Vous avez de ces mots: quand dansent les aplaventristes…

Le français reste attractif en Algérie grâce aux possibilités qu’il offre sur le marché de l’emploi, ainsi que par l’accès qu’il donne à la modernité.
Le français reste attractif en Algérie grâce aux possibilités qu’il offre sur le marché de l’emploi, ainsi que par l’accès qu’il donne à la modernité. - D.R.

Les innovations du français en Algérie sont de même nature que celles rencontrées au Maroc : emprunts à l’arabe, parfois au berbère ; formes créées au départ du français, notamment par dérivation ; innovations sémantiques à partir de mots du français général, etc.

Le nom aplaventrisme – quelquefois écrit à-plat-ventrisme – concentre plusieurs de ces procédés. Dérivé en -isme de la locution à plat ventre, il ne retient de celle-ci que le sens figuré. Il désigne donc une attitude de servilité, trop complaisante à l’égard du pouvoir sous toutes ses formes. De là est issu aplaventriste, pour une personne obséquieuse. Ce qui permet de dire, en français bien beur dans le texte : béni-oui-oui et aplaventriste, c’est kifkif !

Le français dans l’Algérie indépendante

La colonisation française a entraîné une politique de francisation fondée sur la mise en place de structures administratives et juridiques employant le français dans les communications officielles. Toutefois, l’école coloniale est restée réservée aux élites, de manière à former un petit nombre de fonctionnaires pour servir d’intermédiaires entre les colons et la population.

Lors de l’indépendance du pays, le français devient « langue étrangère », l’arabe étant considéré comme la langue officielle du nouvel État. Comme au Maroc, il s’agit de l’arabe standard (également appelé « littéral »), distinct de l’arabe dialectal (darija) largement répandu dans la population (entre 70 et 85 % selon les évaluations). On doit également mentionner la présence d’une communauté berbère (entre 15 et 30 % de la population) dont la langue, parfois appelée tamazight, a été reconnue en 2016 comme langue officielle du pays, soit quelques années après le Maroc (2011). La suprématie de l’arabe n’est toutefois pas remise en cause, celui-ci restant la seule langue « nationale et officielle » de l’État algérien.

Il est difficile, surtout pour des observateurs extérieurs, de se faire une idée précise de la vitalité du français en Algérie. Les discours des autorités prônant l’arabisation tendent à minimiser l’impact du français, encore associé au colonisateur dans certaines représentations. Par ailleurs, les conditions difficiles dans lesquelles cette langue est véhiculée et enseignée, en particulier dans les régions de l’intérieur du pays, n’incitent guère à surévaluer son importance. L’Organisation internationale de la Francophonie (La langue française dans le monde, 2014) [https ://www.francophonie.org/Langue-Francaise-2014/projet/Rapport-OIF-2014.pdf] estime qu’un tiers de la population algérienne est francophone, une proportion assez proche de celle connue au Maroc.

Comme ailleurs au Maghreb, la concurrence de l’anglais en tant que langue internationale se fait de plus en plus forte, en particulier chez les élites. Mais le français reste attractif grâce aux possibilités qu’il offre sur le marché de l’emploi, surtout dans les villes, ainsi que par l’accès qu’il donne à la modernité, y compris dans de nombreux domaines du savoir. Son emploi par des écrivains de renom international, de Kateb Yacine à Kamel Daoud, a donné naissance à des œuvres qui sont parmi les plus fortes de la littérature française hors de France.

Quelques mots du français en Algérie

Une part importante du français en Algérie se retrouve dans les autres pays du Maghreb, pour désigner des réalités encyclopédiques (religion, politique, culture) ou dans le domaine des innovations formelles et sémantiques. En Algérie comme au Maroc, il est question de la omra ou de la harira. Par contre, paraissent plus spécifiques au français d’Algérie des emprunts à l’arabe comme fidaï « combattant pour la cause de l’Islam et de la Patrie », djoundi « soldat de l’armée nationale populaire (dans l’Algérie indépendante) » ou darki « gendarme ». Rappelons que bon nombre d’emprunts à l’arabe d’origine algérienne ont été diffusés en France par les pieds-noirs [http://plus.lesoir.be/170118/article/2018-07-27/vous-avez-de-ces-mots-co....

D’assez nombreuses innovations se fondent, comme au Maroc, sur la dérivation. Au départ du nom choura, qui désigne une assemblée de personnalités religieuses, a été créé le dérivé chouracratie, qui renvoie aux principes politiques islamistes imposés par le mouvement Hamas (encore appelé « Mouvement de la société pour la paix »). Pour comprendre le mot blondiste, il faut se référer à la blondeur… du tabac : ce nom s’applique à une personne qui préfère fumer des cigarettes blondes. Quant à dégoûtage, il exprime le dégoût (surtout moral) que l’on peut ressentir face à des situations difficiles à supporter ; ce nom est donc l’équivalent du français général dégoûtation.

Certaines formes du français général sont reprises avec un sémantisme modifié. Une partie d’entre elles n’est pas spécifique à l’Algérie. Ainsi, auscultation employé comme synonyme de consultation (médicale) s’entend tant au Maroc qu’en Algérie. Il en va de même pour séminariste, qui désigne une personne participant à un séminaire, à une journée d’étude. D’autres formes n’ont été relevées qu’en Algérie, comme abordage, d’ordinaire associé au vocabulaire maritime, qui devient synonyme de drague  : on aborde une femme pour lier connaissance (et plus si affinités). Un dialoguiste peut être, comme en français général, l’auteur du dialogue d’un film ou d’une émission ; mais en Algérie, il désigne aussi un partisan du dialogue politique, en particulier avec les islamistes du FIS.

Comme on peut le constater, le français d’Algérie n’hésite pas à sortir des sentiers battus. Pas question pour cette ancienne colonie d’avoir une attitude servile face au français de la métropole ; autrement dit, pas d’aplaventrisme  ! Pour les personnes à qui cet algérianisme semble familier, précisons qu’il s’est diffusé dans les pays maghrébins et qu’aujourd’hui il a même gagné la France métropolitaine, sans toutefois être accueilli dans les dictionnaires usuels. On le trouve également au Québec, où il a été validé par le dictionnaire en ligne USITO [https ://www.usito.com/p/d86528c2]. Mais plutôt qu’une filiation Algérie-Québec (ou inversement) difficilement explicable, on préférera l’hypothèse de deux processus de création indépendants l’un de l’autre. À l’évidence, les salamalecs se retrouvent tous azimuts…

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris

Commentaires

A la une
Tous

En direct

Le direct