La question la plus complexe est donc aujourd’hui celle de l’équilibre entre les langues à Bruxelles. D’un côté les administrations et politiques bruxelloises doivent faire un pas vers les expatriés en leur proposant des services en anglais. De l’autre, les nouveaux arrivants doivent également faire leur part de travail. « On aimerait bien convaincre les expatriés d’apprendre le français ou le néerlandais. A part l’anglais et leur langue maternelle, il y a certainement encore une possibilité d’apprendre une autre langue. Pour ça, on peut rendre plus visible et lisible l’offre d’enseignement des langues », indique Sven Gatz. Un dilemme linguistique difficile à gérer et que Philippe van Parijs résume en une phrase forte : « Européens, Bruxelles est votre capitale mais la Belgique n’est pas votre colonie. »

Les cinémas rouvrent dans la douceur et l'enthousiasme

L’ambiance au cinéma Aventure.
L’ambiance au cinéma Aventure. - Pierre-Yves Thienpont

Reportage

Un mercredi d’été. Le premier des vacances, après une période de vie chamboulée. Le temps est frais. Le ciel incertain. Bref, le temps idéal pour se réfugier dans le cocon que sont les salles cinéma. « C’est tout un symbole », sourit Jérôme Branders, directeur du cinéma Aventure. « On a fermé avec l’arrivée du soleil, on rouvre avec la pluie. »

En milieu d’après-midi, l’atmosphère de ce cinéma situé dans le centre de Bruxelles est calme, même si les séances fonctionnent plutôt bien. « C’est évidemment un peu tôt pour tirer des conclusions », continue Jérôme Branders. « Mais les salles ne sont pas désertes. Le cinéma vit un peu. Et nous avons beaucoup d’appels, notamment des associations, des groupes qui se demandent dans quelle mesure ils peuvent revenir. » Les réservations pour les séances sont d’ailleurs plus nombreuses que d’habitude.

C’est le cas aussi à deux pas de là, au cinéma Palace. Nicolas Gilson, programmateur et directeur ff (jusqu’à l’arrivée d’Eric Franssen le 1er août, NDLR) se dit plutôt positif par rapport aux premiers chiffres de la journée. Et les spectateurs semblent ravis. « J’avais hâte de pouvoir revenir au cinéma », lance avec un grand sourire Romane, 5 ans, venue découvrir L’Odyssée de Choum avec Damien, son parrain. « J’adore le cinéma », explique celui-ci. « J’y vais chaque semaine et ça m’a terriblement manqué. Je serai d’ailleurs de retour demain avec des amis. »

Faire revivre la culture

Dans le haut de la ville, la situation est semblable. Tout le monde semble ravi de pouvoir retrouver le chemin des salles obscures. « On n’attendait que ça ! Revivre normalement », lance Martine, venue découvrir Aladdin à l’UGC Toison d’or avec ses deux petites filles. « Mes petites filles viennent pendant les vacances scolaires, et parmi nos activités, il y a toujours le cinéma. Lors des vacances de carnaval, on va à Anima, etc. »

La météo capricieuse en a convaincu d’autres. « Nous avions prévu d’aller à la mer, mais avec la météo, on s’est rabattus sur notre plan B : le cinéma », explique Gaëtan, venu en compagnie de sa voisine Diane et de leurs enfants respectifs. « C’est vrai que c’est assez calme, mais c’est le cas partout », dit celle-ci. « On a fait les Beaux-Arts et c’était la même chose. Mais c’est agréable de revenir. Il faut faire repartir la machine culturelle. »

Du côté de la direction de l’UGC Toison d’or, on est en tout cas assez content des premiers résultats. « Mardi, j’ai vu qu’on avait au total une centaine de réservations pour le mercredi », explique Pascal Heck, directeur. « Les gens sont contents de revenir. Et ça se passe très bien en termes de respect des normes d’hygiène. Le public est très coopératif. Après, c’est sûr que la programmation reste le nerf de la guerre. Les grosses sorties comme Mulan ont été reportées et il nous faut des locomotives pour attirer du public car pour l’instant, on fonctionne à perte. En même temps, ça nous permet de nous mettre dans le bain et de nous approprier les nouvelles mesures de sécurité. L’objectif pour l’instant est de revoir nos clients, de bien les accueillir, de les mettre en confiance pour que le bouche-à-oreille se fasse. »

L’été, période habituellement calme

L’état d’esprit est le même dans tous les cinémas : les exploitants se réjouissent du retour du public et font tout pour qu’il se sente à l’aise. « On est là depuis 69 ans, ce n’est pas maintenant qu’on va laisser tomber ! », affirme Peggy Fol, directrice et programmatrice du cinéma Vendôme. « C’est calme, mais on a déjà eu un peu de monde pour la première séance et l’été est une période habituellement calme. On est surtout contents de pouvoir revoir les spectateurs. »

Des spectateurs qui ont aussi été incités à venir grâce aux mesures prises par le gouvernement. Ainsi, Christine est présente au Vendôme ce mercredi grâce à « J’peux pas, j’ai cinéma », l’offre mise sur pied par la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui propose des milliers de places à 1€ cet été. « C’est vrai que s’il n’y avait pas eu cette offre, je ne me serais peut-être pas pressée autant. Je trouve d’ailleurs que c’est une très bonne idée de ne pas donner l’argent directement aux cinémas mais de le donner aux gens pour faire en sorte qu’ils reprennent le chemin de la salle. Je ne dis pas que j’ai peur, mais c’est vrai que je me suis un peu forcée pour faire ce genre d’activité. La vie continue. J’ai pris toutes mes précautions et j’espère que les gens feront la même chose. »

Au fil de la journée, le public se multiplie. En début de soirée, du côté des casernes d’Ixelles, au Kinograph, cinéma coopératif ouvert il y a un peu plus d’un an, la séance de reprise affiche soldout. « C’est une belle surprise », sourit Clara Léonet, co-responsable du cinéma. « On espérait vendre 100 places, on est à 180. C’est touchant. Les choses prennent bien : nous avons déjà vendu environ 70 places pour notre séance de samedi. On espère que c’est annonciateur pour le reste du mois de juillet. »

Dominique Leroy bientôt de retour à l’avant-plan?

Dominique Leroy bientôt de retour à l’avant-plan?
Belga.

Cent sept mille euros. C’est le montant de l’amende que va payer Dominique Leroy, l’ex-CEO de Proximus pour mettre fin aux poursuites pénales pour délit d’initié menées à son encontre, rapportaient ce mercredi L’Echo et De Tijd. Elle a négocié avec le parquet de Bruxelles une transaction pénale. L’accord a été soumis ce mardi à la chambre du conseil pour homologation. Elle n’a pas reconnu de culpabilité et son casier judiciaire restera vierge.

Cette affaire remonte au 25 juillet 2019 lorsque Dominique Leroy vend 10.840 actions de Proximus. Selon le gendarme des marchés boursiers, la FSMA, elle détenait au moment de cette vente une information privilégiée. Elle était en effet en négociations avancées avec l’opérateur télécom hollandais KPN pour en devenir le CEO. Elle savait donc que son mandat de CEO de Proximus ne serait pas renouvelé, ce qui est une information susceptible d’influencer l’évolution du cours de Bourse. De l’avis de la FSMA, la vente visée constituait par conséquent une opération d’initié. Le gain patrimonial retiré de cette vente est minime (6.000 euros) mais pas les conséquences puisque cette affaire lui coûtera son poste de CEO de KPN.

Pendant un an, Dominique Leroy s’est faite très discrète. Elle a continué à exercer ses mandats d’administratrice indépendante chez Ahold Delhaize et chez Saint-Gobain. Elle a aussi joué le rôle de conseillère pour la société de consultance américaine Bain puis pour le fonds d’investissement Ergon Capital (GBL) mais elle n’exerçait plus aucune fonction exécutive nulle part. Difficile pour une entreprise de recruter en tant que CEO une personne inculpée par la justice.

Maintenant que cette affaire de délit initié est derrière elle, peut-on s’attendre à la voir revenir à l’avant-plan, dans un poste de CEO en Belgique ou à l’étranger ? Son nom a déjà circulé il y a quelques mois pour le remplacement d’Isabelle Kocher à la tête du groupe énergétique Engie. L’excellente réputation dont elle bénéficiait à l’époque où elle était CEO de Proximus est-elle intacte ou au contraire ternie durablement par cette affaire ?

« Elle sera très demandée »

Les spécialistes du recrutement de CEO que nous avons interrogés penchent plutôt pour la première affirmation. « Elle sera très demandée, c’est une évidence », affirme Christophe Vandoorne, managing partner du cabinet de chasseurs de têtes, Korn Ferry « car de très bons CEO, il n’y en a pas beaucoup ». Selon lui, lorsqu’une entreprise cherche un nouveau CEO, c’est avant tout les qualités de la personne qui comptent. « Tous les gens de ce niveau-là ont rencontré à un moment ou à un autre des difficultés durant leur parcours. Il faut avoir une vue d’ensemble. C’est une patronne qui a réussi à démontrer au-delà de ses compétences professionnelles des compétences interpersonnelles, d’agilité, de gestion des « stakeholders » (Etat, syndicats…) très fortes. Je ne serais pas étonné qu’elle trouve très rapidement un nouveau poste ».

Luc Wouters, managing partner du cabinet Odgers Berndtson abonde dans le même sens. « Ce qui s’est passé ne remet pas en question ses capacités managériales et ses compétences. Il faut faire la distinction entre la personne et son profil en tant que CEO ». Cette affaire ne va-t-elle pas jouer en sa défaveur auprès des sociétés cotées, très sensibles à leur image, notamment en matière de probité ? Luc Wouters ne le pense pas. « Si c’est la bonne personne à la bonne place, cela n’empêchera pas une société cotée de lui proposer le poste. Les CA analysent les candidatures sur base d’éléments objectifs. S’il y a deux candidats valables pour le même poste, peut-être que des considérations plus subjectives pourraient jouer en sa défaveur mais après avoir exercé une fonction aussi exposée que celle de CEO d’une entreprise publique cotée, peut-être privilégiera-t-elle un rôle moins visible dans une société privée ».

Le vrai ou faux: est-il permis d’interdire l’obligation du port du masque?

Pieter De Crem ira-t-il sonner les cloches des bourgmestres récalcitrants
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Pieter De Crem ira-t-il sonner les cloches des bourgmestres récalcitrants ? - Photo News

Vrai

Portera, portera pas… Les habitants de la petite commune de Deinze (Flandre-Orientale) ne savent plus vraiment dans quelles circonstances ils doivent couvrir leur visage afin de limiter la propagation du coronavirus. Leur bourgmestre avait annoncé que le masque serait obligatoire dans dix-sept commerces locaux à partir de ce mercredi mais la décision a été cassée à la dernière minute par le gouverneur de la province. Motif ? « Pas opportun ».

Le gouverneur relaie en réalité la pensée du ministre de l’Intérieur Pieter De Crem (CD&V). Lui-même se base sur un tout frais arrêté royal de pouvoirs spéciaux publié le 30 juin et en vigueur depuis ce mercredi. Il indique noir sur blanc que le port du masque est « fortement recommandé » et donc qu’il n’est pas « obligatoire ».

Un bourgmestre peut-il obliger ses administrés à se cacher la bouche et le nez pendant leurs emplettes ? « La nouvelle loi communale donne un pouvoir de maintien de l’ordre, de la sécurité et de la salubrité publique au bourgmestre », explique Sébastien Van Drooghenbroeck, professeur de droit public à l’Université Saint-Louis. « Ce sont des notions qui recouvrent des réalités extrêmement larges, en ce compris des mesures coercitives comme celle de l’obligation du port du masque. »

Il est donc possible pour un bourgmestre d’imposer le port du masque, sauf si un échelon supérieur pense le contraire… Ce qui est le cas ici. Comme l’explique notre expert, les communes n’ont pas le droit d’aller plus loin dans les mesures que le maximum fixé par l’autorité fédérale en la matière. « Ce n’est pas que les communes n’ont rien à dire mais leurs décisions doivent être conformes aux normes supérieures et à l’intérêt général. Pieter De Crem semble donc avoir estimé qu’imposer le masque va au-delà de ce que l’autorité fédérale a jugé nécessaire. »

Un recours est toujours possible

Comme souvent en droit, tout est question d’interprétation. Libre aux bourgmestres qui ne sont pas d’accord d’introduire un recours. Un citoyen lambda a aussi cette possibilité. « Un contrevenant peut contester en justice la sanction dont il a fait l’objet », complète Sébastien Van Drooghenbroeck. « Devant le tribunal de police, il pourra développer l’argument du fait que l’ordonnance est illégale en se basant sur l’interprétation de De Crem et du gouverneur de Flandre-Orientale. »

L’histoire n’est pas finie car la petite polémique flamande pourrait avoir des répercussions côté francophone. À Bruxelles, quatre communes (les deux Woluwe, Saint-Josse et Etterbeek) obligent citoyens et visiteurs à porter le masque dans les artères commerçantes ou à l’intérieur des magasins. Le ministre compétent (il n’y a pas de gouverneur à Bruxelles), Bernard Clerfayt (Défi), n’a pas l’intention de les obliger à revoir les règles en vigueur. « Nous n’avons reçu aucune plainte de citoyens que cela dérange », indique son cabinet.

En Wallonie, le bourgmestre de Pepinster vient d’annoncer qu’il prolongeait une mesure du même type jusqu’au 31 juillet. Là-bas encore, on renvoie vers Pieter De Crem : « Le Conseil national de sécurité donne les directives que les bourgmestres doivent appliquer », précise le porte-parole de Pierre-Yves Dermagne (PS), ministre des Pouvoirs locaux. « Il faut une uniformité sur l’ensemble du pays car la situation est déjà assez compliquée. Ce n’est pas à nous de dire quoi faire. L’important est de ne pas aller moins loin que les règles. » Autrement dit, si un bourgmestre décide d’interdire le port du masque dans les transports en commun (ce qui pour le coup est obligatoire), là, il y aura intervention de l’autorité régionale. Même topo si, à l’inverse, un bourgmestre un peu trop parano décidait de l’imposer en toutes circonstances sur l’intégralité du territoire de sa commune.

Alors, Pieter De Crem ira-t-il sonner les cloches des bourgmestres récalcitrants ? Pas du tout. Son porte-parole, nous indique que, comme dans le cas de Deinze, c’est au gouverneur d’agir. Donc à Bernard Clerfayt pour Bruxelles et Hervé Jamar (MR) pour la province de Liège. On tourne en rond ? Oui, encore et toujours.

Sinon, on rappellera que la plupart des éminents experts de notre pays conseillent vivement de porter le masque même si ce n’est pas « obligatoire ». Le dernier cri d’alerte nous venait mercredi de Pieter Piotr. Le scientifique belge, directeur de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, confiait au prestigieux quotidien anglais The Guardian qu’il ne comprenait toujours pas pourquoi le port de masques faciaux obligatoires non seulement dans les transports publics mais aussi dans les lieux publics, lieux clos et magasins n’est pas une politique officielle. Il y voit un « acte de devoir civique et de bien-être collectif ».

Les cahiers de vacances séduisent plus les parents que les pédagogues

Pour les pédagogues, les cahiers de vacances ne sont pas indispensables. Les découvertes via les musées, les expositions, les jeux de société, la nature et les livres apporteront plus à l’enfant que des exercices.
Pour les pédagogues, les cahiers de vacances ne sont pas indispensables. Les découvertes via les musées, les expositions, les jeux de société, la nature et les livres apporteront plus à l’enfant que des exercices. - Libert.

Depuis des décennies les cahiers de vacances se glissent dans les valises des enfants, comme pour ne pas oublier qu’après les congés estivaux vient toujours la rentrée. Ces petits carnets d’exercices semblent encore plus tirer profit de cette année scolaire tronquée par le coronavirus. A titre d’exemple, les éditions Erasme Averbode enregistrent une hausse de 30 à 35 % des ventes de cahiers de vacances par rapport à l’année dernière. « Il y a clairement un effet confinement puisque nous observons une augmentation de 800 % de nos ventes téléchargeables sur le web », confie Fabian Louis, product manager aux éditions Erasme Averbode, « Les parents cherchent clairement des pistes pour préparer leurs enfants à la rentrée scolaire au vu de la situation de confinement que nous avons vécu.

