L’après Weinstein: «Il y a des choses que les hommes hésitent maintenant à faire»

L’après Weinstein: «Il y a des choses que les hommes hésitent maintenant à faire»

Pour Marie Duru-Bellat, professeur de sociologie à Sciences Po Paris et spécialiste des inégalités sociales et sexuées, #metoo est représentatif de la jeune génération féministe, partisane d’une tolérance zéro vis-à-vis de ceux qu’elle appelle les « porcs ».

Est-ce que, selon vous, il y a eu un avant et un après-« Weinstein » ?

Je pense effectivement que cette affaire a eu un effet durable en Europe et que cet effet est aussi important, sinon plus, pour les hommes que pour les femmes. On a l’impression qu’il y a des choses que les hommes, dans des milieux sociaux très variés, vont maintenant hésiter à dire ou à faire – du moins en présence de femmes.

Pourtant, les femmes se sont rapidement divisées sur la question. On se souvient ainsi combien la lettre ouverte du collectif des 100 femmes affirmant son rejet d’un certain féminisme qui exprime une « haine des hommes », a fait grincer des dents…

Ce n’est pas nouveau. Au sein des études féministes qui se sont développées en sociologie, on a toujours insisté sur le fait qu’il y avait des divisions internes aux femmes. Que l’on considère le travail ou les difficultés de la vie quotidienne, par exemple, l’accent a toujours été mis sur le fait que, certes, il y avait une réduction de l’écart hommes-femmes dans beaucoup de domaines mais qu’au sein des femmes, les situations étaient souvent très différentes. C’est donc un contexte général, accentué par le fait qu’en France, on a toujours été sensible à l’origine sociale, à « qui parle » ? S’agit-il de femmes favorisées ou défavorisées ?… Cette irritation face à « de grandes bourgeoises favorisées », comme on l’a entendu, est assez française et dépasse notre sujet.

Au-delà des attaques personnelles, le point de friction, c’était le rapport à la sexualité…

Effectivement. Cette opposition, plus ou moins ouverte, est également classique au sein du mouvement féministe. Ainsi, sur la prostitution ou la pornographie, certaines mettent en avant une certaine liberté, disent que si on les condamne, on pourrait avoir l’air trop prudes ou apparaître comme des censeurs, alors que d’autres affirment que la prostitution comme la pornographie ne sont ni plus ni moins que des attaques contre les femmes. Il y a donc toujours cette tension et je ne suis donc pas étonnée qu’elle soit également apparue dans ce mouvement-là.

Certain(e)s ont affirmé que #metoo lorgnait vers le féminisme « à l’américaine », vers le différentialisme…

C’est la position défendue par certaines femmes, comme Mona Ozouf ou Élisabeth Badinter, qui disent, en gros, que « en France on sait vivre, pas comme ces rustiques d’Américains »… Je pense que cette réaction est aussi partagée par tous les gens qui sont horripilés par ce qu’ils appellent « la théorie du genre » – qui n’existe pas : le genre est un concept, pas une théorie ; c’est une façon de lire comment sont construits les rapports hommes-femmes et il y a d’ailleurs de nombreux débats au sein des études de genres par rapport à la sexualité ou à ce qu’on appelle la « libération des mœurs », comme je viens de le signaler. Il y a donc aussi une réaction de mauvaise foi. Quant aux femmes qui disent que « Chez nous, c’est plus soft ; l’amour courtois c’est une tradition », etc., il y a des mouvements féministes de jeunes femmes, comme Oser le féminisme, qui leur rétorquent : « Sortez du 16e arrondissement de Paris et allez vous balader dans le 19e et vous verrez ! ». Les jeunes femmes qui sont très présentes dans les mouvements féministes n’ont donc pas du tout cette analyse-là ; c’est plutôt une analyse de « vieilles bourgeoises », ce qui est un peu méchant pour certaines personnes… mais c’est quand même un peu ça. Je pense qu’il y a aussi un clivage de générations. Même s’il y a des exceptions – Christine Delphy par exemple, qui est une des papesses du féminisme en France, n’a pas du tout les mêmes positions qu’Élisabeth Badinter, qui a à peu près le même âge – la jeune génération est plus sur une position « Balance ton porc » : une attitude de grande vigilance, voire de tolérance zéro. Mais sans doute est-ce aussi une évolution générale ; on pourrait observer des phénomènes similaires sur la protection de l’environnement, par exemple.

Certains ont également cru déceler dans l’esprit #metoo un côté « victimaire »…

Ce n’est pas parce que les jeunes femmes réagissent à toute agression plus ou moins grave qu’elles se considèrent comme des victimes ! C’est au contraire de l’« empowerment » : on gère le problème nous-mêmes. Peut-être que si l’on créait un carcan législatif trop contraignant, la critique serait recevable, mais en l’état, ce n’est pas le cas. Il faut tout de même protéger les femmes victimes de violences réelles…

Pourquoi l’affaire « Weinstein » a-t-elle eu une telle répercussion, alors que l’affaire « DSK », par exemple, en a eu nettement moins – si ce n’est pour l’intéressé ?

Comme il s’agissait d’un Français, les Américaines ne se sont pas vraiment mobilisées, tandis qu’en France, c’est devenu essentiellement une affaire politique. Au-delà de ça, expliquer pourquoi un phénomène apparaît à un moment donné et pas un autre, c’est toujours très difficile.

► Un avant et un après Weinstein: pour le meilleur ou pour le pire?

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