Affaire Cécile Djunga: Comment fonctionnent les mécanismes qui mènent au racisme ?

Cécile Djunga, présentatrice météo sur la RTBF, est victime d’injures racistes depuis ses débuts il y a un ans. Ce mercredi elle a exprimé son ras-le-bol.
Cécile Djunga, présentatrice météo sur la RTBF, est victime d’injures racistes depuis ses débuts il y a un ans. Ce mercredi elle a exprimé son ras-le-bol. - D.R.

Stéphanie Demoulin est professeure à la Faculté de psychologie de l’UCL. Elle étudie singulièrement les relations intergroupes. Elle nous explique donc quels sont les processus psychologiques qui mènent à des opinions, des comportements ou des crimes racistes. Comme ceux qui ont été mis au jour par la vidéo de Cécile Djunga ou par le reportage de la VRT sur le groupuscule flamand Schild & Vrienden.

Comment devient-on raciste ?

Les relations intergroupes et notamment les conflits entre les groupes – au sens large – reposent sur un mécanisme cognitif simple : nous avons besoin de catégoriser le monde qui nous entoure. Psychologiquement, on ne peut pas évoluer dans un monde social où on traite chaque individu comme un individu. Créer des catégories est donc normal. Le problème, c’est qu’on ne se contente pas de créer ces catégories. Nous avons naturellement une motivation à nous percevoir, nous-mêmes et les groupes qui nous ressemblent, positivement. Et, à percevoir les groupes plus éloignés de nous moins positivement. On commence alors à faire des différences entre les groupes.

A partir de là, qu’est-ce qui fait que certaines personnes épousent des visions plus racistes ou rejettent cette tendance ?

Il existe différentes théories à ce sujet, qui peuvent se combiner. Pour certains chercheurs, c’est développemental. Cela dépend du milieu dans lequel vous avez été éduqué. Si votre éducation vous amène à vous méfier du monde qui vous entoure, puisqu’on vous a appris qu’il était dangereux, vous risquez plus de vous méfier des gens qui ne vous ressemblent pas. A l’inverse, dans une famille où on vous a présenté un monde plus sécurisé, vous aurez moins cette tendance. Il existe aussi des théories situationnelles : quand vous percevez des menaces par rapport au système dans lequel vous évoluez, qu’elles soient d’ordre matériel (perte d’emploi, de pouvoir d’achat) ou symbolique (perte de la culture, des valeurs, etc.) vous cherchez à vous éloigner des gens qui constituent cette menace, et vous vous repliez. Ce sont des explications très différentes, qui peuvent se combiner.

Je pourrais très bien avoir des sentiments très négatifs vis-à-vis d’un groupe et ne jamais passer à l’acte. Cela dépend du contexte normatif.

Existe-t-il des déclencheurs pour « passer à l’acte » ?

En psychologie, on distingue trois niveaux. Tout d’abord, il y a l’aspect cognitif. Ce sont nos stéréotypes, nos croyances. Nous en avons tous : les Italiens sont chaleureux, les Allemands rigoureux, etc. Ensuite, ces croyances peuvent entraîner des émotions : ce sont les préjugés. J’aime ou j’aime pas. Ce qui peut finalement mener à la discrimination : je pose un acte, un comportement discriminatoire vis-à-vis de quelqu’un. Mais je pourrais très bien avoir des sentiments très négatifs vis-à-vis d’un groupe et ne jamais passer à l’acte. Cela dépend du contexte normatif. Quelles sont les normes dans la société ? Même si vous éprouvez des émotions négatives, à partir du moment où tout le monde dans votre entourage dit que la diversité est une richesse, vous n’allez pas les exprimer. Ou alors uniquement dans le non-verbal, ou par des lapsus. A l’inverse, dans un contexte plus perméable à la discrimination, au racisme, il devient plus facile de s’exprimer.

Ce n’est donc pas idéologique de dire que les discours généraux présents dans nos sociétés sont en partie responsables de la libération de la parole raciste.

Cela n’a rien d’idéologique. C’est très, très concret. Nous cherchons tous, en tant qu’être humain, à recevoir des jugements positifs des gens qui nous entourent. Quand on est dans un contexte où nous savons que si on exprime du racisme, on est dévalorisé, on se tait. Si on évolue dans un contexte où cela va être valorisé, on parle. Cela dépasse la question du racisme. Globalement, nous cherchons tous à nous exprimer en fonction des normes. Mais celles-ci ne sont pas linéaires, elles connaissent des fluctuations notamment en période de crise.

Entre la dame qui pense que la présentatrice météo est « trop noire » pour la télévision et les jeunes flamands de Schild & Vrienden, on sent quand même des mécanismes différents…

Oui, pour la présentatrice de la RTBF, on se situe clairement du côté du racisme ordinaire qui découle d’un fonctionnement naturel de l’être humain : j’aime les groupes auxquels j’appartiens. Des études psychologiques montre que lorsqu’on présente une personne étrangère à un groupe, cela suscite de l’anxiété dans le cerveau des personnes du groupe. Aussi parce que vous ne savez pas comment vous comportez. L’appartenance à des groupes de haine relève d’autres facteurs : la perte d’identité, la recherche d’appartenance, une situation de faiblesse, etc. Il s’agit aussi souvent de personnes qui ont besoin de contrôle, de certitudes, donc de réponses claires et concrètes. D’autres individus tolèrent davantage l’incertitude.

Tout cela signifie-t-il qu’une société sans racisme n’est pas possible ? Que nous avons tous une tendance initiale au racisme ?

Une société sans catégories n’existe pas. Les gens en ont besoin pour fonctionner normalement. Par contre, on peut éduquer les gens à concevoir que dans toutes les catégories, il y a du positif et du négatif. Et les amener à juger sur d’autres critères que leur appartenance à un groupe. Ces catégories restent en outre arbitraires. On ne crée pas de catégories à partir de la couleur des yeux par exemple. Ces catégories sont donc déterminées par la culture, la société.

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