C’est d’ailleurs pour cela que nous avons développé un nouveau contenu intitulé « Challenge d’été » qui comprend un cahier ludique et un cahier d’exercice adaptés à chaque niveau, et surtout, une notice d’accompagnement à destination des parents ». Mais ces cahiers tant prisés ont-ils réellement un intérêt pédagogique ? Rien n’est moins sûr à en croire les pédagogues. « Aucune étude ne permet d’attester de l’efficacité de ces cahiers de vacances. Je comprends que les parents soient inquiets au vu de la situation inédite de cette année scolaire. Mais à mon sens, ces cahiers vont surtout servir à les rassurer, pas à combler ce que l’école n’a pas pu apporter à leurs enfants en raison du confinement », estime Rudi Wattiez, directeur adjoint du secteur Sciences humaines et sociales de la Haute école Léonard De Vinci.

Une présence adulte requise

Damienne Lecat, maître-assistante au département de pédagogie de l’Henallux à Champion, soulève, elle, la question du contenu de ces carnets : « Le contenu de certains de ces cahiers est souvent déconnecté de la réalité scolaire. Ils ne sont pas forcément toujours adaptés à ce qu’on attend de l’élève à l’école. Ils ne remplaceront jamais l’enseignant. D’autant que souvent les enfants se retrouvent seuls devant ces cahiers, et sans la présence d’un adulte, leur utilité pédagogique est fortement réduite. Après, cela ne veut pas dire qu’ils sont inutiles pour tous les élèves. C’est clair qu’un enfant de première primaire qui n’aura pas été confronté à l’écriture ou la lecture pendant des mois risque d’avoir un problème en septembre. En ce sens, un cahier peut être profitable, mais je préfère rester prudente. Ces cahiers mettent surtout une forme de pression sur certains parents qui se sentent obligés d’en acquérir parce que d’autres le font ».

Contribuant surtout à apporter une forme d’entraînement, ces cahiers de vacances ne seraient pas jugés indispensables par le formateur et consultant en pédagogie Stéphane Hoeben : « Ce ne sont que des exercices, et des exercices, les enfants en ont déjà suffisamment fait avec les dossiers que les écoles leur ont fait parvenir pendant le confinement. C’est une utopie de croire que ces cahiers vont permettre de rattraper des apprentissages qui n’ont pas été dispensés. Ce n’est d’ailleurs pas à eux ni aux parents de le faire ». Selon le consultant en pédagogie, ce sera aux enseignants et au ministère de s’en charger. « Les enseignants à la rentrée vont devoir clairement identifier ce qu’ils n’ont pas pu travailler avec leur classe et leur successeur va devoir en tenir compte dans son programme. Du côté de la ministre, elle a intérêt à supprimer certaines parties du programme des épreuves de l’année prochaine. Les élèves ne pourront pas voir en 10 mois ce qui devait l’être en 14 », ajoute Stéphane Hoeben. Partisans du fait que des vacances doivent rester un temps de repos, les pédagogues n’encouragent pas à tout prix le recours aux cahiers de vacances. La découverte de la nature, la lecture de magazines scientifiques en tout genre pour enfants, les visites aux musées ou ailleurs en famille ainsi que les jeux de sociétés sont autant d’autres manières de stimuler les apprentissages sereinement en vue de préparer la prochaine rentrée scolaire dont on ne connaît toujours pas les contours.

Les Hongkongais tentent un dernier baroud d’honneur contre Pékin

Malgré la détermination des manifestants, mercredi à Hong Kong, il régnait dans leurs rangs une sensation de désespoir presque palpable.
Malgré la détermination des manifestants, mercredi à Hong Kong, il régnait dans leurs rangs une sensation de désespoir presque palpable. - AFP.

Reportage

Sur le coup de 14h., la foule a commencé à se déverser des bus et des stations de métro dans les rues de Causeway Bay, au cœur de Hong Kong. Les manifestants cherchaient à gagner Victoria Park, le point de départ d’une marche illégale pour s’opposer à une nouvelle loi anti-subversion adoptée la veille. Mais ils ont été immédiatement stoppés par les cordons policiers installés à l’entrée de chaque ruelle.

Le ton est monté. Les slogans ont fusé. « L’indépendance pour Hong Kong, c’est la seule issue ! » et « Cinq demandes, pas une de moins ! », en référence aux revendications du mouvement de contestation qui avait déjà agité la cité portuaire durant sept mois l’année dernière. Soudain, un policier a déployé un drapeau violet.

Ce nouvel outil, rajouté à l’arsenal des policiers hongkongais le matin même, avait pour but d’avertir les manifestants qu’ils enfreignaient la nouvelle loi avec leurs slogans et s’exposaient à une arrestation. Tout un symbole. Dans l’après-midi, deux personnes ont été arrêtées simplement pour avoir agité une bannière réclamant l’indépendance de Hong Hong.

Spray au poivre et canons à eau

Eparpillés aux quatre coins du centre-ville par grappes de quelques centaines de personnes, les manifestants ont passé de longues heures dans la rue mercredi à tancer les policiers, se faisant périodiquement asperger de spray au poivre et charger avec des canons à eau. Les heurts se sont poursuivis jusque dans la soirée, lorsque les forces de l’ordre ont mené la charge contre un centre commercial où les protestataires s’étaient réfugiés. Plusieurs vitrines de magasins appartenant à des chaînes pro-chinoises ont été vandalisées et au moins 300 manifestants ont été arrêtés, dont 9 pour avoir enfreint la nouvelle loi.

Mais il régnait une sensation de désespoir presque palpable. « Nous ne pourrons sans doute plus changer grand-chose à ce stade », reconnaît Joyce (*), une jeune femme de 24 ans venue protester mercredi. « Mais nous devons néanmoins montrer notre désaccord avec la loi. » Adoptée mardi à l’unanimité par le parlement chinois, elle est entrée en vigueur juste avant minuit, en amont de la journée du 1er juillet qui donne traditionnellement lieu à une grande marche de contestation à Hong Kong pour dénoncer le retour de la ville dans le giron de la Chine en 1997.

Jusqu’à la prison à vie

Elle criminalise les actes de sécession, de subversion, de terrorisme et de collusion avec des forces étrangères. La peine maximale prévue est la prison à vie. Elle octroie aussi des pouvoirs inédits à Pékin sur le petit territoire, censé jouir d’une semi-indépendance jusqu’en 2047, puisqu’elle l’autorise à déployer des agents de la police secrète chinoise dans les rues de la cité portuaire et à juger sur sol chinois les actes de subversion qui ont des ramifications internationales ou mettent en danger la sécurité nationale. La loi appelle en outre à renforcer la surveillance sur les ONG et les médias – y compris étrangers – opérant depuis Hong Kong.

« Nous allons perdre notre liberté d’expression et de pensée », s’inquiète Lap-gong, un étudiant de 23 ans rencontré dans la rue. « A chaque fois que nous oserons critiquer le gouvernement ou émettre une revendication, cela pourra être retenu contre nous. » Joyce craint pour sa part que Hong Kong ne perde son indépendance judiciaire, si les personnes enfreignant la nouvelle loi peuvent être extradées en Chine. « Les tribunaux chinois sont une farce », dénonce-t-elle. « Les délibérations se déroulent derrière des portes closes, sans présence de la presse, les juges sont nommés directement par Pékin et l’issue du procès est en général courue d’avance. »

Plus grave encore, « la nouvelle législation pourrait servir à disqualifier les candidats aux élections que Pékin désapprouve, sous prétexte qu’ils ont tenu des propos en faveur de l’indépendance de Hong Kong ou critiqué le gouvernement central », déplore Lai Po Kwai, une élue locale du Parti démocratique, une formation appartenant au camp pan-démocrate, qui tenait un stand dans la rue mercredi.

« Sois comme de l’eau »

Immédiatement après l’adoption de la loi, plusieurs formations pro-démocratie, dont « Demosisto », le parti de Joshua Wong, l’une des figures de proue du mouvement, se sont d’ailleurs auto-dissoutes, craignant de tomber sous le coup de la loi. Elles ne pourront plus présenter de candidats lors des élections législatives, qui doivent se tenir en septembre.

Face aux nombreuses arrestations effectuées par la police ces dernières semaines et aux risques posés par la nouvelle loi, l’avenir du mouvement de contestation semble désormais très incertain. « Il va sans doute se transformer en mouvement de résistance souterrain, qui s’exprimera par le biais des arts, de la littérature et de l’humour subversif », juge Lap-gong, qui rappelle qu’il s’agit d’une mouvance sans dirigeants qui s’est donnée pour devise la citation de Bruce Lee « Sois comme de l’eau » pour dénoter de sa fluidité.

Mais de nombreux Hongkongais songent désormais à quitter la ville. « La plupart de mes amis envisagent d’émigrer à Taïwan, au Japon ou en Corée du Sud », indique Nathan (*), un professeur de fitness de 38 ans qui a pris part aux manifestations mercredi. « Je pense pour ma part à l’Australie, car j’y ai effectué mes études universitaires. Si je reste à Hong Kong, je n’aurais pas d’enfants car je ne veux pas qu’ils grandissent sous la chape du parti communiste chinois. » Mercredi, Taïwan inaugurait un nouveau bureau pour apporter de l’aide aux Hongkongais qui souhaitent lui demander l’asile politique.

(*) Prénoms d’emprunt

Les coopératives, l’autre économie – Les monnaies locales coopèrent pour recréer du lien

Dans les commerces participants, 1 euro vaut 1 zinne. Ou l’inverse...
Dans les commerces participants, 1 euro vaut 1 zinne. Ou l’inverse... - Dominique Duchesnes.

A la caisse du restaurant-épicerie locale Chez Bobonne, en plein centre de Bruxelles, Arnaud, jeune ingénieur-architecte, sort un drôle de billet. Pour payer sa bière, il tend une coupure colorée qui indique « 2,50 ». « Pile de quoi payer la pinte ! », sourit-il à Pierre-Edouard, le gérant de l’établissement, qui l’encaisse tout naturellement… Tous les deux viennent de faire une transaction en zinne, la monnaie locale bruxelloise.

En circulation sur les 19 communes de la capitale, la zinne rassemble 180 prestataires en coopérative. Des prestataires qui, comme Pierre-Edouard, ont rapidement été enthousiasmés par les valeurs éthiques et durables prônées par la devise. « Il n’y a pas plus local que la zinne », explique-t-il. « C’est complètement dans la démarche de notre établissement, qui ne se fournit qu’auprès de producteurs locaux ou en circuits courts. On n’a pas hésité une seconde à participer au projet. »

Plus de 70 membres

Depuis 2018, la zinne veut développer et renforcer l’économie circulaire, locale et éthique en région de Bruxelles-Capitale. « Lorsqu’une personne convertit des euros en zinnes, elle retire ses euros du système pour ne faire circuler que des zinnes », explique Charlaine Provost, chargée de projets chez Financité, un réseau qui veut promouvoir l’éthique et la solidarité dans les rapports à l’argent en soutenant des projets collectifs comme les monnaies locales dans leurs démarches d’organisation. Le réseau a également contribué au développement de la zinne à Bruxelles.

« Les euros reçus lors des échanges sont versés sur un compte qui constitue le fonds de garantie ou réserve de contrepartie, auquel on ne touche pas, poursuit la chargée de projets. L’utilisateur paie ensuite en zinnes, les mettant ainsi en circulation, évitant spéculation ou investissements non éthiques, comme cela se produit lorsque l’on paie avec des euros. Grâce à cette monnaie citoyenne, on revient à une monnaie “palpable” qui nous fait prendre conscience de ceux à qui nous versons notre argent. On l’appelle parfois aussi “bon de soutien à l’économie locale” car elle permet de soutenir les prestataires qui s’entendent sur une charte éthique commune. La zinne est complémentaire à l’euro : un euro vaut une zinne, elle n’a pas vocation à s’y substituer, mais en payant avec elle, on retranscrit les valeurs qu’elle encourage sur le territoire. »

En pratique, le collectif de la zinne est constitué en ASBL : « Nous sommes plus de 70 membres », explique Arnaud, également un des porte-parole du projet depuis deux ans. « Nous nous réunissons régulièrement par groupes locaux, représentés par un porte-parole dans chaque commune et une fois par mois tous ensemble, avec les prestataires comme Chez Bobonne. Chaque personne a une voix au sein de la structure. Les profils et les compétences sont variés : c’est la force de l’approche collective. » Par sa structure en ASBL, la zinne est le fruit d’une gestion citoyenne et participative. « Beaucoup de personnes s’investissent, c’est très motivant », ajoute-t-il. « Le revers de la coopération bénévole, c’est qu’il faut préserver la motivation de tout le monde : parfois, ça fonctionne moins bien, ce sont des vagues… Mais la communauté est très vivante, on rencontre des gens ouverts, volontaires : c’est enthousiasmant ! »

Un réseau de solidarité et d’échanges

Un peu plus loin, mais toujours dans le quartier, Rue de Flandres. La boutique Bel’Arte est mitoyenne à la librairie Tulitu. Jean-Louis et Ariane, respectivement gérants du premier et du second établissement, s’entretiennent en bons voisins sur le pas de leur magasin. Ils sont tous les deux comptoirs de change de la zinne : quiconque entre peut échanger un euro contre une zinne.

« Il y a cinq ans, lorsque j’ai ouvert la librairie, j’essayais déjà de convaincre mes voisins de créer une monnaie locale, rien qu’à l’échelle de la rue », explique Ariane. « Alors, dès que j’ai entendu parler de la création d’une monnaie locale sur le territoire bruxellois, j’ai tout de suite commencé à l’utiliser et à en parler. » Ce qui la motive dans la zinne ? « C’est l’idée de créer un réseau de solidarité et d’échanges. Créer du lien, quoi ! » Dans sa boutique, une dizaine de clients seulement paient leurs achats en Zinne. « Ce n’est pas encore beaucoup. Je fais de la pédagogie, j’en parle souvent autour de moi. Mais il en faudrait des centaines comme ça… »

« Le rêve, c’est qu’on puisse ne fonctionner qu’avec cette monnaie », renchérit Arnaud. « En essaimant, on peut espérer arriver à encourager jusqu’à des producteurs et distributeurs d’énergie qui œuvrent pour une transition durable… La zinne est un outil, à disposition de tous, pour changer les pratiques des consommateurs, donc d’approvisionnement des prestataires et ainsi de système de production… C’est un levier d’action. »

Electronisation prévue

Un développement qui pourrait bien être accéléré suite à la crise sanitaire. La pandémie et sa gestion politique ont contribué à mettre en lumière un nécessaire changement de paradigme, comme l’explique Ariane : « La crise a remis en question les échelles mondiales. Malheureusement, la crainte du cash avec le virus a pénalisé le développement de la zinne. » En effet, la monnaie bruxelloise n’est disponible jusqu’à présent qu’en billets…

Mais plus pour longtemps. C’est la prochaine étape : suivant de près le Volti, la monnaie locale condruzienne, et le Val’heureux à Liège, qui testent l’électronisation de leur monnaie, la zinne va faire de même début 2021. Une électronisation, complémentaire à la monnaie physique, qui permettra d’avoir une vue plus précise sur les flux et de toucher davantage de consommateurs. « Je pense que le coronavirus a déjà aidé certains à ouvrir les yeux, même si c’est encore marginal. Ça va être lent, mais ça va le faire », ponctue avec assurance la libraire.

www.zinne.brussels

Carte blanche: le «monde d’après» selon Pierre Wunsch n’est pas une fatalité

D’après les auteurs de cette carte blanche, la BNB serait bien avisée de plancher sérieusement sur un plan de relance verte. Dans le cas contraire, elle ne fera que poursuivre une politique qui a pour effet d’exacerber les bulles financières et les inégalités, déjà criantes depuis le début de la pandémie de Covid.
D’après les auteurs de cette carte blanche, la BNB serait bien avisée de plancher sérieusement sur un plan de relance verte. Dans le cas contraire, elle ne fera que poursuivre une politique qui a pour effet d’exacerber les bulles financières et les inégalités, déjà criantes depuis le début de la pandémie de Covid. - Photonews.

La crise du coronavirus a provoqué un choc économique inédit qui pourrait entraîner la pire récession mondiale depuis la Deuxième Guerre mondiale. Elle affecte un système économique qui était déjà marqué par les inégalités, le changement climatique et l’instabilité financière. Beaucoup s’accordent sur la nécessité de reconstruire un « monde d’après » plus durable, juste et résilient. Cette perspective est l’exact inverse des propos du gouverneur de la Banque nationale de Belgique (BNB), Pierre Wunsch, qui copréside par ailleurs l’Economic Risk Management Group.

