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Le bonheur, un juteux business pour les entreprises

Chez Easi, les consultants en informatique disposent notamment d’une salle de détente où ils peuvent jouer aux fléchettes, au babyfoot ou à la PlayStation.
Chez Easi, les consultants en informatique disposent notamment d’une salle de détente où ils peuvent jouer aux fléchettes, au babyfoot ou à la PlayStation. - Olivier Polet.

Faites le test : à la question « Et alors, ces vacances ? », tentez le « Bof, pas si terrible… » Mine déconfite de votre interlocuteur garantie. Aujourd’hui, ne pas être – ou apparaître – heureux est vécu comme une anomalie. Même un coup dur de la vie, la perte de son emploi ou un burn-out sont présentés dans l’acception contemporaine comme l’occasion de renaître à soi…

Il est où le bonheur, il est où ? Partout, mon cher Christophe Maé ! Consacré par une cohorte d’auteurs et de coaches, plébiscité sur Internet et les réseaux sociaux, il figure en tête des préoccupations contemporaines. L’ONU a consacré une Journée internationale du bonheur, l’OCDE recommande aux instituts statistiques nationaux d’adopter des indices de bien-être, tandis que Coca-Cola publie chaque année des rapports sur le sujet. Même l’université Yale, aux Etats-Unis, dispense désormais un cours intitulé Psychologie et vie heureuse, qui fait un tabac.

Un marché très lucratif

Nos sociétés misent sur ce nouveau dogme comme clé ultime du succès, alimentant un marché très lucratif : à titre d’exemple, l’application de méditation Headspace, téléchargée plus de six millions de fois, a dégagé en 2017 environ 26 millions d’euros, tandis que Happify (payante elle aussi), qui revendique trois milliards d’utilisateurs, se définit comme « la destination incontournable pour des solutions efficaces et basées sur la science (sic) pour améliorer la santé émotionnelle et le bien-être au XXIe siècle ». Rien de moins.

Pure arnaque ou bien-pensance inoffensive ? Dans leur essai Happycratie, sous-titré Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, le docteur en psychologie Edgar Cabanas et la sociologue Eva Illouz décortiquent de façon critique cette quête actuelle de développement personnel à tous crins. Selon eux, l’idéologie du bonheur (déjà passée au crible en 2000 par Pascal Bruckner dans L’Euphorie perpétuelle) repose sur l’idée perverse qu’on est responsable de son propre épanouissement. Mais surtout, dénoncent les deux auteurs, les tenants de la psychologie positive marchent main dans la main avec les impératifs du néolibéralisme, infiltrant la société entière.

Olivier Polet.

Rien d’étonnant dans cette perspective à ce que le monde du travail se soit emparé de cette tendance dans un souci constant de performance et de rentabilité. Même si la notion de bonheur est épistémologiquement floue, on s’efforce de plus en plus à la mesurer ou à tout le moins à la stimuler.

Des managers du bonheur

C’est ainsi que la figure émergente du chief happiness officer (CHO) s’est imposée progressivement dans le monde de l’entreprise. Chef de file belge de cette nouvelle manière de voir le management sous un angle positif, Laurence Vanhée a mis en place une équation magique à la Sécu où elle a travaillé comme directrice des ressources humaines avant de lancer sa propre boîte de consultance il y a cinq ans : « Liberté + responsabilité = bonheur + performance », répète-t-elle comme un mantra.

S’appuyant sur sa propre expérience à la sécurité sociale (où l’absentéisme a chuté de 26 %, les départs volontaires de 70 % et le taux d’engagement a augmenté de 88 %), elle assure que la formule marche, pour peu que la démarche soit sincère, que tout le monde y adhère et que le budget suive. « Cette prise de conscience arrive sur la table des comités de direction, assure la quadragénaire sollicitée dans le monde entier, par des PME ou des multinationales comme des écoles de commerce ou de ressources humaines. C’est vraiment un nouveau courant managérial. Attention, il ne suffit pas d’installer une table de ping-pong ou une salle de repos, mais de responsabiliser les employés tout en leur octroyant de la liberté, pour qu’ils puissent mettre du sens dans ce qu’ils font. Etre plus heureux au travail améliore la performance. »

L’amour de son boss

Chez Easi, boîte d’ingénierie informatique basée à Nivelles, on croit à ce cercle vertueux. Son patron, Salvatore Curaba, parle carrément d’amour envers ses quelque 200 collaborateurs : « Le bonheur au travail, ce n’est pas un objectif, mais plutôt une manière d’être et de vivre, appuie celui qui ambitionne de ne plus être l’actionnaire majoritaire de son entreprise, au fur et à mesure que ses employés achètent des parts et donc participent aux bénéfices et à l’essor de la société. C’est presque égoïste, mais je ne suis heureux que si je suis entouré de gens heureux. Et plus je reçois plus que je donne. »

