Au festival Esperanzah!, le harcèlement n’est pas le bienvenu

Le message est clair à l’entrée d’Esperanzah
!. Espérons qu’il soit bien compris par les festivaliers tout au long du week-end.
Le message est clair à l’entrée d’Esperanzah !. Espérons qu’il soit bien compris par les festivaliers tout au long du week-end. - Mathieu Golinvaux.

I n Patriarcat Veritas ». Dès l’entrée, le ton est donné. Le long des hauts murs qui mènent à l’Abbaye de Floreffe, des portraits de Vladimir Poutine, de Jésus et de Margaret Thatcher, peinturlurés, barrés de cette adaptation de la maxime latine et sous-titrés « United States of Cheloukistan ». Devant les scènes, les barrières qui encadrent l’espace mettent en garde : « La musique me touche déjà, garde tes mains pour toi ». C’est qu’à Esperanzah ! cette année, « la révolution sera féministe », comme le proclame un immense calicot sur l’un des premiers stands. Pour la campagne de sensibilisation qu’il organise chaque année, le festival a choisi la thématique des rapports de domination hommes-femmes, sous le titre « le déclin de l’empire du mâle ».

Mais au-delà de la théorie, le festival a décidé de mettre les mains dans le cambouis. On le sait, dans ce type d’événements, le harcèlement et les agressions sexuelles ne sont pas rares. En juin dernier, l’association Plan International Belgique publiait les résultats d’une enquête menée auprès de 600 jeunes : pour 60 % d’entre eux, le harcèlement et les agressions sont un problème fréquent en festival. Et une fille sur six en a déjà été victime. Esperanzah ! n’a pas attendu la publication de ces résultats pour élaborer son plan « SACHA », acronyme de « Safe Attitude contre le harcèlement et les agressions ». Il inaugure donc cette année ce projet pilote : sensibilisation, safe zone, numéro d’appel d’urgence relié à un binôme de professionnels (disponible 24h sur 24), collecte des éventuels cas d’agressions et de harcèlement, etc. Cinquante bénévoles sont formés.

Un « village des possibles »

A l’entrée du « village des possibles », l’espace associatif, Valentine présente le projet aux curieux et curieuses. Thaïs, 21 ans, et Manoelle, 18 ans, sont bénévoles pour d’autres postes du festival. Convaincues, elles repartent avec le badge SACHA, affichant qu’elles sont vigilantes et peuvent venir en aide à une victime. « J’ai déjà vécu ou observé du harcèlement en festival, explique Manoelle. Se faire siffler, insulter, puis il y a la proximité physique… C’est super important que ce projet existe. » Les deux jeunes filles retiennent quelques « trucs » pour intervenir : toujours demander à la victime si elle a besoin d’aide. Là aussi, respecter son « consentement ». Ou interpeller la victime comme si on la connaissait, pour l’éloigner de l’agresseur.

Cette jeune adolescente de 13 ans, qui se présente au stand avec son copain, n’a pas eu le temps ni l’occasion de réagir. Quand Valentine lui explique ce qu’on entend par harcèlement, elle la coupe : « C’est ce que je viens de vivre ! Un mec m’a vraiment regardée très lourdement, je me suis sentie super mal à l’aise. Et les attouchements, ça arrive tout le temps en soirée. » La bénévole est déstabilisée : le festival vient à peine d’ouvrir. Après avoir donné toutes les informations au jeune couple, elle envoie un SMS au numéro d’urgence, qui va aussi collecter les cas. « J’espère ne pas avoir trop d’appels, mais j’aimerais quand même que le numéro soit sollicité, explique David, l’un des binômes reliés au numéro d’appel, constitué d’une personne du festival et d’un travailleur de planning familial. Un festival 100 % safe, ça n’existe pas. Le but du plan est d’abord d’avoir un effet dissuasif. Mais aussi de libérer la parole. » Clémentine est psychologue dans un centre de planning. C’est la première fois qu’elle intervient sur un lieu festif, où elle est susceptible d’accueillir une victime qui vient de subir une agression. Comme les autres membres des binômes, elle a été en contact avec le Centre de Prise en Charge des violences sexuelles (CPVS) de Bruxelles, qui sera joignable tout le week-end en cas d’agressions graves. Dans de tels cas, les équipes pourront aussi renvoyer vers le centre médical, qui fait aussi office de safe zone, et vers la sécurité, qui peut décider de sanctions à l’égard d’un ou d’une festivalier(e) voire de contacter la police pour une plainte.

Etre SACHA

On en est loin. En fin d’après-midi, le public se montre plutôt réceptif à la sensibilisation qui s’opère sur les trois stands « SACHA ». « Beaucoup de festivaliers avaient entendu parler de la campagne », s’enthousiasme Lola, bénévole sur le stand à l’entrée. C’est le cas de ce groupe de mecs qui déboulent en trompe : « Nous, on vient pour être SACHA ! On veut passer le détecteur de machisme », plaisante l’un d’eux. Rapidement, la bénévole ré-explique la campagne et les différents outils du plan. Avant de « tester » un peu la sensibilité des candidats au badge « SACHA ». Un tableau présente trois colonnes : drague, harcèlement et agression. La bénévole énonce alors une première situation : « Envoyer des messages sexuels à une personne qui n’y a pas consenti ». « Ça c’est de la drague, non ? », raille Martin. Sans hésitation, les amis classent la proposition dans la colonne harcèlement. L’exemple suivant est davantage sujet à débat : faire un commentaire sur le physique d’une personne sans savoir si elle appréciera. « On est tout de même à la frontière entre la drague et le harcèlement », oppose Henri. John, qui se dit déjà sensibilisé par ses amies féministes, nuance : « On doit pouvoir entendre qu’un acte qu’on a posé en le considérant comme banal peut avoir des répercussions sur une femme. Il faut se remettre en question. »

Accueil très positif

Si une majorité des festivaliers qui se présentent au stand SACHA sont plutôt sensibles à la question, les bénévoles n’évitent pas l’intervention de quelques « trolls ». Lucie, de permanence sur le stand côté jardin, vient d’en faire les frais. « Quand je lui ai parlé du bracelet avec le numéro d’urgence qu’on distribue à tous ceux qui le souhaitent, il m’a répondu : “non, ça va, je vais d’abord aller agresser quelques filles ! ”On sent que certains hommes sont encore mal à l’aise avec cette thématique. »

Alors que le ciel se teinte de rose, et que la soirée avance, les badges SACHA se multiplient sur les T-shirt des festivaliers. Vers 21h, les bénévoles comptabilisaient environs 650 personnes au moins sensibilisées. Et ce n’est que le début : le numéro commence à être diffusé, les slogans suscitent le débat dans les groupes d’amis.« L’accueil est globalement hyper positif, se réjouit Clémentine, coordinatrice principale du projet SACHA. Le numéro d’appel a pour le moment reçu uniquement des SMS, moins de cinq, pour des témoignages. » Les binômes SACHA seront joignables jusque trois heures du matin. Pour le reste de la nuit, c’est une autre association qui prendra le relais. Une safe zone est aussi prévue dans le camping « festif » durant toute la nuit.

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