L’impact de la pandémie est particulièrement élevé en Belgique, aussi bien sur le plan sanitaire que socioéconomique. Mais pour le gouverneur de la BNB, il ne semble y avoir aucune raison de chercher à relancer l’économie sur des bases plus durables. Selon lui, le choc économique est derrière nous et le revenu disponible des Belges est resté stable malgré la crise. S’il juge nécessaires les dépenses publiques engagées dans l’urgence, il n’y a selon lui plus d’argent disponible pour financer une relance verte et la justice sociale.

L’urgence sociale

Si l’on suit le gouverneur, le « monde d’après » sera une copie conforme du « monde d’avant ». Ne lui faisons pas offense : le gouverneur a raison de souligner que si la consommation des ménages a baissé de 8 %, l’épargne a dans le même temps augmenté de 20 milliards d’euros. Mais, pour autant, s’agit-il des mêmes personnes et classes sociales ? Non, bien sûr, car 41 % des Belges n’ont plus d’argent à la fin du mois, selon le Baromètre de l’assureur NN. Comme cela ressort des études publiées par la Banque nationale elle-même, le chômage temporaire a touché 92 % des ménages dont les revenus sont inférieurs à 1.000 euros, contre seulement 18 % des ménages disposant de revenus supérieurs à 4.000 euros. La pandémie de Covid actuelle a entraîné en Belgique une chute des revenus de 30 % (!) pour les catégories les plus vulnérables, telles que les salariés contraints au chômage technique, les indépendants ou les jeunes. Les jeunes qui arrivent sur un marché du travail incertain, après une fin d’année chaotique, seront pénalisés pendant des années, d’après une étude de l’Université de Gand. Ces réalités sociales, que le gouverneur n’évoque pas, justifient à elles seules des mesures de relance fortes et ciblées sur les plus vulnérables.

La relance verte balayée

Par ailleurs, il balaie toute idée de relance verte, qui est pourtant prônée par nombre de ses collègues banquiers centraux, qui prient les gouvernements de financer des plans ambitieux. Une étude récente de l’AIE estime d’ailleurs qu’une telle relance verte centrée sur la transition énergétique pourrait créer 9 millions d’emplois. Mais le gouverneur ne veut quant à lui pas en entendre parler, au nom de la sacro-sainte rigueur budgétaire, la comparant à une personne qui se serait endettée pour couvrir ses frais médicaux (la période Covid-19) et qui voudrait s’endetter davantage pour refaire sa salle de bain… Sauf que ce qu’il appelle « refaire la salle de bain » consiste en réalité à prendre les mesures indispensables et urgentes pour que la Terre que nous empruntons à nos enfants reste habitable. Faut-il rappeler les températures actuelles en Sibérie ou l’évolution de la surface de l’Arctique, qui désarçonnent les climatologues les plus aguerris et qui justifient à elles seules l’urgence d’agir contre le dérèglement climatique ?

Un système insoutenable

Il serait à ce sujet utile que le gouverneur se préoccupe sérieusement des risques climatiques qui pèsent sur le système financier. Ce n’est pas pour rien que la BNB est membre du Réseau des banques centrales pour verdir le système financier, dont le but est de gérer ces risques, qui concernent notamment la dévalorisation des actifs « échoués », car liés aux énergies fossiles qui devraient être progressivement bannies pour atteindre la neutralité carbone. Mais il est regrettable que la BCE, dont il est membre du Conseil des gouverneurs, continue de se cacher derrière une prétendue neutralité monétaire pour financer les banques à taux négatif pour relancer l’économie, sans aucune distinction entre les activités soutenues. Or financer les banques et les entreprises sans prendre en compte leur empreinte carbone ou leur contribution à une résilience plus grande des territoires équivaut à restaurer un système insoutenable. Une telle politique a en outre pour effet d’exacerber les bulles financières et les inégalités. Le gouverneur ne peut ignorer ces risques environnementaux et financiers.

Le prétexte de la dette

S’il refuse de financer une relance verte, c’est parce qu’il s’inquiète que notre dette publique atteigne 120 % du PIB. Il ne peut pourtant ignorer que l’institution qu’il dirige détient plus de 20 % de cette dette, que la BCE a rachetée sur le marché secondaire depuis 2015, et que cette part est appelée à augmenter avec la crise actuelle. Il sait aussi que la BCE pourrait s’engager à conserver indéfiniment dans son bilan les dettes publiques qu’elle détient, et ainsi les convertir en une dette perpétuelle de facto non remboursable par les Etats. Qu’elle pourrait même annuler ces dettes en contrepartie d’investissements publics verts, ce qui permettrait aux Etats de financer le Green Deal sans augmenter leur dette – et ce sans léser personne, vu que cette dette a déjà été payée aux investisseurs lors de son rachat sur le marché secondaire.

Pour une société juste et durable

Aucune transition écologique ne pourra en outre réussir sans sécurité sociale, dotée de fondations solides et congruentes avec le modèle économique que nous déciderons d’installer. En 1945, la sécurité sociale belge a été conçue pour soutenir le modèle économique de l’après-guerre, et celui-ci l’a consolidée en retour pendant les Trente Glorieuses. C’est un écosystème analogue que nous devons aujourd’hui concevoir. Cela implique de prendre appui sur les faits pour guider les actions à mener, afin que les réponses à cette crise inédite permettent de construire une société juste et durable.

*Signataires : Bernard Bayot, directeur de Financité ; Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne ; Edouard Delruelle, initiateur du Pacte social et écologique ; Ariane Estenne, présidente du MOC ; Michel Genet, directeur de Médecins du Monde Belgique ; Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris ; Marc Lemaire, Coalition Kaya et co-initiateur du Plan SOPHIA ; Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ; Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC ; Olivier Valentin, secrétaire national de la CGSLB ; Nicolas Van Nuffel, président de la Coalition Climat ; Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11.

Les balades d’été du «Soir»: sur les traces des pionniers de la randonnée

Marcher, l’un des gestes les plus élémentaires de l’homme, a une histoire. Enfin, quand on dit « marcher », c’est plus que cela. Randonner, voilà le terme exact ! Si on marche parfois sans but, on randonne en regardant les paysages, les sites, les arbres, les monuments. Pour bien randonner, il faut savoir lire des cartes ou des balises pour suivre un itinéraire précis dessiné dans le paysage. L’ASBL SGR (Sentiers de grande randonnée) en est un des garants les plus marquants, tant en Belgique qu’à l’étranger, proposant des milliers de kilomètres de randonnées balisées.

Pour cette balade du jour, un circuit familial en boucle dans les méandres de l’Ourthe dans la région d’Houffalize, on revient aux sources des premiers tracés créés par Maurice Cosyn (1895-1951), qui va créer avant la Seconde Guerre mondiale 25 sentiers en Wallonie, soit 1.200 km de balades cartographiées, principalement en Ardenne, avec des compléments au départ de la Lorraine belge, d’Arlon ou de Florenville, jusque vers la région liégeoise et les cantons de l’Est.

Les épicéas, parfois scolytés, se dressent tout au long de la balade et laissent entrevoir de temps à autre l’Ourthe en contrebas.

La randonnée a son histoire

Jean-Pierre Englebert, membre des SGR, a réalisé une longue recherche historique pour retrouver les origines de la randonnée qui a démarré dans l’Eifel allemand (Eifelverein), dont faisaient partie les sections de Malmedy, Burg-Reuland, Eupen et St-Vith notamment. L’idée d’un balisage en couleur standardisé pour toute la région de l’Eifel est avancée dès 1897. A l’époque, les itinéraires suivaient surtout les routes rurales où le trafic était réduit à sa plus simple expression. En complément aux 13 sentiers structurants, des itinéraires locaux sont progressivement mis en place. Le premier conflit mondial va porter un fameux coup à ce réseau.

En parallèle, Charles-Jacques Comhaire et Charles Florenville créent l’association « Le Vieux Liège », portant sur la protection du patrimoine sous toutes ses coutures, dont la découverte des paysages par la marche. Plus tard, dans les années 1934-1935, Maurice Cosyn créera les « Sentiers ardennais », soutenus par le ministère des Transports et mis en forme par le Touring Club de Belgique. Parmi ces 25 sentiers, on retrouve le sentier de l’Ourthe (Liège-Clervaux), finalisé en 1937, qui servira de base pour le futur GR 57 de 170 km.

Les sentiers de l’Ourthe font partie des itinéraires les plus parcourus et appréciés, car les paysages traversés ne laissent jamais le regard tranquille. Et l’Ourthe, comme ses sœurs Semois et Amblève, est une rivière mythique qui garde un air sauvage. Avec cette randonnée en famille (11 km ou 5,6 km) assez pentue, on va être servi pour découvrir ses méandres tortueux, des plateaux patiemment creusés, des vallées profondes d’où émergent de nombreux bosquets d’épicéas, parfois scolytés, et des sites grandioses dominant la rivière.

Le point de départ a la saveur de l’Ardenne profondément rurale, à Ollomont, ce village dont le cœur historique sent le schiste et la chaux qui couvre les murs de ses vieilles maisons agricoles. Direction le belvédère du Hérou qui domine la vallée, en bordure de forêt, en longeant d’abord l’Ourthe. Le chemin est parfois pentu, il vaut mieux le faire par temps sec pour éviter une glissade. La vallée présente d’intéressantes vues, parfois avec des versants à pic qui préfigurent le Hérou.

Des Celtes sur un rempart de 13 ha

Le belvédère du même nom, un ancien restaurant qui fut un point de vue remarquable avec sa tour panoramique offrant une vue à 360º sur toute la vallée, est fermé, délabré et envahi par la végétation depuis des années. Dommage dans un endroit si couru ! On plonge alors dans la forêt au fond de laquelle l’Ourthe s’écoule dans des méandres langoureux. Le chemin zigzague, monte ou descend, entre cailloux, terre et racines noueuses. Plus bas, l’Ourthe se contorsionne à qui mieux mieux pour franchir ces collines boisées. En face se dresse le fameux site du Hérou, classé depuis 1937. Il s’agit d’un bloc rocheux majestueux qui domine la rivière, avec une falaise abrupte qui peut avoir une largeur de 80 m à la base, sur une longueur d’environ 1.000 m. Une bonne partie de cet éperon s’est couverte de végétation au fil des décennies.

L’Ourthe vue de l’impressionnant bloc rocheux du Hérou.

Arrivé à la « Cresse des chevaux », soit on poursuit vers le Cheslé, soit on coupe au court pour rejoindre Ollomont. Si vous décidez de continuer, vous n’êtes pas au bout de vos peines sur des chemins parfois chaotiques qui longent l’Ourthe, jusqu’au site du Cheslé, mais le paysage, parfois coupé par des barres de végétation, vaut le détour jusqu’à ce Cheslé de Bérisménil, un oppidum celte de 13 ha, le plus étendu du pays.

Les méandres de l’Ourthe se devinent dans le fond, vu du promontoire du Cheslé.

Datant du VIe siècle avant notre ère, il culmine sur un promontoire rocheux à 80 m au-dessus de l’Ourthe, que l’on peut voir en contrebas. Cette fortification entourée d’un rempart de pierre, de bois et de terre, est l’objet de fouilles par l’ULB depuis les années 60. On peut alors rejoindre Ollomont tout en profitant encore de points de vue verdoyants qui imposent une certaine sérénité.

La balade permet de se promener jusqu’au site celtique du Cheslé.

Congo: les partis ouvrent la porte à des excuses

Pour la Première ministre, « en 2020, nous devons être en capacité de regarder le passé avec lucidité et discernement. Un passé également empreint d’inégalité et de violence vis-à-vis des Congolais ».
Pour la Première ministre, « en 2020, nous devons être en capacité de regarder le passé avec lucidité et discernement. Un passé également empreint d’inégalité et de violence vis-à-vis des Congolais ». - Belga.

Au lendemain des « plus profonds regrets » exprimés par le Roi Philippe pour les « actes de violence et de cruauté », « les souffrances et les humiliations » infligées durant la colonisation du Congo, les partis politiques francophones ont globalement salué la démarche du Roi, « en ce jour symbolique » du 60e anniversaire de l’indépendance du pays, comme le rappelle le MR. Le PS tenant à préciser que, lui aussi, « reconnaît et regrette les atrocités commanditées au nom du peuple belge sur les Congolais à l’époque coloniale » et « dénonce le racisme structurel présent dans notre société, triste héritage de ce passé colonial ».

Par la voix de ses coprésidents, Ecolo qualifie même la prise de parole de Philippe de « fait historique à plusieurs égards : pour la première fois, un Roi régnant affronte et qualifie ce qu’il s’est passé pendant cette période. Pour la première fois également, un lien est fait, par la plus haute autorité de l’Etat, entre ce passé colonial et ses conséquences actuelles en termes de racisme et de discriminations. Les lignes bougent et les prises de conscience sont là. Nous ne serons jamais assez nombreux pour faire évoluer les mentalités et faire reculer le racisme. Il s’agit donc de poursuivre le travail au niveau politique. Cette date anniversaire doit marquer un tournant. ».

Lutter contre le racisme

Justement : politiquement, à quoi doit-on s’attendre ? À des excuses officielles ? Une commission parlementaire se penchera dès la rentrée, avec l’aide d’experts, sur notre passé colonial. Et pour les libéraux, il faut attendre ses conclusions avant de prendre attitude. « Il ne faut pas anticiper sur les conclusions de ce travail parlementaire », a confirmé mardi, la Première ministre Sophie Wilmès. Ajoutant, quant au fond : « Un travail qui passe d’abord par la reconnaissance de la souffrance de l’autre. (…) En 2020, nous devons être en capacité de regarder le passé avec lucidité et discernement. Un passé également empreint d’inégalité et de violence vis-à-vis des Congolais. »

Le PS appelle aussi à « un débat serein, dépassionné », « associant très largement la société civile, pour faire la lumière sur les actes et avoir une vue claire et objectivée de l’oppression belge sur le Congo et les Congolais ». Et il veut aussi, comme Ecolo, « inscrire dans les programmes scolaires l’obligation de l’enseignement de l’histoire coloniale belge » et réclame « un plan interfédéral ambitieux de lutte contre le racisme ». Il s’agit, complètent les verts, d’« établir objectivement les liens entre notre passé colonial et le racisme structurel qui subsiste encore dans notre société ».

Le CDH, lui, va déjà plus loin. S’il plaide pour « un travail de mémoire collectif, qui puisse être partagé et assumé », afin de « veiller à un avenir meilleur, une diversité inclusive et un vivre ensemble réussi », la députée bruxelloise Gladys Kazadi déclarait sur la RTBf mardi matin qu’« il serait logique de se diriger vers des excuses à l’issue du travail parlementaire ». Ajoutant que, « pour que ces excuses aient du sens, il faut qu’elles soient sincères, et pas exprimées par obligation ; éclairées, afin de définir les responsabilités ; et éclairantes pour l’avenir, donc qu’elles puissent programmer un changement de comportement et de mentalité ». Ecolo partage : « Il ne sert à rien de présenter des excuses ou de poser des gestes uniquement symboliques. C’est en cela que les mots du Roi Philippe aujourd’hui sont importants : il pose un premier pas dans la bonne direction, tout en respectant le travail historique qui doit encore se faire. »

Seulement des excuses du Roi, pour la N-VA

Du côté flamand, il n’y a pas non plus d’unanimité a priori en faveur des excuses. La N-VA, premier parti au Nord, nous indique ne pas y être favorable. « Le Congo était une propriété personnelle du Roi, il est donc logique que les excuses viennent de la monarchie et les propos du roi Philippe vont dans le bon sens », nous indique le porte-parole du parti. « Mais nous ne sommes pas favorables à des excuses de la population, via son gouvernement ou son Parlement, parce que la population d’aujourd’hui n’a rien à voir avec ce qui s’est passé à l’époque. »

Au SP.A, Bruno Tobback, député flamand, ancien président du parti (entre 2011 et 2015), juge que les « actions symboliques », comme l’expression de « regrets » aujourd’hui, peut-être d’« excuses » demain, ont leur « importance », mais que le parti socialiste flamand a surtout le souci de clarifier les politiques telles que la Belgique les mène « à l’heure actuelle » : il faut veiller, nous explique-t-il, à ce que la présence belge dans le pays soit « positive et constructive », alors qu’elle est parfois problématique, on pense par exemple à l’exploitation minière, au trafic du bois. A l’Open VLD, on dit vouloir, comme le MR, se concentrer sur les travaux de la commission d’enquête parlementaire, qui verra le jour sous peu. Des excuses ? « Les conclusions de la commission feront foi ». Et au CD&V, Eric Van Rompuy rappelle que son parti est en pointe dans les événements : c’est son président, Joachim Coens qui, récemment, avait fait part de la nécessité de s’excuser à propos de la colonisation, et qui avait sollicité publiquement le Palais royal afin qu’il s’exprime à cet effet. Pour Eric Van Rompuy, aussi, l’on pourrait passer au stade des « excuses » au détour des travaux de la commission parlementaire.