Alors qu’est-ce qui rend ses salariés heureux ? Le patron humaniste estime que ce ne sont pas pour les services facilités par l’entreprise (coiffeuse, pressing, traiteur, salle de détente avec kicker, fléchettes, PlayStation, etc.) qu’ils vont rester, mais pour des raisons plus fondamentales : « On a identifié cinq ingrédients du bonheur : la reconnaissance, mais on dit aussi quand ça ne va pas et ça a d’autant plus de force ; la transparence ; la liberté et l’autonomie ; la notion de mission qui fait qu’on a envie de se lever le matin et enfin, l’amour, même si c’est bizarre d’utiliser ce mot en entreprise, mais j’estime qu’on doit se sentir aimé… Au bout de plusieurs années de collaboration, la relation est très forte. »

« Le bonheur, ça booste la créativité »

Chez Nostalgie, qui caracole en tête du dernier décompte CIM et a fêté ça dignement, on croit aussi au bonheur en s’appuyant sur des valeurs cardinales affichées dans l’entrée et incarnées par le portrait noir et blanc d’un groupe ou d’un chanteur : Queen, la cohésion, Jean-Jacques Goldman, le respect, Aretha Franklin, l’épanouissement, Jacques Brel, l’authenticité et Lady Gaga, l’audace. Fameux medley !

« Même si on ne prend pas le temps de les regarder, le subconscient les intègre », affirme l’animateur Vince, arrivé il y a à peine un mois et capable de toutes les citer en faisant pétiller les yeux toujours rieurs de sa happiness manager, Géraldine Deleuse. « J’ai beaucoup feinté là-dessus sur l’antenne pas plus tard qu’hier parce que je n’en reviens toujours pas que ce poste existe ! Au début d’ailleurs, je croyais que c’était une blague », rigole l’animateur qui assure que « le bonheur, ça booste la créativité ».

Olivier Polet.

En nous faisant visiter l’open space aéré derrière les studios, qui comprend un kicker, une table de ping-pong, un punching-ball mais aussi un espace sieste, la happiness manager promène son sourire et, dans son sillage, une bonne humeur communicative qui règne par ailleurs clairement sur le plateau. « Vas-y, t’es une star ! On est tous heureuuuuuxxxx ! », lui lance un animateur de NRJ en agitant un petit drapeau tandis qu’elle prend la pose devant notre photographe et pleure littéralement de rire.

Et aussi le budget...

Formée il y a deux ans auprès de Laurence Vanhée, Géraldine reconnaît que « le bonheur au travail peut apparaître comme un effet de mode, mais en interne, je constate que c’est vraiment important pour nos employés que quelqu’un s’occupe de leur bien-être. »

Olivier Polet.

Concrètement, le management se veut collaboratif : « On forme les gens à cela. Chacun est à la bonne place et ce n’est pas forcément la direction qui prend les décisions. Lors du recrutement, on veille aussi à ce que les candidats soient sensibles à nos valeurs. » Celle qui a troqué son titre d’assistante de direction qu’elle occupe depuis dix ans pour celui d’happiness manager fait toujours partie du comité de direction, ce qui lui donne une vraie liberté d’action. Et le budget nécessaire, aussi : « Une enquête de satisfaction menée l’an dernier nous a permis de cerner les besoins. C’est ainsi qu’on a multiplié les petites attentions : petits-déjeuners, salle de repos, massages, formation de pleine conscience… Ça représente un coût, mais c’est un investissement parce que quelqu’un qui est heureux de venir travailler est plus performant. »

« C’est presque un truisme de proclamer qu’un travailleur qui se sent bien et croit en ce qu’il fait travaillera mieux, tempère Edgar Cabanas. La récente figure du CHO illustre parfaitement le triomphe du discours du bonheur au sein des organisations. C’est devenu un métier très lucratif. Certes, on peut s’améliorer personnellement sur le lieu de travail, mais la notion d’épanouissement personnel est désormais conceptualisée de telle manière que ce sont les organisations qui en bénéficient le plus, bien plus que les travailleurs eux-mêmes.  » Chez Nostalgie, la recette s’est en tout cas avérée payante, pour tout le monde. Quant à Easi, qui enregistre un chiffre d’affaires de 30 millions par an et un bénéfice net de 20 %, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le taux d’absentéisme (moins de 1 %) aussi.

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