Chronique: la chasse aux libanismes

Chronique: la chasse aux libanismes
D.R.

Le français au Liban a été longtemps l’apanage des élites chrétiennes, qui cultivaient le goût d’un français académique, voire châtié. D’où un alignement aussi strict que possible sur le français de référence, à la différence de la plupart des francophonies du monde arabe.

Il n’est donc pas étonnant de trouver au Liban la tradition des « chasses aux libanismes » qui rappelleront quelques souvenirs aux moins jeunes d’entre nous. Ces recueils puristes mélangent allègrement des traits du français populaire (va te faire voir !), des impropriétés courantes (monter en haut) et quelques (rares) formes spécifiques au Pays du Cèdre, en majorité des emprunts à l’arabe comme les bien connus taboulé et mezzé. Insécurité linguistique, quand tu nous tiens…

Quelques mots sur l’histoire du Liban

Après une escapade au Maghreb, cette chronique estivale se déplace vers l’est, dans une partie du monde arabe qui n’a pas connu d’influence berbère : le Machrek. Ce mot arabe désigne le levant, par opposition au couchant (Maghreb). Un pays particulièrement francophile retiendra notre attention, le Liban, parfois appelé le « Pays du Cèdre ».

Le Liban est mentionné dans la Bible comme la terre où coulent le lait et le miel. Ses importantes ressources naturelles et sa position stratégique ont très tôt attiré les conquérants : des Phéniciens, aux environs de 1200 av. J.-C., aux Romains, au 1er siècle avant J.-C., en passant par Alexandre le Grand et les Ptolémées d’Égypte. Lorsque les Arabes s’imposent à leur tour à partir du 8e siècle, ils introduisent l’islam dans un territoire christianisé, mais en tolérant la coexistence des religions en présence. Les croisades bouleverseront cette situation et la reconquête de la région par les Mamelouks égyptiens à la fin du 12e siècle s’accompagnera de persécutions à l’encontre des chrétiens.

En 1516, l’actuel territoire du Liban passe sous l’autorité des Ottomans, après la victoire de ceux-ci sur les Mamelouks. L’hégémonie turque durera jusqu’au début du 20e siècle, en laissant les coudées assez franches aux différentes communautés qui composent l’Empire ottoman. Le démantèlement de ce dernier en 1920 fera passer le Liban sous mandat français. Ce régime prendra fin en 1943, avec la création de l’État indépendant du Liban.

Dans les décennies qui suivront son indépendance, le Liban va vivre dans un climat de liberté d’expression unique dans la région, ce qui lui vaut de devenir une terre d’accueil pour des intellectuels et des opposants arabes, mais aussi pour un grand nombre de réfugiés, notamment des Palestiniens. Il jouit également d’une prospérité économique qui a valu au pays le surnom de « Suisse de l’Orient ».

Mais cette période heureuse prend fin lorsque le Liban affronte une longue et sanglante guerre dite « civile », d’avril 1975 à octobre 1990. Celle-ci se termine par la signature de l’accord de Taëf (1989) qui offre au pays une période de paix, mais sans réellement mettre le Liban à l’abri d’autres événements douloureux. Actuellement, le pays fait face à une nouvelle épreuve, liée à l’afflux massif de réfugiés syriens chassés de leur pays par la guerre.

Quelques mots sur l’histoire du français au Liban

On pourrait penser que l’apparition du français au Liban est liée au mandat français. Sa présence est pourtant bien plus ancienne, puisqu’elle remonte aux premières croisades. Le français était pratiqué à cette époque par les nobles qui avaient dirigé ces expéditions, ainsi que par les premières congrégations venues s’installer dans la région par la suite.

Après une éclipse due à la concurrence de l’italien qui s’était imposé comme langue du négoce en Méditerranée, le français se renforce grâce à l’alliance franco-ottomane signée en 1535 par le roi de France, François 1er, et par le sultan ottoman, Soliman le Magnifique. Avec cette alliance, la France reçoit des privilèges commerciaux sur les territoires ottomans et devient la protectrice des Occidentaux d’Orient, en particulier des chrétiens. Le français va alors bénéficier non seulement du soutien des réseaux éducatifs établis par les congrégations religieuses, mais aussi de celui des écoles publiques du Levant créées par les Turcs.

En 1920, la Société des Nations place le Liban (et la Syrie) sous mandat français. L’enracinement séculaire du français au Liban justifie cette décision, d’autres pays de la région (Palestine, Irak) revenant aux Britanniques. Cette tutelle de la France confortera l’implantation du français dans la région. Un décret du 21 août 1924 rend l’enseignement du français obligatoire, au même titre que celui de l’arabe. En 1926, le français devient même langue officielle du Liban, à côté de l’arabe.

Lorsque le Liban devient indépendant en 1943, sa Constitution stipule que « l’arabe est la langue nationale officielle. Une loi déterminera les cas où il sera fait usage de la langue française. » (art. 11). Mais aucune loi n’a vu le jour à ce sujet et, depuis l’indépendance, l’État libanais s’est contenté de perpétuer les anciennes pratiques glottopolitiques. Dans les faits, le français a cessé d’être langue officielle ; il conserve un statut privilégié, mais précaire : aucune disposition juridique n’en protège ou n’en garantit l’usage.

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