Des réparations ?

On le constate, à ce stade, il n’y a pas unanimité dans le champ politique en faveur d’excuses, mais elles pourraient naître au bout de la commission parlementaire. Pour Bob Kabamba, professeur de sciences politiques à l’université de Liège, c’est peut-être parce que, si excuses il y a, se posera la question des réparations… « Et c’est sans doute pour cela qu’on constate une certaine frilosité politique », estime le politologue. « Le risque, en cas de réparation, est de voir arriver la délicate question financière et notamment de savoir qui va payer. » Dans une Belgique désargentée et où le problème communautaire n’est jamais loin, cette question mérite certainement réflexion lors d’une commission… Sans parler de l’opposition aux excuses qui vit encore dans certains partis, pour Bob Kabamba. « Je pense qu’une partie du MR et du CDH n’est pas enchantée de voir remettre en cause la question coloniale. » Ce serait pour accorder ces violons que beaucoup attendent la commission parlementaire, qui permettrait de trouver un accord entre partis, et, éventuellement, avec le Congo. « Car pour parler de dédommagements, il faudra être deux… » Le débat à la Chambre promet des échanges animés.

Un mois au parfum de soldes… mais sans soldes

Un mois au parfum de soldes… mais sans soldes
BELGA

C’est ce mercredi 1er juillet qu’auraient dû démarrer les soldes d’été… si le coronavirus n’était pas venu chambouler le commerce et les habitudes de consommation. Il y a un mois et demi, la Chambre a voté un texte pour reporter ce rendez-vous estival au mois d’août. Le but ? Laisser plus de temps aux commerçants du non-alimentaire, privés d’activités par le confinement entre le 18 mars et le 11 mai, pour écouler leur marchandise avec des marges inchangées et ainsi se refaire un semblant de santé financière. Les ministres Nathalie Muylle de l’Economie et Denis Ducarme des Indépendants ont applaudi. L’Union des classes moyennes (UCM), son alter ego flamand l’Unizo ou encore le Syndicat neutre pour indépendants (SNI) ont crié victoire, eux dont la majorité des membres réclamait ce mois de répit sans prix massacrés.

« Cela partait d’une bonne intention, celle de rallonger le temps des ventes à prix plein pour des collections à écouler de toute façon avant la rentrée », commente Pietro Zidda, professeur de marketing à l’UNamur. Sauf qu’avec du recul, la bonne idée n’en était peut-être pas une, pointe l’expert avec cet argument : la Belgique n’est pas une île. Le commerce transfrontalier le lui rappelle régulièrement de façon cinglante. Nouvelle démonstration ici : en France, aux Pays-Bas, au Luxembourg et en Allemagne, les soldes auront lieu comme d’habitude en juillet. Avec la réouverture des frontières et la multiplication des mini-trips comme ersatz de vacances estivales, de nombreux consommateurs belges ne se priveront pas de profiter des bonnes affaires dans les pays voisins. Dans le même rayon d’idée, soulignons que l’e-commerce opéré depuis l’étranger maintiendra lui aussi son festival de promos en juillet.

Shopping plus plaisant

A ceci s’ajoute une série d’autres réalités, nationales cette fois. A commencer par la force de l’habitude. « Ma main à couper que, malgré le report des soldes, des consommateurs se rendront en magasin pour vérifier s’il n’y a quand même pas de bonnes affaires à réaliser », avance Pietro Zidda. Des prix plus bas, couplés à l’autorisation donnée dès ce mercredi de faire du shopping à deux et sans limite de temps pourraient motiver davantage de clients à braver leur crainte de fréquenter les quartiers et les centres commerciaux.

Et des réductions, il y en aura certainement… « Reporter les soldes était une décision malencontreuse car certains secteurs, dont celui de la mode, sont en pleine déconfiture. Ils ont besoin d’attirer davantage les consommateurs. Quant à ces derniers, ils doivent faire face à des restrictions de dépenses à cause des mesures de chômage économique », explique Dominique Michel, administrateur délégué de Comeos. C’est pour cela que la fédération du commerce organisé lance une opération de marketing baptisée Summer Deals et derrière laquelle se rangent bon nombre de chaînes. Ce ne sont pas des soldes en tant que tels, puisque c’est interdit par la loi. Mais cela y ressemble furieusement.

Réaction en chaîne

En cette période d’attente durant laquelle les ventes à perte et l’affichage de pourcentages de réduction sont interdits, « nous allons assister à des contournements de la loi », prédit Pietro Zidda. « Il y aura de discrètes diminutions de prix qui circuleront par le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux. Les magasins se rempliront en une semaine ». Vrai ? Faux ? Réponse dès ce week-end… Il est en tout cas certain qu’en cette période particulière, les promotions attireront… les promotions. Pas question de laisser filer la clientèle à la concurrence qui offrirait de meilleures conditions. C’est dans ce contexte que plus de quatre commerçants sur dix (44 %) comptent proposer des ventes couplées (pratique légale en période d’attente consistant à octroyer un pourcentage de réduction à l’achat de plusieurs articles), selon un tout récent sondage mené par l’Union des classes moyennes.

Le SNI estime, lui aussi, que les ventes couplées pourraient avoir le vent en poupe chez les petits commerçants. Mais à leur corps défendant. « Si les chaînes accordent de nombreuses remises en juillet et cassent les prix pour attirer la clientèle, les petits n’auront d’autre choix que de suivre. Et cela aura un impact négatif sur les soldes », déclare Christine Mattheeuws, présidente du SNI, sans toutefois s’avancer sur les soldes d’août. A l’UCM, par contre, on prédit déjà des soldes avec « de grosses liquidations allant de -60 à -70 % ». Plus d’un consommateur en salive déjà.

Erquelinnes: une institutrice tue deux de ses enfants puis tente de se suicider

Le mari et père de famille a découvert le drame en rentrant à son domicile après sa journée de travail.
Le mari et père de famille a découvert le drame en rentrant à son domicile après sa journée de travail. - belga

C’est le père de famille qui, ce mardi en fin d’après-midi en rentrant de son boulot d’ouvrier dans les espaces verts, a découvert l’horreur : son épouse avait taillé les veines de leurs trois enfants de 22 mois, sept ans et neuf ans. Elle a ensuite tenté de se donner la mort en ingurgitant une grande quantité de médicaments. Les deux cadets, deux petites filles, étaient déjà décédés lors de la découverte du drame dans l’habitation familiale du village de Hantes-Wihéries (Erquelinnes, dans le Hainaut), tandis que l’aîné a dû être stabilisé sur place avant d’être emmené, en début de soirée, à l’hôpital de Jolimont (La Louvière) au service de réanimation. La maman, dont l’état était jugé « très critique » également, a quant à elle été emmenée à l’hôpital Marie Curie de Charleroi.

Le bourgmestre, David Lavaux, s’est rendu sur les lieux rapidement : « Cette dame a été institutrice dans plusieurs de nos écoles communales, pour des remplacements, et elle et son mari étaient guides nature dans la réserve naturelle de la région », explique-t-il, sous le choc. Elle était alors « avenante, impliquée, joyeuse », mais elle avait été contrainte d’avorter pour raisons médicales, juste avant d’avoir son dernier enfant. Cette perte l’avait fait sombrer dans une dépression qu’elle ne parvenait pas à surmonter, malgré le soutien de son mari. Elle ne travaillait plus depuis lors, elle s’était repliée sur elle-même et les enfants, surtout le bébé, avec lequel elle était fusionnelle et qu’elle « portait toujours dans les bras ». Elle n’avait pas remis les enfants à l’école à l’issue du confinement, et elle aurait même annoncé qu’elle ne souhaitait pas les faire réintégrer l’école en septembre, préférant leur enseigner elle-même à la maison.

« Il y a eu un basculement, elle n’était plus la même, même si elle restait souriante vis-à-vis des gens qu’elle croisait… Le confinement n’a pas arrangé les choses, elle est probablement restée à ruminer de sombres idées », ajoute le bourgmestre. « Mais elle a toujours été une mère très attachée à ses enfants, très prévenante et dévouée. Elle n’aurait pas voulu faire de mal aux petits, sans doute a-t-elle voulu partir et prendre les enfants avec elle… C’est un immense malheur. » Les enquêteurs et le médecin légiste sont arrivés sur place rapidement, rejoints, dans le courant de la soirée, par le parquet.

« Partir avec les petits »

« Partir avec les petits » : le scénario est malheureusement classique. Ainsi, en novembre dernier, une mère s’était enfoncée dans l’étang du parc Louise-Marie à Namur en emportant avec elle deux de ses enfants – ils avaient pu être sauvés, elle s’était noyée. En septembre 2017 à Ougrée (région liégeoise), Tatyana Hylko avait tué son fils Ivan, 11 ans, avec une hache achetée à cet effet quelques heures plus tôt. Alertée par les cris, sa fille aînée avait pu s’échapper chez une voisine ; la mère – qui a été internée – avait expliqué vouloir partir avec eux. Rita Henkinet a quant à elle écopé de dix ans de prison, à la cour d’assises de Liège en 2016, pour l’assassinat de ses deux enfants lourdement handicapés. Elle était en dépression au moment des faits et elle avait tenté de se suicider après les avoir étouffés. Mais le drame le plus connu est celui des cinq enfants de Geneviève Lhermitte, âgés de 3 à 14 ans et tués l’un après l’autre, en 2007, par leur mère. Celle-ci avait été condamnée à la perpétuité.

Dans ce qu’on appelle le « suicide altruiste », l’auteur – généralement la mère, mais de plus en plus souvent le père vu l’implication paternelle grandissante au sein de la cellule familiale – pense qu’il n’y a plus d’autre issue que la mort, qu’elle estime plus agréable que la vie : « L’idée de tuer apparaît d’abord comme un flash, a expliqué le professeur Fabienne Glowacz, docteur en psychologie de l’ULiège et expert judiciaire, au sujet de l’acte infanticide. Ensuite, cette idée est de plus en plus présente, envahissante, avec des ruminations, pour finalement apparaître comme étant la seule manière de sauver ses enfants, de les libérer ». Les faits peuvent survenir sans signes avant-coureurs : « Il y a parfois une incongruence entre la personne que l’on voit, qui semble fonctionner normalement, et le fait qu’en parallèle, elle évolue avec ce qui finit par lui apparaître comme étant la seule solution possible », avait ajouté l’expert.

Poutine, gagnant à coup sûr du vote pour sa réforme de la Constitution

Des bureaux de vote improvisés ont ouvert un peu partout à travers le pays, comme ici dans la gare de Kazansky.
Des bureaux de vote improvisés ont ouvert un peu partout à travers le pays, comme ici dans la gare de Kazansky. - Reuters.

Le vote pour la réforme de la Constitution voulue par Vladimir Poutine se termine ce mercredi comme elle a commencé jeudi dernier : une semaine entière de bonnes surprises pour booster l’enthousiasme des électeurs – et le soutien en faveur du chef du Kremlin. Formellement, le scrutin se fait dans des conditions les plus neutres pour ne pas influer le vote. Mais, depuis l’omniprésence des affiches du « oui » jusqu’aux cadeaux distribués dans une ambiance de kermesse, tout a été fait pour garantir la victoire du Kremlin. En plein vote, l’institut officiel de sondages a d’ailleurs déjà donné le « da » gagnant à plus de 75 %. Mardi, le président russe, Vladimir Poutine, a appelé ses concitoyens à garantir « la stabilité, la sécurité et la prospérité ».

« J’ai voté “oui”. Parce qu’il faut soutenir Poutine, seul leader possible aujourd’hui de la Russie. Et parce qu’il faut faire entrer ces importants amendements dans notre Constitution », glisse Nadia, grand-mère parmi d’autres fidèles du président à Moscou. « Vous connaissez la vieille blague sur les élections sous Poutine ? Le soir du scrutin, on lui annonce la mauvaise nouvelle : peu de gens ont voté. Puis la bonne nouvelle : il a gagné… Ce vrai-faux référendum ne fera pas exception : le nombre de bulletins va être gonflé », ironise Maria, sa petite-fille. Elle vote « non ». Contre les amendements et contre tout le système derrière. En Russie, la politique est souvent sujette à clivage entre générations – sans effet sur leurs bonnes relations au quotidien…

Soupçons de fraude

Les soupçons de fraude sont d’autant plus grands pour cette élection que le vote a été étalé sur une semaine jusqu’au 1er juillet. Une mesure de précaution en période de coronavirus afin d’éviter trop d’affluence dans les bureaux de vote. Un moyen aussi de rendre impossible le contrôle strict et permanent sur toutes les urnes. A Moscou, principal foyer de la pandémie, certes en plein déconfinement mais avec toujours plus de 700 nouveaux cas par jour, les électeurs peuvent d’ailleurs voter aussi par internet. Et même deux fois, électroniquement puis physiquement comme l’a montré dans les faits un journaliste d’une télévision indépendante. Une faille parmi tant d’autres. Pour se rapprocher des électeurs et booster le taux de participation, des bureaux de vote improvisés ont ouvert un peu partout à travers le pays dans des endroits inattendus. En pleine campagne, sur un parking, à l’entrée d’immeuble. C’est légal dans le cadre de cette élection qui n’est pas formellement un référendum mais « un vote populaire ».

La campagne d’affichages interpelle pareillement. Seul le « oui » a eu des espaces publicitaires, en masse le long des rues comme dans les boîtes aux lettres. Mais nulle part n’apparaissent les amendements clef de la réforme lancée par surprise par Vladimir Poutine lors de son discours à la nation le 15 janvier, lorsqu’il a feint de vouloir bâtir un régime plus parlementaire « parce que la Russie est mûre ». Six mois après un toilettage institutionnel mené au pas de charge, la réforme renforce au contraire les pouvoirs du chef de l’Etat et, surtout, permet à Vladimir Poutine de remettre ses compteurs présidentiels à zéro. Au terme de son mandat en 2024, après un quart de siècle au pouvoir, il pourra rempiler jusqu’en 2036.

Le chef du Kremlin, qui par le passé à maintes fois promis de ne pas changer la constitution pour rester au pouvoir, a déclaré qu’il n’avait pas encore décidé s’il se représenterait en 2024. Mais il s’est d’ores et déjà dit confiant qu’une « majorité absolue » de Russes soutiendra la réforme car « nos citoyens partagent et soutiennent ces positions ». Vladimir Poutine ne parlait pas des amendements institutionnels mais des multiples changements venus s’ajouter au fil des consultations depuis janvier.

Mise en scène électorale

Les affiches qui en vantent les mérites font passer clairement le message, déclinant les thématiques avant tout sociétales et conservatrices de la réforme. La photo d’un enfant embrassant sa grand-mère rappelle que l’indexation des retraites fait son entrée dans la constitution. Celle d’une fratrie entourée de père et mère renvoie à un autre amendement phare : la limitation du mariage à l’union entre homme et femme afin de sauvegarder les valeurs traditionnelles familiales. Illustrée par une photo de Crimée, la péninsule récupérée à l’Ukraine par la Russie en 2014, la promesse de ne céder aucune frontière sera désormais gravée dans la loi fondamentale.

« Ces amendements ne sont que les plats d’accompagnement pour faire passer le plat principal, la possibilité donnée à Vladimir Poutine de rester au pouvoir. Le Kremlin savait qu’il ne gagnerait pas le vote sur cet amendement… », reconnaît sans ambages une source proche du Kremlin. Pour lui, il n’y a pas de doute : ce changement, décidé bien avant le discours présidentiel du 15 janvier, est le seul motif de cette réforme ; les amendements axés sur les valeurs conservatrices et patriotiques doivent garantir son succès dans les urnes. « Personne n’est dupe et tout le monde comprend pourquoi, malgré les risques sanitaires liés au coronavirus, le Kremlin a tenu à organiser cette mise en scène sans vraie campagne électorale », prévient le politologue Fyodor Krasheninnikov. « La réforme ne soulève pas de fort enthousiasme. Mais les électeurs fidèles à Poutine le resteront, d’autant plus que beaucoup sont obligés d’aller voter, notamment chez les travailleurs du service public ».

