Femme, flemme et autres dilemmes

© D.R.
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Tout francophone natif prononce sans hésitation femme avec un <a> et flemme avec un <è>. Mais comment expliquer cette bizarrerie à un apprenant soucieux de maîtriser ce français vanté comme un modèle de clarté et de logique ?

Il faut un long détour par l’histoire de la langue pour démontrer, d’après les règles de l’évolution du français, que la prononciation <fa-m> est régulière, tandis que la graphie femme l’est moins. Et, qu’à l’inverse, la prononciation <flè-m> est irrégulière, alors que la graphie flemme se justifie.

Tel est le dilemme : plus vous expliquez le passé d’une langue, plus la logique de son évolution se complexifie. D’aucuns s’en délectent, d’autres s’en irritent. Dans ce domaine, ce n’est pas souvent le flegme (ou la flemme ?) qui s’impose…

Femme, plutôt que fame

Plusieurs billets de cette chronique ont déjà évoqué la difficulté que représente, pour les personnes qui souhaitent s’approprier la langue française, la distance entre certaines graphies et leur prononciation. Vous pouvez relire mes commentaires sur ce thème à propos des mots oignon, poireau, septembre ou thermos. On le constate : la question ne se pose pas uniquement avec du vocabulaire spécialisé : des mots très courants, que les francophones natifs maîtrisent depuis leur enfance, sont de véritables chausse-trapes pour les apprenants.

Dans la même ligne, évoquons la prononciation de la suite -emme, dans des formes comme dilemme, flemme, gemme ou lemme. Un francophone natif prononcera correctement ces mots avec un e ouvert : <èm>. Par contre, dans le mot femme, il n’hésitera pas à choisir la prononciation <am>. Y a-t-il une explication à cette différence de traitement d’une même graphie ? Certes oui, et c’est une fois de plus l’histoire de la langue qui nous livre la clé de l’énigme.

Entamons le parcours par la forme la plus commune : femme. Celle-ci est issue du latin femina, rapidement réduit à ºfemna, dont la voyelle initiale -e- s’est nasalisée sous l’influence du -m –, se prononçant d’abord <in>. Ce <in> va ensuite évoluer en <an>. Une dernière transformation dénasalisera ce <an> qui aboutira au <a> que l’on entend aujourd’hui dans <fam>, transcrit femme.

Cette évolution qui mène d’un e fermé latin devant nasale à un <a> en français moderne est régulière. On la retrouve dans des formes comme vanne, du latin médiéval venna, qui est passé de la prononciation <vin-n> à la prononciation <van-n>, puis <va-n>. Ou encore dans banne, du latin médiéval benna, prononcé successivement <bin-n>, <ban-n>, puis <ba-n>. Toutefois, la graphie de ces mots s’est adaptée à la prononciation, ce qui n’est pas le cas de femme qui aurait pu s’écrire fam(m)e. La graphie fame apparaît d’ailleurs dans des textes médiévaux, en concurrence avec la forme moderne femme.

La même évolution s’applique au nom couenne, qui apparaît parfois sous la graphie couane au Moyen-Âge et se prononce aujourd’hui <cwa-n> ; la prononciation <cwè-n> que l’on entend quelquefois peut être due à l’influence de la graphie ou à des évolutions régionales. Elle explique aussi pourquoi les adverbes en -emment (dans intelligemment, prudemment, récemment, etc.) se prononcent <a-man>, conformément à l’évolution phonétique, mais en désaccord avec leur graphie.

Mais pourquoi gemme, dilemme ou flemme ?

Les formes présentant une suite -emme prononcée <è-m> sont donc irrégulières du point de vue de l’évolution phonétique de la voyelle nasalisée. Le parcours de chacune est singulier et mérite d’être brièvement décrit.

Gemme, issu du latin gemma, a d’abord suivi l’évolution régulière : d’où la forme jame, prononcée <ja-m>, que l’on trouve en ancien français. Par la suite, les clercs ont restitué une graphie proche de l’étymon : d’où l’orthographe gemme. Ici encore, la graphie ou l’influence d’usages régionaux peuvent expliquer la prononciation d’aujourd’hui : <jè-m>.

Dilemme (et non *dilemne, comme on l’entend parfois, sur le modèle de indemne) est une autre entorse aux règles de la phonétique historique. Il provient du bas latin dilemma, lui-même emprunté au grec. Toutefois, l’apparition de ce mot dans le vocabulaire français remonte au XVIe siècle : elle est donc postérieure aux évolutions décrites pour femme ou pour gemme. La prononciation s’aligne dans ce cas sur la graphie. La même explication vaut pour le nom lemme, du latin impérial lemma, introduit en français au XVIIe siècle.

Flemme est proche du cas de dilemme. Ce nom a été introduit en français à la fin du XVIIIe siècle, d’après l’italien flemma. Très rapidement, il s’est attiré les foudres des censeurs qui lui préféraient la variante savante flegme (de la même famille étymologique), forme plus ancienne qui remonte au latin phlegma. Ce dernier a d’abord donné fleume  ; puis les considérations étymologisantes ont imposé la forme écrite flegme, avec un <g> restitué dans la prononciation d’après la nouvelle graphie.

Que retenir de cette courte escapade dans le français de jadis et de naguère ? Pour les férus de phonétique historique, sans doute l’agréable sensation que la connaissance de la langue d’aujourd’hui s’ancre dans son passé. Pour d’autres usagers, sans doute la désagréable impression que le français actuel regorge de complications inutiles. Tous pourront constater que la logique gouvernant l’orthographe du français, c’est quelquefois un conte de bonne femme…

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