Ce vote révèle toutefois aussi une vague latente de contestation. « Depuis deux ans, je doutais de plus en plus du système, notamment avec la réforme de la retraite et les fermetures d’hôpitaux. Nous sommes par nature patients et passifs. Mais, avec les dysfonctionnements pendant le coronavirus et ce vote constitutionnel, c’est en train de changer… », raconte parmi d’autres Svetlana Bystrova, 45 ans, employée dans un institut éducatif à Moscou. Elle votera « niet ». Jusque-là, elle avait pourtant été une fidèle électrice de Vladimir Poutine, longtemps membre du parti au service du chef du Kremlin. Mais la frustration a viré à la colère. Elle vient de rendre la carte du parti et, sur son compte Facebook, décrit ouvertement sa grogne contre les autorités. « Tous les changements proposés auraient pu se faire par de simples lois. Ils ont été ajoutés juste pour permettre à Vladimir Poutine de rester au pouvoir. Combien de fois avait-il pourtant promis qu’il ne toucherait pas à la constitution pour se maintenir au Kremlin ? », s’insurge Svetlana Bystrova pour qui cette réforme a été « la goutte qui a fait déborder le vase ».

Ce vote intervient avant que ne commencent à se concrétiser les méfaits économiques du confinement. La crise pourrait attiser les mécontentements. Quelque 40 % de la population ont déjà vu son pouvoir d’achat chuter et 10 % des Russes ont perdu leur travail, selon l’Ecole des hautes études en économie. Et ce, après déjà de fortes baisses des revenus réels depuis 2014. « Le pouvoir savait qu’il devait se dépêcher pour organiser ce vote avant que la crise économique ne se fasse sentir… », explique la politologue Ekaterina Schulmann. « Dans certaines grandes villes, où comme à Moscou et Ekaterinbourg la société civile fourmille de foyers d’opposition, mais aussi dans plusieurs régions d’Extrême Orient et de Sibérie, qui se sentent oubliées et par le passé ont déjà voté contre le pouvoir en place, la marge de succès du “oui” pourrait se révéler faible ».

Un pâle plan de relance

Le malaise gagne aussi les milieux économiques, alors que les experts anticipent après le coronavirus une récession entre 4 et 10 % pour 2020. Le gouvernement a promis 500 nouvelles mesures. Les voix libérales le pressent de puiser dans ses réserves (150 milliards de dollars du fonds souverain, 500 milliards en or et devises). Mais le plan de relance des autorités a jusque-là fait pâle figure. « Au-delà des difficultés conjoncturelles, nous sommes nombreux dans les milieux économiques à se projeter sur le long terme », insiste Alexandre Khuruji, adjoint de l’ombudsman des entrepreneurs. « Ceux qui votent “oui” à la réforme de la Constitution veulent la stabilité. Ceux qui votent “non” veulent une nouvelle dynamique, pour eux et leurs enfants ».

Malgré les multiples initiatives des autorités, avec notamment des distributions de cadeaux, le taux de participation pourrait être peu élevé et le plébiscite moins soutenu que prévu. « C’est un fait qu’en trois ans, la base de soutien de Poutine s’est effritée. Surtout chez les jeunes qui veulent une nouvelle perspective, chez les hommes d’affaires qui veulent une nouvelle économie, chez l’élite intellectuelle qui veut plus de liberté », résume Lev Goudkov, directeur du centre indépendant de sondages Levada. En 2017, à la veille de la réélection de Vladimir Poutine, 63 % disaient faire confiance en son régime. Ils ne sont aujourd’hui plus que 25 %. Mais la cote de popularité personnelle du président, malgré une chute de vingt points en deux ans, reste élevée. Avec quelque 60 % de soutien, le chef du Kremlin n’envisage donc pas de perdre ce vote de confiance pour sa Constitution.

La Chine a profité de la crise du coronavirus pour avancer ses pions militaires

Un contingent de soldats de l’armée chinoise avait été convié par les autorités russes à participer à la grande parade militaire sur la place Rouge, ce 24 juin à Moscou, pour célébrer la victoire sur l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Un contingent de soldats de l’armée chinoise avait été convié par les autorités russes à participer à la grande parade militaire sur la place Rouge, ce 24 juin à Moscou, pour célébrer la victoire sur l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale. - Reuters.

ENTRETIEN

Pendant la crise du Covid-19, la Chine a continué à avancer ses pions militairement. Avec quel impact pour la sécurité régionale et mondiale ? Décodage avec Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques, Paris).

Alors que Pékin veut imposer l’image d’une armée de plus en plus professionnelle, l’affrontement récent entre troupes chinoises et indiennes à coups de pierres et de gourdins ne donne-t-elle pas plutôt une impression d’indiscipline ?

Cet incident (qui aurait fait des dizaines de morts des deux côtés au Ladakh dans la nuit du 15 au 16 juin, NDLR) reste assez mystérieux : on ne sait pas ce qui l’a provoqué, s’il s’agit d’un dérapage incontrôlé ou d’une volonté du pouvoir central chinois d’affirmer une position de force, de tester la réaction indienne. Il a en tout cas été suivi d’un discours apaisant du gouvernement chinois affirmant qu’il n’y avait pas de situation conflictuelle avec l’Inde. Cet accrochage fait cependant penser à d’autres incidents en mer de Chine méridionale où la Chine n’hésite pas à créer de fortes tensions, comme pour tester la résistance de ses voisins.

Il y a aussi eu, ces dernières semaines, de très nombreuses missions militaires chinoises tout près de Taïwan. La situation y est plus menaçante ?

Il y a en effet d’incessantes incursions de l’Armée Populaire de Libération (APL) dans les eaux territoriales et dans l’espace aérien taïwanais. Il y avait eu une pause au tout début de l’année, au plus fort de la crise chinoise du Covid. Et puis, juste après la réélection en janvier de la présidente Tsai Ing-wen, qui n’avait pas plu du tout au pouvoir chinois, Pékin a multiplié manœuvres et provocations. Dans sa rhétorique, la Chine avait déjà durci le ton, indiquant que la réunification est inévitable et que « l’invasion est une option ». Les intrusions dans l’espace taïwanais ont repris de plus belle d’autant que Pékin sait bien que le principal soutien militaire de Taïwan, les États-Unis, est actuellement dans l’incapacité de réagir. Et cela vaut aussi pour la mer de Chine méridionale : sur ces questions, Trump parle dans le vide, il peut surjouer l’hypothèse d’une réaction, mais elle ne sera pas accompagnée d’un déploiement militaire massif. L’armée américaine est fort impactée par le Covid. Elle ne réagirait en force que si le territoire américain qui était menacé.

Revenons à la mer de Chine méridionale. Que s’y passe-t-il ?

La Chine reste sur la même ligne : Pékin rejette tous les règlements juridiques internationaux qui lui donnent tort dans son occupation militaire d’îlots réclamés par d’autres pays. Le gouvernement chinois affirme que ces décisions se basent sur des traités humiliants, accuse de partialité un juge japonais qui siège à La Haye, et continue les provocations, sachant que ni le Vietnam ni les Philippines, qui réclament leur souveraineté dans cette zone, n’ont les moyens de répondre aux actes invasifs chinois. Par ailleurs, il y a aussi les îles Senkaku-Diaoyu que se disputent Chine et Japon. Or le gouvernement Abe, qui joue lui aussi sur la carte nationaliste, a annoncé l’adoption d’un cadre législatif et juridique qui lui permettrait de revendiquer pour de bon l’archipel. Et la Chine de dénoncer ces provocations japonaises…

Le mois dernier, le Premier ministre Li Keqiang a annoncé, malgré un budget resserré pour cause de Covid, une hausse de plus de 6 % des dépenses militaires pour les porter à 180 milliards de dollars, ce qui est énorme, mais ne représente qu’un quart du budget américain de la Défense…

Cette hausse du budget consacré à la Défense en période de crise a en effet choqué certains observateurs. La Chine n’a pas, à moyen terme, l’ambition de devenir la principale puissance militaire au monde. Par contre, elle a pour objectif d’être capable de rivaliser avec la puissance américaine dans la zone Asie-Pacifique : une stratégie jugée essentielle par les dirigeants chinois. Ils s’emploient surtout à faire monter en gamme et en puissance l’APL, en la rendant plus professionnelle, en modernisant ses équipements. La Chine affiche un nombre de navires militaires plus élevé que celui des États-Unis (335 contre 285), mais leurs capacités d’intervention restent bien en deçà de celle des USA. Un troisième porte-avions chinois est ainsi en cours de construction, mais, contrairement à ceux des États-Unis, les deux précédents ne sont pas à propulsion nucléaire : ils doivent donc se ravitailler en fuel, tandis que les bâtiments américains sont parfaitement autonomes. Et ces porte-avions chinois n’ont jusqu’ici jamais été utilisés en opérations, ils ont simplement navigué. Puisqu’ils n’ont jamais combattu, on ne sait donc pas à quel point les équipages sont entraînés, de quoi ils sont capables.

Il y a aussi un énorme déséquilibre Chine-USA en matière de bases militaires à l’étranger…

En effet : la Chine n’en a qu’une, celle de Djibouti. Elle est certes située dans une zone stratégique, à côté de bases américaine et française. Pour le reste, elle s’appuie sur ses partenaires économiques qui lui sont redevables et mettent à sa disposition leurs installations portuaires où les navires militaires chinois peuvent faire halte, au Sri Lanka, au Pakistan, en Birmanie, en Thaïlande…

À l’époque de la Guerre froide USA-URSS, le penseur français Raymond Aron parlait de « paix impossible, guerre improbable » entre les deux puissances ennemies. Une logique qui pourrait s’appliquer dans l’actuel différent entre les États-Unis et la Chine ?

L’URSS et les USA appartenaient à des systèmes incompatibles : l’un des deux devait forcément disparaître et l’autre prendre le dessus, ce qui rendait la paix improbable, tandis que l’équilibre des forces rendait la guerre impossible. Or actuellement, les États-Unis conservent une puissance militaire infiniment supérieure à celle de la Chine, notamment en matière de capacité nucléaire, de missiles balistiques. Cependant, Chine et USA appartiennent au même système mondial. En dépit de la guerre commerciale en cours, ces deux pays restent très dépendants l’un de l’autre. La paix entre eux est donc loin d’être impossible. Washington se plaît à remettre en avant ce concept de nouvelle Guerre froide, parce que ce sont les Américains qui ont gagné la dernière fois ! Mais la Chine n’a aucune intention de suivre la voie de l’URSS, bien au contraire…

Même si l’actuelle administration américaine maltraite ses partenaires traditionnels, des alliances existent encore. La Chine a-t-elle des alliés militaires ?

Elle a des partenaires, notamment la Russie. Elle peut aussi compter sur l’Organisation de Coopération de Shanghai, créée en 2001. Cette organisation intergouvernementale régionale asiatique de coopération économico-militaire regroupe, autour de la Chine et de la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, rejoints en 2015 par l’Inde et le Pakistan. Il ne s’agit certes pas d’une alliance aussi structurée que l’Otan, mais il est faux de dire que la Chine est isolée.

Les incursions militaires chinoises qui jouent sur la provocation risquent-elles prochainement de mal tourner ?

C’est à Taïwan qu’il y a, il me semble, le plus grand risque d’escalade. Sur ce dossier, la Chine se comporte de façon autiste, refusant tout dialogue. Xi Jinping est en pleine affirmation de la puissance chinoise. Mais derrière l’absence de dialogue officiel entre Pékin et Taïwan, il y a cependant des relations très étroites entre les deux rives : des échanges commerciaux gigantesques, des investissements taïwanais massifs en Chine, des liaisons aériennes quotidiennes multiples, des échanges touristiques. Et même si Taïwan ne pèse pas lourd, en termes de superficie, de population ou de puissance militaire par rapport à la Chine, ce territoire dispose d’une solide capacité de défense. En cas d’attaque chinoise contre son système démocratique, les rampes de missiles taïwanais lui permettraient de pulvériser Shanghai et les autres villes côtières chinoises, poumon économique de la Chine. Or la Chine a jusqu’ici fait preuve d’un certain pragmatisme…

Paolo Giordano: «Une idée de sacrifice est entrée dans nos vies privilégiées»

Paolo Giordano.
Paolo Giordano. - Daniel Mordzinski.

ENTRETIEN

Paolo Giordano est un physicien qui a pris d’assaut la scène mondiale de la littérature avec son premier roman La solitude des nombres premiers. Dans son essai Contagions, écrit au début de la pandémie en Italie, il décrit la vie en confinement mais dit aussi ce que les chiffres nous enseignent sur cet ennemi invisible. Cet entretien « post corona » commence par la question inévitable : « Où êtes-vous en ce moment » ? « Je suis à Rome dans ma maison et mon bureau minuscule, mais heureusement, cela fait des années que je vis là, je connais l’endroit, l’ambiance, et cela rend donc la situation un peu moins étrange. »

Vous avez écrit cet essai sur le virus et le confinement au tout début de la pandémie. Le romancier merveilleux que vous êtes recourt ici aux mathématiques, à sa formation scientifique de physicien. Pourquoi la science ? Pourquoi ces mathématiques à nouveau ?

Parce que tout d’un coup, les mathématiques sont entrées dans nos vies. Je suppose que ce n’est pas de la meilleure façon. J’ai commencé à écrire ce livre fin février. L’épidémie était alors officiellement seulement présente en Italie, et même là, c’était encore invisible. La contagion s’accélérait de jour en jour très rapidement mais l’urgence n’était pas encore visible. Le virus n’avait pas encore atteint les hôpitaux et ce n’était pas encore une urgence sanitaire. C’était en fait essentiellement une urgence mathématique. J’ai réalisé alors deux choses qui avaient à voir avec les mathématiques. D’une part, si les gens n’étaient pas en mesure de donner un sens à ces chiffres, ils allaient encore être plus effrayés qu’il ne le fallait car ils étaient devant une situation qui semblait sur le point d’exploser, mais par ailleurs, si l’interprétation des chiffres n’était pas la bonne, il était très facile d’avoir une mauvaise idée de ce qui pourrait arriver. Je me souviens de discussions avec des gens qui me disaient « Oh, vous verrez dans quelques semaines tout cela sera terminé et nous ne nous en souviendrons même pas ». Mais les mathématiques disaient très clairement que cela ne pouvait pas être le cas. J’ai donc ressenti le besoin de m’asseoir, d’écrire et d’essayer d’expliquer ces quelques choses que j’avais comprises grâce à ma formation.

Je me souviens de déclarations où vous affirmiez que la science et la littérature possédaient toutes deux un élément de contrôle sur les choses, peut-être pas de la même manière. Mais dans une crise comme celle-ci, sans précédent et invisible, la science n’offre-t-elle pas plus de contrôle que la littérature ?

Je suis un obsédé du contrôle, je ne peux vraiment pas y renoncer et donc toute cette crise a été une leçon très forte pour moi parce que pour la première fois de ma vie, une force majeure m’interdisait complètement toute forme de contrôle. J’ai vu s’effondrer en quelques jours tous mes projets pour les mois suivants. J’étais comme tout le monde : je ne contrôlais plus mon temps. J’ai dû m’accrocher à quelque chose à faire, sentir que j’avais au moins une emprise sur quelque chose. Beaucoup d’entre nous ont compté sur la science cette fois, sans doute parce qu’elle a été et est toujours notre seule orientation à travers cette crise. En ce qui me concerne j’ai toujours utilisé les maths et les calculs pour me calmer, comme une façon de mettre de l’ordre dans le chaos que je ressens autour de moi. Et cela contrairement à beaucoup de gens pour qui les mathématiques sont source d’anxiété, de peur ou d’écrasement. Avec le coronavirus, les journées relevaient vraiment du pur chaos tout autour de nous. Il y avait juste de la confusion et j’avais besoin pour moi-même en premier lieu de mettre un peu d’ordre dans ce contexte où je n’avais peut-être pas moins de contrôle du monde, mais moins de compréhension, car nous entrions en contact avec une énorme quantité de choses dont nous ne savons toujours rien.

Cette part d’inconnu dans notre univers est une des révélations de cette crise ?

Nous oublions souvent ce que nous ne savons pas du monde, de l’univers, de la nature, de nous-mêmes en tant qu’êtres humains. La science pour moi en est un très bon rappel. Chaque scientifique sait à chaque étape de son travail que c’est bien plus ce que nous ne savons pas, que ce que nous savons, qui est important. Je pense que c’est la première fois que toute l’humanité a été en contact avec cette idée. Nous ne savons pas tout, donc nous ne pouvons pas tout contrôler. Nous devons respecter ce que nous ne savons pas et nous devons agir plus attentivement aussi à cause de ce que nous ne savons pas. Je pense que c’est un changement radical. Nous parlons beaucoup de ce qui va changer et de ce qui ne changera pas. C’est très difficile à dire, mais s’il y a une chose qui va changer selon moi, c’est notre relation à ce que nous ne savons pas.

Pour les non spécialistes, cet inconnu peut créer de la peur, les précariser, les pousser à s’accrocher à de fausses vérités inattaquables ?

C’est très complexe. Je suppose que beaucoup de gens ont été un peu déçus par la science parce qu’ils ont vu des scientifiques se contredire, ou dire quelque chose, le retirer, puis le ressortir. Je pense à la chloroquine par exemple. Nous avons donc vu la « conversation de la science » se produire devant nous, alors que nous n’en avions probablement pas du tout envie.

La science, c’est alors un peu comme les romans ou la littérature en général : poser des questions, regarder les choses sous différents angles, contradictoires parfois ?

On m’a posé tant de questions sur le message que je voulais transmettre avec ce livre particulier. La réponse est toujours : « je ne sais pas ». Il n’y a pas de message, mais essentiellement des questions que je voulais soulever. Et donc oui, la littérature pour moi porte aussi beaucoup plus sur les questions que sur les réponses. C’est un terrain de réflexion pour nous tous.

Les conversations, les discussions et les phases par lesquelles chaque pays est passé sont tellement similaires. Pensez-vous que cela nous rapprochera les uns des autres, si et quand nous nous en rendrons compte ? Ou est-ce juste une communauté de passage ?

Cela ne nous a malheureusement pas réunis. Cela aurait dû se produire car chaque pays a traversé les mêmes phases. La situation n’était pas exactement la même partout, certains pays ont été frappés plus durement, mais nous avons tous fait face à la même chose et le plus étrange est que c’était clair dès le début. Or les pays n’ont pas agi rationnellement, et le leadership pas davantage. Nous étions à des moments différents de la même chronologie et de la même évolution, mais il a fallu beaucoup de temps pour que les gens et les dirigeants – ce qui est pire – comprennent cette idée.

Êtes-vous optimiste ou pessimiste quant à l’avenir ? A cette question, Jared Diamond l’un des premiers écrivains et scientifiques à avoir écrit sur les épidémies pour le grand public, m’a répondu : « Je suis un optimiste prudent ».

Eh bien alors, probablement, je suis un pessimiste. Espérer un changement en soi est tout simplement inutile. Une seule personne ne devient pas meilleure après un traumatisme ou après une grande souffrance et je pense que c’est encore plus vrai pour les civilisations ou les sociétés. Mais nous avons vécu un tremblement de terre et il y a une occasion de se lancer dans la reconstruction, de décider de nouvelles règles et de nouveaux paradigmes, de « réparer cet avenir » pour reprendre l’intitulé de ces entretiens. Je ne suis pas optimiste, mais je pense que nous pouvons prendre ce risque et nous pouvons faire des choses nouvelles.

Et vous, allez-vous faire des choses nouvelles ? Y a-t-il quelque chose dans votre vie que vous pensez que vous pourriez changer ou qui va changer ?

Suite au livre, je débats beaucoup plus que je ne l’ai jamais fait. Je voulais mettre quelque chose dans la main des gens qui pourrait être le début de conversations sur l’avenir et les changements possibles. Sur un plan très personnel, je ne sais pas si je suis assez fort pour changer mes comportements de façon significative. J’ai tellement voyagé ces dix dernières années. Mon style de vie n’était certainement pas durable. Je ne vais pas le rendre durable, je suppose, mais je pense que je vais essayer au moins d’être plus sélectif. C’est un changement qui se produit, au moins momentanément, pour chacun de nous, alors que nous nous rendons compte que tous les désirs ne peuvent être réalisés. Il y a comme une idée de sacrifice qui est entrée pour la première fois dans nos vies privilégiées et c’est significatif, d’une certaine façon.

On pourrait dire que les humains sont comme des virus, ils sont implacables. Ils vont partout où ils le peuvent, tant que rien ne les arrête. Etes-vous d’accord ?

Oui, nous sommes très mauvais pour mettre des limites à nos modes de vie, nos désirs et à nos comportements. Puis, un événement arrive et nous rappelle que même si notre désir peut être infini, les ressources de la planète ne le sont pas. Je pense que c’est très mal de voir le virus comme quelque chose qui a apporté une forme de moralisme dans nos vies. Je déteste cette vision. J’essaie juste d’examiner les faits et cette pandémie a démontré par nombre de faits, où nous en sommes.

Vous avez pourtant été incapable de lire de la fiction pendant le confinement. Pourquoi ?

Je suppose que j’étais trop préoccupé par la réalité. Je lisais constamment des nouvelles, des articles scientifiques sur le Covid, des journaux italiens et étrangers, tout ce que je pouvais trouver sur la situation. Ce qui est très inhabituel pour moi. C’est probablement la première fois que ça m’arrive. J’ai l’habitude de passer la plupart de mon temps dans la fiction, d’échapper à la réalité, mais cette fois, il y avait tout simplement trop de choses qui se passaient et je ne voulais rien manquer, je suppose. Et il y a aussi un autre aspect que je viens de réaliser très récemment. Les histoires que nous lisons dans la littérature sont bien sûr universelles dans une certaine mesure, mais ce sont quand même des histoires sur des personnes spécifiques dans des moments précis de leur vie. Or durant ces dernières semaines, je ne pouvais pas vraiment me concentrer sur le destin individuel de qui que ce soit parce que je sentais que nous faisions tous partie d’une chose collective. Je me suis surtout exprimé en utilisant « nous » au lieu de « je » dans mon esprit. C’était tout nouveau aussi.

Dans votre essai, vous citez une phrase du physicien américain Philip Warren Anderson qui a inventé l’expression « Plus est différent » et vous concluez que « le manque de solidarité est avant tout un manque d’imagination ». C’est dans un paragraphe qui dit aussi que chacun de nous peut agir individuellement et différemment, mais que l’effet du tout pris ensemble peut être plus grand et plus vaste que nous pouvons l’imaginer ?

Oui, je pense que c’est et que ce sera le cas. J’ai toujours vu cela d’une manière géométrique comme si chacun de nous avait une sorte de rayon d’empathie autour de lui ou d’elle. Certaines personnes ont un rayon très court, de sorte qu’elles se soucient simplement d’elles-mêmes ou de leur cercle très intime. D’autres personnes sont en mesure d’avoir un plus grand rayon d’empathie. Et en quelque sorte cette expérience, au moins pour un court moment, a élargi l’empathie pour chacun de nous. Il y a eu des semaines pendant lesquelles nous nous sommes tous comportés au moins de manière à protéger quelque chose qui était un bien commun. Il y avait notre système de santé publique ou la population la plus vulnérable – même des gens que nous ne connaissons pas et que nous n’aurons jamais à connaître. C’était donc une explosion d’empathie d’une façon ou d’une autre. Mais nous constatons également que c’est limité parce que maintenant que la situation s’améliore dans nos pays, nous ne sommes pas vraiment en mesure de nous soucier, par exemple, des gens en Amérique du Sud qui traversent la pire phase de l’épidémie, que nous avons connue il y a quelques semaines. C’est tout simplement trop loin et nous semblons incapables d’atteindre cette part du monde. Il y a donc dans cela une raison pour espérer et une raison d’être pessimiste.

L’empathie, dit-on, est renforcée ou engendrée par les romans, la littérature et l’art en général. Pensez-vous que cela peut faire une différence ? Ou est-ce juste une vue sentimentale ?

Non, je pense vraiment qu’ils jouent ce rôle et je n’écrirais pas si je ne croyais pas que cela ne pourrait pas le faire. C’est vraiment l’aspiration que j’ai pour l’art et pour l’écriture. Tout le reste n’est en quelque sorte pas important. C’est cela que réalise l’acte d’écrire une histoire fictive. Se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, différent de soi ou écouter la lecture d’un livre raconté dans la voix de quelqu’un qui est si différent de soi dans la vie réelle, nous rappelle que les bases de notre existence sont exactement les mêmes, peu importe où nous vivons, comment nous avons grandi, avec quelles valeurs et idées ou dans quelle partie du monde. Il y a un noyau commun que nous partageons tous et je pense que la littérature est vraiment un acte de foi dans ce noyau.

Souhaitez-vous partager une réflexion avec ceux et celles qui nous lisent ou nous regardent ?

Une invitation aux adultes d’abord : n’oublions pas trop rapidement ce qui s’est passé. Parce que c’est exactement ce que nous avons tendance à faire après un traumatisme collectif comme celui-ci. Nous avons tendance à nous précipiter vers la manière dont les choses étaient, essayer d’oublier tout et aller de l’avant. Mais je pense que ce serait très irrespectueux de toute la douleur qui se vit toujours en ce moment.

Et pour les jeunes ?

Je suis beaucoup plus optimiste qu’il y a quelques mois. Je n’ai aucune preuve, c’est un sentiment, donc je parle juste émotionnellement. Avant le corona, j’avais vraiment le sentiment que l’avenir ne pouvait pas donner aux jeunes générations l’espace pour se déplacer, s’inventer, devenir meilleur. J’avais l’impression que le monde était très fermé. Je sens le contraire maintenant, comme s’il y avait un nouvel espace qui s’ouvrait. Je ne sais pas où, je ne sais pas comment. Cela dépendra probablement des gens. En ce sens, je suis inutilement optimiste.

Paolo Giordano, Contagions, Seuil, 64 pp

Pékin dicte sa loi à Hong Kong, dynamitant sa promesse d’autonomie

L’annonce ce mardi de l’adoption en urgence par le parlement chinois de la loi sur la sécurité à Hong Kong a entraîné des rassemblements d’opposants vite réprimés comme dans ce centre commercial. © AFP
L’annonce ce mardi de l’adoption en urgence par le parlement chinois de la loi sur la sécurité à Hong Kong a entraîné des rassemblements d’opposants vite réprimés comme dans ce centre commercial. © AFP

Décodage

C’est la fin de Hong Kong, le début du règne de la terreur, avec ses poursuites arbitraires, prisons clandestines, procès secrets, confessions forcées, médias réprimés et censure politique ». C’est ainsi que le jeune démocrate hongkongais Joshua Wong a réagi sur Twitter à l’annonce, ce mardi, de l’adoption en urgence par le parlement chinois de la loi sur la sécurité à Hong Kong, dont le texte n’a pas été rendu public.

« Avec une loi mal définie aux pouvoirs énormes, la ville va se transformer en un État dominé par la police secrète », poursuit-il. « Les protestataires de Hong Kong courent le risque majeur d’être extradés vers les tribunaux chinois, avec à la clé des condamnations à vie. Cependant, même sous le vent mauvais du régime autoritaire chinois, nous, citoyens de Hong Kong, allons continuer à nous battre pour nos libertés et notre démocratie, pour les prochaines générations. Quand la justice défaille, la lute continue ».

Bigre, l’heure est si grave ? Oui.

« L’adoption de cette loi de sécurité nationale est la plus sévère menace contre les droits humains dans l’histoire récente de la ville », analyse Joshua Rosenzweig, qui dirige l’équipe Chine chez Amnesty International. « Désormais, la Chine a le pouvoir d’y imposer ses propres lois à toute personne qu’elle juge suspecte. La Chine a imposé cette loi extrêmement rapidement et dans une atmosphère de secret complet. Cela nous fait craindre que Pékin ait créé de façon très calculée une arme de répression à utiliser contre ceux qui critiquent le gouvernement, y compris tous ceux qui expriment simplement leurs vues ou protestent pacifiquement. Le fait que les autorités chinoises ont adopté cette loi sans que les citoyens de Hong Kong en aient pris connaissance en dit long sur leurs intentions. Leur but est, désormais, de gouverner Hong Kong par la peur ».

Si le parlement de Pékin a adopté ce texte avec une telle urgence, c’est parce que, pour le pouvoir chinois, il n’était pas question de voir dans les rues en ce 1er juillet, date anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, les mêmes foules que l’an dernier clamer leur attachement à l’autonomie de leur ville, théoriquement garantie par Pékin jusqu’en 2047. Il s’agit aussi pour Pékin, échaudé par la déroute de ses partisans lors des élections locales de novembre dernier, d’empêcher que les opposants à la mainmise chinoise remportent les élections pour le Conseil législatif de Hong Kong qui auront lieu en septembre prochain.

Pour Philippe Dykes, le très rigoureux président de l’Association du barreau de Hong Kong, la procédure suivie pour imposer cette loi de sécurité nationale, que les Hong Kongais avaient bruyamment refusée lors de manifestations en 2003, est « du jamais vu constitutionnel ». La loi est en effet en totale contradiction avec le Pacte international relatif aux droits civils et politiques en vigueur à Hong Kong selon la Basic Law, cette constitution négociée par Londres et Pékin avant la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, garantie par l’ONU. Un accord que Pékin vient de dynamiter.

Bloqué aux quatre coins du monde, le personnel humanitaire a dû s’adapter pour traverser la crise

Rentrer… ou rester ? Au milieu du mois de mars, alors que le virus progresse à vitesse grand V et que les pays se confinent les uns après les autres, le personnel humanitaire expatrié fait face à un dilemme : rejoindre l’Europe ou continuer le travail sur le terrain, sans certitude de pouvoir quitter le pays en cas de souci. Certains n’ont pas eu choix, leur mission a été stoppée pour des raisons sanitaires, de sécurité ou par manque de personnel.

Sophie Leonard, elle, n’a même pas envisagé la question. « On m’a informé des possibilités de vols de rapatriement vers la Belgique. Mais j’ai la responsabilité des urgences ici donc je serais la dernière personne à quitter le bureau », sourit la représentante adjointe de l’Unicef en Côte d'Ivoire. Même raisonnement pour Youri Francx, Bruxellois en poste en Ouganda depuis deux ans et demi pour Handicap International. « La question s’est posée quand les frontières commençaient à se fermer. Mais je fais partie du personnel dit « essentiel », ça signifie que je suis censé être le dernier à quitter le territoire. La Belgique commençait à entrer dans son pic, avec ma femme, on s’est donc dit que ce n’était pas le meilleur moment pour rentrer ».

Chez Médecins du Monde Belgique, la moitié du staff international a pris un vol de retour. « Surtout des gens en famille », commente Stéphane Heymans, le directeur des opérations. L’autre moitié est restée sur le terrain et elle y est encore aujourd’hui : la plupart des frontières sont toujours fermées et les vols internationaux quasi inexistants. « J’ai déjà vécu dans le passé des petites montées de violence durant lesquelles on devait rester chez soi. Mais c’était court et en général, l’aéroport était la première chose qui rouvrait. Ici, c’est long et l’aéroport est probablement la dernière chose qui va réouvrir », anticipe Youri Francx.

La situation, inédite, a des conséquences pour toutes les ONG et agences internationales. « Normalement, quand il y a un accident, une attaque, nous avons l’obligation d’évacuer les gens. Mais là, les agences spécialisées là-dedans font face à l’impossibilité de faire atterrir des avions. Nous avons dû informer notre personnel que les conditions de contrat que nous avons avec eux ne peuvent plus être honorées comme d’habitude », explique Marc Biot, directeur des opérations chez Médecins sans Frontières (MSF) Belgique, qui travaille toutefois beaucoup avec du staff local.

Recalibrage du travail

Un confinement sur d’autres continents, un confinement aussi à l’intérieur des pays. L’épidémie a poussé beaucoup de professionnels de l’urgence à réorienter leurs missions. Chez MSF, sur les 70 projets menés, une dizaine ont été mis sur pause, une quinzaine se sont concentrés sur les cas de coronavirus modérés et sévères. Dans le bureau Unicef de Côte d’Ivoire, priorité a été donnée à la réponse Covid. Avec à la clé, quelques heures supplémentaires, désormais en télétravail. « Au début, on n’avait plus de week-end, plus de vie ! On était complètement paniqué car on craignait que l’arrivée du virus ne soit une catastrophe totale dans le pays », décrit Sophie Leonard.

Peu d’arrêts, mais des adaptations aussi chez Médecins du Monde. « Nous avons modifié certaines de nos activités. En Bosnie par exemple, dans les camps de migrants, nous avons mis en place des consultations de santé mentale à distance. Ça a permis de réduire les risques pour tout le monde », illustre Stéphane Heymans. Youri Francx comptabilise aussi quelques nuits blanches passées à transformer son service en outil de réponse à la crise. Et le lockdown en Europe n’a pas facilité les choses. « Nos collègues étaient en télétravail, ils devaient s’occuper de leurs enfants. Nos demandes de soutien technique pour la réadaptation de nos projets, avec des enfants sourds et aveugles par exemple, ont parfois trouvé des réponses tardives. Mais voilà, on s’est organisé en fonction ».

Enfin, sur certains projets, le manque de médicaments, en rupture de stock ou à des prix devenus faramineux, est venu compliquer encore la donne. « On a eu des difficultés sur des campagnes de vaccinations de rougeole qui ont été impactées au Congo parce qu’il n’y avait pas de matériel ou la volonté de ne pas concentrer la population », note de son côté Marc Biot.

Les équipes peu relayées

Aujourd’hui, plus la crise dure et plus les organisations humanitaires sont confrontées à un nouveau problème : le renouvellement du personnel. Chez MSF, chaque mois, plus de cent personnes partent sur le terrain. Depuis début mars, l’ONG n’a pu envoyer que la moitié. « Avec le manque d’avions, en Afrique principalement, nous avons actuellement de grosses difficultés à déstresser nos équipes sur place qui sont sur leurs genoux », reconnaît Marc Biot. Même constat chez Médecins du Monde. « Aujourd’hui, on a des gens qui sont en fin de contrat et on n’arrive pas à les faire revenir ni à amener leur remplaçant sur place. Ils sont donc obligés de continuer à travailler ». Et quand des départs sont tout de même organisés, les trajets sont… laborieux ! « Un jeune pédiatre va bientôt partir pour l’Afrique centrale. Il atterrit d’abord à Addis-Abeba en Ethiopie, prend un vol de l’ONU vers Accra au Ghana. Puis il aura son vol pour Bangui. Et là, il doit rester trois semaines en quarantaine », raconte Marc Biot.

Des ponts humanitaires commencent à s’organiser. Trois vols ont ainsi été programmés au départ de Bruxelles par l’Union européenne pour Kinshasa et Goma en RDC. A leur bord : 45 tonnes de matériel et des travailleurs humanitaires. Des travailleurs qui peuvent aussi compter sur les vols de l’ONU. Mais jusqu’à quand ? L’organisation a averti ce vendredi que ses vols humanitaires pourraient être massivement interrompus en juillet, par manque de fonds.

Jean Hermesse: «Régionalisation de la santé: une plus-value égale à zéro»

Dans sa carrière, Jean Hermesse est notamment passé par le cabinet de Jean-Luc Dehaene.
Dans sa carrière, Jean Hermesse est notamment passé par le cabinet de Jean-Luc Dehaene. - D.R.

ENTRETIEN

Il a commencé sa carrière aux Mutualités chrétiennes, au début des années 80, en… quarantaine. Une jaunisse virale l’avait bloqué à la maison. Il l’a terminée hier, le 30 juin, alors que la quarantaine s’impose à des milliers de personnes dans le monde. Jean Hermesse fait partie des leaders des Mutualités chrétiennes depuis 1995, comme secrétaire national d’abord, comme secrétaire général ensuite, comme vice-président enfin. Sa vie durant il a poursuivi un objectif : une politique de santé efficiente, qui dépasse les soins médicaux.

Vous entrez au service d’études des Mutualités chrétiennes puis très vite on vous retrouve au cabinet de Jean-Luc Dehaene. Pourquoi ?

Le gouvernement de l’époque cherchait un conseiller pour la matière hospitalière, je venais de terminer un mémoire proche de ce sujet. Il s’agissait, déjà à l’époque, de maîtriser les dépenses de santé. Jean-Luc Dehaene avait une vision mais il savait écouter. Notamment un de mes avis : en matière hospitalière, l’offre crée la demande, or il y avait à l’époque 6.500 nouveaux lits en construction… alors que, globalement, il y avait trop de lits. J’ai proposé un moratoire : on ne les ouvre qu’à la condition d’en fermer l’équivalent. Pourquoi ? Parce qu’un hôpital coûte, en deux ans de fonctionnement, son coût d’investissement. En maîtrisant la capacité hospitalière, on évitait des dépenses supplémentaires.

C’est encore le cas aujourd’hui ?

Bien sûr. Je sais que c’est bizarre de dire cela en cette sortie de crise. Les soins intensifs ont pu répondre à l’afflux de patients. Il n’en reste pas moins que cet afflux vient du fait qu’on n’a pas été suffisamment organisés en amont. On l’oublie trop souvent, la santé publique c’est d’abord de la prévention, c’est d’abord une vision à long terme. On sauve bien plus de vies en réduisant la consommation de tabac, d’alcool… qu’en construisant des lits d’hôpital en surnombre. Cela fait 10 ans que la Belgique n’investit pratiquement plus rien en politique de santé à long terme. Si elle l’avait fait, nous n’aurions pas été pris par surprise. Je suis convaincu de l’intérêt d’une politique de santé globale depuis des décennies et plus encore depuis que j’ai découvert le concept de « santé positive » : la santé, c’est la capacité de chacun à s’adapter au changement quotidien qu’il soit émotionnel, matériel ou physique. La santé positive, c’est « prescrire » une vie sociale dans le quartier plutôt qu’un antidépresseur à celui qui se sent seul, c’est aménager le territoire pour privilégier la mobilité douce et en même temps faire de l’exercice physique. Aujourd’hui, on médicalise trop les problèmes sociaux, plutôt que de les traiter à la racine.

Avec un objectif de maîtrise des dépenses publiques ?

Il faut maîtriser les dépenses en soins de santé pour garder les moyens d’investir dans d’autres fonctions collectives qui sont elles-mêmes bénéfiques pour la santé. Pour cela, il faut une vision holistique. C’est un fil rouge de ma carrière. Je suis convaincu qu’il y a de nombreux besoins en soins médicaux. Je suis convaincu aussi qu’il est raisonnable de maîtriser la dépense. En Belgique, les politiques de santé se résument trop à du budgétaire : on parle de dépenses, d’économie, de taux de croissance… comme si la seule manière de faire de la politique de santé se résumait à la petite marge qu’on grappille chaque année. Si on veut que l’offre corresponde mieux aux besoins, ce n’est pas la marge de croissance supplémentaire qui peut résoudre les difficultés. Il faut oser questionner notre organisation des soins aigus et nos dépenses en médicaments.

Quitte à priver les patients de médicaments ?

Je ne parle pas de cela mais de la facture des nouvelles molécules dont les prix n’ont plus aucun lien avec la réalité. Je pense aussi au financement des hôpitaux qui, aujourd’hui encore, reste intimement lié à la croissance de leur activité. Les réseaux hospitaliers – en constitution – sont une belle occasion de réfléchir à ce changement de financement. Ils obligent à travailler ensemble, à éviter les redondances de services. Les mêmes réseaux doivent penser en termes de santé publique, intégrant les soins de première ligne, l’accueil des personnes âgées, les soins résidentiels, la revalidation…

Vous avez commencé votre carrière en réduisant les lits hospitaliers, et aujourd’hui encore vous pensez qu’ils restent trop nombreux…

Je pense effectivement qu’il y a 10.000 lits hospitaliers excédentaires en Belgique. Je ne dis pas qu’ils sont inutiles mais que l’évolution de la médecine et le vieillissement de la population imposent de créer des structures intermédiaires de soins et de convalescence, entre l’hôpital et le domicile ou la maison de repos. Il ne s’agit pas de faire des économies mais de réorienter les moyens, de passer des soins aigus aux soins chroniques.

En un quart de siècle à la tête des mutualités chrétiennes, quels sont les succès ?

Il y en a quelques-uns… Comme ce qu’on appelle aujourd’hui le « maximum à facturer », qui faisait suite à la hausse des tickets modérateurs (la part du patient) dans les années 90. Plafonner annuellement la part du patient permet de se concentrer sur les plus vulnérables. N’oublions pas que 5 % de la population concentre 60 % des dépenses de soins de santé. Dans la même veine, les malades chroniques ont à leur charge une série de frais non couverts par la sécurité sociale, ils bénéficient désormais d’un forfait annuel. Et puis, il y a notre assurance hospitalisation pour tous (un service d’intérêt général contesté par le privé mais reconnu par l’Europe), l’interdiction de suppléments dans des chambres à deux lits, le remboursement des transports en ambulance…

Votre regard sur la régionalisation partielle des soins de santé ?

En 2011, la N-VA voulait 5 milliards de transferts en soins de santé, dans le cadre de la sixième réforme de l’État. Les francophones ont validé, pensant que cela allait les calmer… Ils ne se sont pas calmés. Par contre, je le dis depuis le début, c’est un gaspillage de moyens. Dès l’instant où des compétences allaient être transférées, le fédéral n’a plus investi dans la matière. Pour le grand public, c’est presque indolore puisque ça touche surtout les soins aux personnes âgées via les maisons de repos et de soins, la revalidation, etc. En attendant, je me suis nommé « plombier de luxe »… Pendant 9 ans, on a effectivement fait beaucoup de tuyauterie institutionnelle… On a coupé des tuyaux dans un système qui fonctionnait bien pour souder de nouveaux tuyaux à deux nouvelles centrales, pour rétablir des circuits financiers, pour reconstruire une administration… Le tout avec des dotations désormais insuffisantes… Je souhaite bonne chance aux Régions… pour gérer la matière dans ces conditions.

Faut-il refédéraliser ?

Moi je suis pour. Mais il existe des équilibres pour maintenir l’ensemble. Est-ce le prix à payer ? Une certitude, la régionalisation partielle de la santé présente une plus-value égale à zéro. D’autant que, toutes les études sérieuses le disent, les Belges sont parmi les plus satisfaits en Europe de leur système de santé.

Un regret ?

Oui, je voudrais que l’on puisse aujourd’hui réguler des soins de base en matière d’optique, d’appareils auditifs, de certains actes en dentisterie… Des moyens privés et publics sont engloutis par des prix injustifiés. Je reviens au début : il faut davantage de volonté pour créer une politique de santé à long terme qui prendrait en compte l’intérêt général et pas seulement des questions budgétaires.

Dépénalisation de l’IVG: un jour historique… ou un énième report

Dépénalisation de l’IVG: un jour historique… ou un énième report
Mathieu GOLINVAUX.

L’expression parcours du combattant n’a sans doute jamais aussi bien trouvé à s’appliquer que pour le trajet parlementaire de la loi dépénalisant totalement l’avortement. Ce parcours a commencé en… mai 2016. Il est possible qu’il connaisse son aboutissement ce jeudi, lors de la séance plénière de la Chambre, mais ce n’est pas acquis. Un nouveau renvoi devant le Conseil d’Etat, ou une autre initiative parlementaire destinée à gagner du temps n’est pas exclu, nous indique-t-on à de multiples sources parlementaires.

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Qu’est-ce qui est sur la table ?

En Belgique, l’avortement est dépénalisé depuis une loi de 1990 et est accessible aux femmes jusqu’à 12 semaines de grossesse. Mais les infractions à la loi de 1990 restent toujours rangées dans le code pénal au titre des « Délits contre l’ordre des familles et la moralité publique. » Cette situation est jugée inacceptable par plusieurs partis, qui, dès 2016, ont déposé des propositions de loi adaptant le texte de 1990. L’initiative en est revenue à Défi, suivi ensuite par le PS, Ecolo/Groen, le PTB, l’Open VLD et le SP.A. Leur proposition sort définitivement les infractions du code pénal, porte le délai de réflexion avant de procéder à l’interruption de six jours à 48 heures, et permet l’avortement jusqu’à 18 semaines et non plus 12 comme actuellement. Sous la législature précédente, les partisans de cette réforme sont presque arrivés à leurs fins, mais, le risque étant élevé de déstabiliser le gouvernement Michel en cas de vote pur et simple, une solution de compromis a été dégagée et fut votée pour préserver la majorité gouvernementale. Cette loi retire les infractions du code pénal… mais les conserve en les intégrant dans un autre texte que le Code pénal. Le délai de 12 semaines est maintenu, tout comme le délai de réflexion de six jours, à moins que la femme souhaitant avorter évoque une raison médicale urgente et que le médecin l’avalise. Ce temps de réflexion de six jours n’est par ailleurs plus compté dans les 12 semaines ce qui, dans la lecture libérale de cette loi portait le délai pour avorter à 13 semaines. Un texte jugé bancal et non abouti par les défenseuses de la dépénalisation totale, qui sont revenues à la charge après la chute du gouvernement Michel. Mais le parcours n’était pas terminé. Au début de cette année, le CD&V, fervent opposant au texte, a demandé l’avis du Conseil d’Etat, obtenant de facto le report du vote. L’avis du Conseil d’Etat, rendu en février, n’émettait pas d’objection majeure, ce qui permettait de passer au vote. Sauf qu’au moment de procéder au vote, le texte a fait l’objet d’amendements déposés cette fois par le CD&V et le CDH, qui se sont alliés à la N-VA et au Vlaams Belang pour obtenir un… nouveau passage au Conseil d’Etat au terme d’une opération qualifiée de « flibuste parlementaire » par les partis défenseurs du texte. La juridiction administrative ayant rendu son avis ce 19 juin, rien ne s’oppose donc plus au passage au vote, attendu, donc, pour ce jeudi.

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Quels sont les arguments de deux camps ?

Pour les partisans de la loi de dépénalisation totale, il s’agit d’abord de cesser de considérer l’avortement comme une infraction pénale. « Il s’agit ensuite de mettre fin à une situation qui pousse les femmes qui veulent avorter après 12 semaines à se rendre à l’étranger, détaille Eliane Tillieux, qui porte la cause pour le PS. Il s’agit là de donner une solution à cette minorité de femmes qui ne se rendent pas compte de leur grossesse avant ce délai ou qui n’osent pas en parler. On parle de 3 à 4 % des avortements. La grande majorité des IVG intervient après 7 semaines. » Sophie Rohonyi (Défi) ajoute un argument de pragmatisme. « De toute façon, ces femmes vont se faire avorter, souvent aux Pays-Bas, ce qui retarde encore le délai d’avortement, et entraîne des coûts supplémentaires. » La députée socialiste argue aussi du fait que, dans les pays où le délai légal est plus long, le nombre d’avortements n’est pas plus élevé qu’ailleurs. Du côté des opposants, on estime que, si le texte est voté, l’avortement sera permis à un stade trop avancé du développement de l’embryon, ce qui constituerait une souffrance tant pour la mère que pour le personnel soignant, sans parler du risque de complications. Ce stade permettrait aussi de déterminer le sexe de l’enfant, ce qui ferait naître le risque d’avortement tardif basé sur le sexe. Un argument que ne partage pas Sophie Rohonyi, qui précise que les médecis refusent ces « rares demandes » et qu’il est déjà possible aujourd’hui de déterminer le sexe dans le délai légal d’avortement.

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Que peut-il se passer ce jeudi après-midi ?

Trois scénarios. Soit le texte est voté par ses partisans, qui, ensemble, disposent d’une majorité à la Chambre. Soit le vote est empêché par le dépôt de nouveaux amendements des opposants. Mais dans ce cas, il faudra à nouveau réunir 50 voix pour les renvoyer devant le Conseil d’Etat. Ce ne sera pas facile à justifier sachant que le Conseil d’Etat s’est déjà prononcé deux fois, mais ce n’est pas impossible en arithmétique en cas d’alliance entre, au minimum, le Vlaams Belang, la N-VA et le CD&V. Enfin dernier scénario, un renvoi en commission des amendements et non pas au Conseil d’Etat, ce qui sera plus facile à justifier. Mais là, il faut 76 voix, ce qui supposerait une large alliance incluant le CD&V, le CDH, la N-VA, le Vlaams Belang et le VLD… Le VLD ? Etrange, alors qu’il s’agit d’un des partis les plus en pointe sur les questions éthiques. Il faut en chercher la raison dans la volonté de ne pas froisser le CD&V, partenaire gouvernemental, mais aussi élément clé pour la formation du futur gouvernement fédéral. Mais tous ces partis ne recueillent pas encore le nombre de voix nécessaires… Tous les regards se tournent alors vers le MR. Le parti devrait laisser ses députés voter en leur âme et conscience. Il faudrait quatre opposants libéraux à la loi pour faire pencher la balance. Mais impossible, à ce stade de dire si ce sera le cas et de déterminer l’issue du scrutin, même si la balance libérale semble plutôt pencher pour un vote de la loi, et contre l’introduction de nouveaux amendements. On ne saura donc que jeudi après-midi si le parcours du combattant est terminé.

Organiser des matches amicaux: un véritable casse-tête pour les clubs

Il y a un an, le Standard avait entamé sa campagne de préparation face à Braine. Cette année, ce sera face à Waremme.
Il y a un an, le Standard avait entamé sa campagne de préparation face à Braine. Cette année, ce sera face à Waremme. - PhotoNews

C’est reparti ! Standard – Waremme, ce mercredi à l’Académie Robert Louis-Dreyfus mais surtout à huis clos, ouvrira le long défilé des matches amicaux. Avec des tendances nouvelles, dictées par une crise sanitaire qui a obligé nos clubs à revoir leurs plans. Ainsi, durant toute cette campagne de préparation et jusqu’au premier week-end du mois d’août, les affiches entre formations de l’élite belge seront nombreuses.

Aux quatre coins du pays, le son de cloche est le même : il aura fallu plus de temps que d’ordinaire pour concocter un programme correct et intéressant, tant les choix ont été limités, notamment en ce qui concerne l’organisation de rencontres face à des formations étrangères, dès l’instant où certains championnats sont toujours en cours en ce mois de juillet (Angleterre, Italie, Espagne) ou à l’arrêt avec des joueurs en vacances comme en Allemagne.

Ce que l’on retiendra aussi, c’est la grande discrétion qui entoure ces matches qui se disputeront tous à huis clos, les clubs communiquant avec beaucoup de parcimonie, parce que les programmes ne sont pas encore complètement bouclés, mais aussi par peur de voir des supporters poindre le bout du nez ou par volonté de tenir la presse à l’écart, comme c’est le cas à Anderlecht.

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Un manque à gagner pour les clubs amateurs

Il est de tradition, durant la longue campagne de préparation estivale, que les clubs de l’élite se produisent chez les « petits », permettant ainsi à ceux-ci d’enregistrer, si les circonstances, d’ordre météorologique notamment, sont favorables, la recette la plus importante, et de loin, de leur saison. Même si cela a un coût. Si Charleroi ne demande généralement rien lorsqu’il se déplace chez un club de niveau amateur, sinon que cela ne lui coûte rien, certains clubs, comme le FC Bruges, Anderlecht, le Standard et l’Antwerp, qui savent qu’ils attirent du public partout où leur équipe première se produit, réclament le plus souvent un cachet, en moyenne de 10.000 euros, montant que le club organisateur de la rencontre est censé récupérer assez facilement par la vente des places, de nourriture et de boissons, même s’il doit prendre à sa charge les frais d’arbitrage, la taxe fédérale (7 % des recettes des entrées) et la TVA (6 %), la sécurité et les réceptions.

C’est ainsi que le Standard s’était déplacé, il y a douze mois, à Braine et à Namur et Anderlecht à Audenaarde et au RWDM. Rien de tout cela cette saison. C’est qu’au moment où la crise sanitaire a débuté, à un moment où les conventions relatives à l’organisation des matches amicaux devaient se conclure, les clubs amateurs n’avaient plus aucune raison de s’engager. Parce que l’incertitude était totale. On ne savait pas, à l’époque, si ces matches pourraient avoir lieu, et si oui, s’ils pourraient se jouer devant un public. Ce n’était donc pas intéressant financièrement. D’où un important manque à gagner pour les petits clubs qui avaient le privilège d’accueillir en leurs murs les cadors et de pouvoir s’offrir ainsi un véritable match de gala. Quitte à ce que leur équipe reprenne bien plus tôt que prévu le chemin des entraînements, en espérant ce jour-là faire meilleure figure possible…

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De vrais chocs entre clubs de Division 1A

Peu de clubs de niveau amateur ayant repris l’entraînement et aucun d’entre eux n’ayant un intérêt financier à organiser un match amical qui, de toute façon, se disputerait à huis clos, les clubs de l’élite n’ont guère eu le choix des armes à l’heure de concocter leur programme de matches amicaux. La tendance est très marquée : exceptionnellement, ils se mesureront entre eux durant cette campagne de préparation, avant de se croiser à nouveau en championnat, alors que les clubs de Division 1B, de l’Union Saint-Gilloise au RWDM, ont également été fort sollicités.

C’est ainsi que du 4 au 25 juillet, Malines n’affrontera, sur un menu de huit matches amicaux, que des clubs de D1A et D1B. À titre exemplatif, quatre équipes de D1A (CS Bruges, Charleroi, Saint-Trond et La Gantoise) croiseront le fer avec Zulte Waregem, pour trois à Courtrai (Standard, Charleroi et CS Bruges) et deux à Saint-Trond (Anderlecht et Zulte Waregem) et au Standard (Courtrai et Malines). Ce qui n’arrive évidemment jamais en temps normal…

Pour preuve, à l’exception d’un match amical disputé à huis clos le 11 octobre 2019 face à Saint-Trond, fatal à Anthony Limbombe qui s’était occasionné une entorse du ligament latéral interne du genou droit, il faut remonter au 14 juillet 2017 pour trouver trace d’un match amical du Standard disputé face à une autre formation de l’élite. C’était contre Mouscron et la rencontre avait eu lieu à Namur. C’est dire si la crise sanitaire a, sur ce plan-là aussi, modifié les plans. À un point tel que de véritables affiches figureront au programme du mois de juillet, comme Anderlecht – Charleroi le 4 juillet à Neerpede, Zulte Waregem – Charleroi le 7 juillet, FC Bruges – FC Malines le 11 juillet, Standard – FC Malines le 18 juillet et Zulte Waregem – La Gantoise le 1er août. Sans oublier un énorme La Gantoise – FC Bruges le 18 juillet, soit un duel entre le dauphin et le champion en titre. Du jamais vu ! Comme le fait pour le Standard d’affronter Courtrai dès le deuxième match amical, là où d’habitude les difficultés vont crescendo. C’est la nouvelle donne.

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Ils privilégient les matches à domicile

Autre tendance très marquée : dès l’instant où le huis clos est de mise, nos clubs privilégient des matches à domicile, histoire de s’éviter des déplacements toujours fatigants et onéreux, très lourds aussi sur le plan logistique. Le Standard constitue, sur ce plan-là, le meilleur exemple. Sur les cinq dernières années, l’équipe liégeoise ne s’est produite qu’à deux reprises à Liège lors de sa campagne de préparation : le 16 juillet 2017 face au Chievo Vérone et le 21 juillet 2019 contre Nice, à chaque fois à Sclessin. Cette saison, les cinq matches amicaux déjà programmés (Waremme, Courtrai, OH Louvain, FC Malines et Reims) se dérouleront tous à l’Académie.

C’est le cas aussi pour l’Antwerp qui, habitué à se déplacer en avant-saison, disputera tous ses matches prévus sur le sol belge à Anvers, notamment face à six équipes néerlandaises de division 1 et de division 2, dont une émargeant au top 3 de l’élite hollandaise, le 25 juillet, pour clôturer sa préparation avant la finale de la Coupe de Belgique face au FC Bruges. « Parce que quand les accords ont été signés, nos adversaires ne pouvaient pas jouer aux Pays-Bas », explique Frédéric Leidgens, le team manager du matricule 1.

Pour tous les autres, ce sera un mix entre matches à domicile et en déplacement, à l’exception de Charleroi qui, faute de possibilité de jouer dans ses installations, que ce soit au Mambourg ou à Marcinelle, sur son site d’entraînement, se produira systématiquement à l’extérieur. Jusqu’à preuve du contraire en tout cas, le programme des Zèbres devant encore être peaufiné.

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Des adversaires français et (un peu) hollandais

Charleroi et l’Antwerp sont actuellement en stage en Allemagne, respectivement à Kamen et Harsewinkel-Marienfeld. Sans pouvoir affronter une équipe allemande puisqu’Outre-Rhin, la saison 2019-2020 vient de s’achever et que les footballeurs professionnels sont donc en congé. Charleroi se contentera donc d’entraînements, alors que l’Antwerp affrontera sur place, à huis clos, l’équipe amateur de Brasschaat, qui viendra… d’Anvers pour la circonstance, avant de défier samedi un club de division 4 allemande qui accepté de reprendre plus tôt le chemin des entraînements.

C’est dire la difficulté que les clubs belges ont rencontré pour inscrire à leur programme de préparation des duels, toujours enrichissants et instructifs, face à des formations étrangères, dès l’instant où les compétitions sont toujours en cours aux quatre coins de l’Europe et que le choix était du coup terriblement limité. C’est donc tout sauf une surprise si ce sont exclusivement des clubs néerlandais et français, qui eux aussi ont stoppé les frais plus tôt et sont donc dans le même schéma de préparation, qui seront opposés aux nôtres.

Ainsi, le changement de décor sera total pour Anderlecht qui, il y a douze mois, avait eu droit à un programme très varié et pour le moins interculturel avec l’Ajax, Benfica, OFI Crête, Hambourg, PAOK Salonique, Fortuna Dusseldorf et Al Raed, alors qu’il y a aujourd’hui sur la table des demandes de trois clubs français, Lille, Lyon et le Paris Saint-Germain. De son côté, La Gantoise s’offrira aussi un parcours très bleu-blanc-rouge avec Lens, Metz et Lyon au menu, alors que Metz se dressera également sur la route de Charleroi et Malines, que le Standard défiera le Stade de Reims et que le FC Bruges affrontera Lille le 25 juillet, une semaine avant sa finale de Coupe de Belgique face à l’Antwerp.

Enfin, c’est l’Antwerp qui jouera à fond la carte hollandaise avec six matches programmés, tous à Anvers, face à des formations d’Eredivisie ou de Keuken Kampioen Divisie (D2). « Il aura fallu, pour l’organisation de ces matches amicaux, deux à trois fois plus de temps que d’habitude pour effectuer le travail correctement, mais l’important, c’est le résultat final », témoigne Frédéric Leidgens. « Et on est satisfait d’avoir conclu des accords avec des adversaires qui gagnent en qualité et en niveau au fur et à mesure de la campagne de préparation… »

Allison Hollevoet: «Je ne veux pas changer pour changer»

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À 33 ans, il était temps de ranger mon judogi et de me trouver un nouveau projet
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« À 33 ans, il était temps de ranger mon judogi et de me trouver un nouveau projet ». - Carlos Ferreira/FFBJ

C’est la révolution de palais à la Fédération francophone de judo (FFBJ). En deux semaines, les postes de président, de secrétaire général et de trésorier y ont changé de main et, depuis vendredi dernier, c’est Allison Hollevoet, 33 ans, qui a succédé à Michel Bertrand à sa tête à la suite d’un vote interne au sein du nouveau conseil d’administration. Éducatrice spécialisée dans une institution accueillant des personnes à handicap mental à Orcq (Tournai), la nouvelle présidente, membre du Top Niveau Tournai, ceinture noire 4e dan, se dit prête à relever ce nouveau défi. Consciente de la difficulté de la tâche.

Devenir présidente de la FFBJ, c’est quelque chose que vous aviez prévu ?

Il y a un mois, je vous aurais dit non. Mais ces dernières semaines, pas mal de choses ont bougé à la fédération, avec des gens qui n’ont pas été réélus lors de l’assemblée générale. Il y avait clairement une envie de changement, c’est, en tout cas, ce que j’ai compris dans les contacts que j’ai eus avec les clubs. C’est pour ça que j’ai décidé de poser ma candidature la semaine dernière. Et, à partir de là, je l’avoue, j’aurais été déçue si je n’avais pas été élue.

Qu’est-ce qui vous a décidé à vous présenter ?

Le challenge. Je suis une compétitrice. Je me suis dit qu’à 33 ans, il était temps de ranger mon judogi et de me trouver un nouveau projet. Je respecte le travail fourni par l’équipe précédente, j’insiste là-dessus. Mais après tant d’années (Michel Bertrand était président depuis 2007, NDLR), il y avait peut-être une forme d’essoufflement.

Vous êtes très jeune et vous n’êtes membre du CA que depuis un an et demi. Se retrouver propulsée ainsi à la tête d’une importante fédération de 10.300 membres qui a perdu toute son équipe dirigeante ne vous effraie pas un peu ?

Mon âge n’a qu’une importance relative. Dans ma vie professionnelle, je viens également d’être nommée cheffe de service, au début de cette année. Et puis, nous sommes à sept dans le conseil d’administration et je veux privilégier le travail d’équipe, en toute transparence, et m’entourer de gens compétents et d’experts, qui ont envie de travailler pour le bien du judo francophone. J’ai d’ailleurs dit à mon prédécesseur, qui reste administrateur, que je comptais sur lui pour m’aider et me guider.

La FFBJ est considérée par l’Adeps comme une fédération « pilote », qui travaille très bien et obtient des résultats. Qu’allez-vous changer ?

J’ai eu le cabinet de la ministre des Sports Valérie Glatigny en ligne et un rendez-vous sera fixé dans la quinzaine. Mon but n’est pas de changer pour changer ! Au niveau de la direction sportive, notamment, on ne va rien modifier à un an des Jeux de Tokyo. J’ai lu que Cédric Taymans était sur la sellette, mais ce n’est pas le cas ; il fait du très bon travail avec les élites. Il y a peut-être quelques aménagements à faire chez les jeunes. Les judokas resteront au centre de nos préoccupations, dans la transparence et le respect. Je veux aussi rassurer le personnel, même si je comprends son inquiétude à l’heure des changements que nous vivons. Nous allons plutôt tenter d’améliorer le travail des diverses commissions, petit à petit. Pour des raisons évidentes, j’aimerais aussi développer le judo adapté pour les personnes avec handicap.

Vous êtes, dans la vie privée, la compagne de Bernard Tambour, qui a récemment démissionné de son poste de directeur technique. Ne serait-il pas déontologiquement difficile de le réintégrer ?

Pour l’instant, le poste est vacant. Une autre personne avait été approchée pour le remplacer, mais elle a décliné. Le retour de Bernard n’a pas encore été discuté mais, pour moi, à partir du moment où on n’a rien à cacher, je ne vois pas où est le problème.

Vous êtes la 6e femme à présider une fédération sportive francophone. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

De la fierté. Mais je suis surtout très heureuse que la majorité de nos clubs m’ont fait confiance. Je n’entends ne pas les décevoir.

Zones de secours: le torchon brûle entre les communes et les provinces wallonnes

Pierre-Yves Dermagne (PS)
Pierre-Yves Dermagne (PS)

Les relations entre les cinq provinces et les 262 communes de Wallonie sont devenues incendiaires. En cause, le financement des zones de secours, ou plutôt de la part de ce financement historiquement prise en charge par les communes, soit de l’ordre de 180 à 190 millions par an.

Les provinces sont déjà obligées de consacrer 10 % du fonds régional qui leur est réservé aux services d’incendie et de secours. La perspective de les voir prendre en charge 100 % du financement communal a longtemps été sur la table.

Mais comme l’a annoncé Pierre-Yves Dermagne (PS), le ministre des Pouvoirs locaux, l’objectif de l’actuel gouvernement est finalement d’impliquer les provinces à concurrence de 60 % de cette somme à l’échéance 2024 (20 % dès 2020), le solde restant à la charge des pouvoirs communaux mais aussi du fédéral, qui n’a jamais tenu ses engagements pour le financement de ces outils.

Au passage, ce montage financier permettra aux villes et communes de garder un contrôle politique sur les zones de secours. Elles y tiennent forcément et ne semblent guère disposées à partager ce pouvoir avec les provinces.

Cet arrangement ne fait l’affaire de personne.

Avis cinglant

Le 22 juin dernier, l’Union des villes et communes de Wallonie a rentré un avis cinglant sollicité par le gouvernement : « En quelques mois à peine, la Région revient sur les engagements pris dans le cadre de sa déclaration de politique générale : les provinces ne reprendraient pas 100 % du financement communal aux zones de secours à l’horizon 2024 mais seulement 60 %. Les communes comptaient sur cette bouffée d’oxygène bien nécessaire pour faire face aux coûts croissants des pensions. Ce sont 78,4 millions promis qui disparaissent ainsi soudainement », dénonce le président Maxime Daye, qui parle de « revirement inacceptable ».

Le « syndicat des communes » persiste à réclamer « une reprise progressive et complète de la charge financière des zones de secours d’ici à 2024 » (par les provinces)