Liberté et sécurité sont dans un bateau. Liberté tombe à l’eau…

Liberté et sécurité sont dans un bateau. Liberté tombe à l’eau…

Dans son discours à la Chambre de lundi dernier, Charles Michel s’est posé en grand défenseur de la démocratie, ce qui, selon lui, signifie d’une part s’opposer aux fake news et, d’autre part, renforcer la sécurité : « plus de sécurité, c’est plus de libertés. »

Mais derrière l’accord de principe que l’on pourrait marquer pour de telles déclarations, pointe un malaise. Une inquiétude. Bien sûr, les « fake news », les « infox » sont une calamité et représentent une grave menace pour la démocratie. Mais est-ce au gouvernement, à travers un fonds géré par lui, d’assurer cette veille et ce combat ? Et surtout, est-il crédible que Charles Michel s’attaque aux fake news, lui qui s’est fait le chantre de l’utilisation de slogans simplistes comme moyen de communication ? Que l’on songe à l’affirmation cent fois répétée qu’il faut « moderniser » la sécurité sociale chaque fois qu’il coupe dans un de ses programmes. Ou qu’il faut lutter contre le réchauffement climatique tout en s’opposant ensuite à la réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre des automobiles demandée par nombre de pays européens.

Alexander De Croo, ministre de « l’agenda numérique » (ça ne s’invente pas…), a effectivement confirmé qu’un tel fonds serait mis sur pied, avec un budget d’un million et demi d’euros : ce fonds « veillera à stimuler toute démarche (de la part d’une entreprise, une ONG, une start-up, des journalistes…) visant à lutter contre la désinformation, ou encore à cerner quelles organisations se cachent derrière certaines publications sur internet. » Comment sera faite la sélection de ces démarches, par qui ? Autrement dit, ce fonds, piloté par le gouvernement, pourra exercer le même pouvoir qu’un Trump : décider ce qui est ou n’est pas de la désinformation. Dans le chef de Charles Michel, la désinformation vise essentiellement une cible : celles et ceux qui critiquent l’action de son gouvernement. Ce fonds pourrait aussi bien être la vitrine d’une officine plus secrète et nettement moins démocratique. La seconde mission (« cerner quelles organisations… »), au demeurant, incombe directement aux services secrets et ils l’assument déjà, avec plus ou moins de réussite.

Les manipulations étrangères

À quelques mois des élections européennes, le spectre des manipulations via les réseaux sociaux ressurgit. L’enjeu est énorme, et ce n’est pas un fonds belge doté d’un budget dérisoire qui pourra être d’une quelconque efficacité dans cette lutte. C’est un enjeu européen et il doit être pris en charge à ce niveau, avec les moyens nécessaires. Pour autant que ce ne soit pas aussi de l’intox. Parce que derrière les déclarations grandiloquentes de Charles Michel, il y a une vérité : c’est que la vérité n’est plus établie. Les premiers responsables ne sont pas les critiques de l’action gouvernementale, mais ceux-là même qui, aujourd’hui, s’émeuvent de ces critiques. Le responsable politique de premier plan qui annonce tambour battant qu’il ne fera jamais alliance avec un parti nationaliste, avant de retourner sa veste et de se retrouver premier ministre d’une coallition dangereuse, n’est-il pas le premier à pratiquer l’infox à grande ampleur ?

La vérité se cache certainement quelque part, mais elle a peur et est entourée de meutes de mensonges. Les prochaines élections européennes peuvent être manipulées par les Russes, mais elles peuvent l’être aussi par les partis nationalistes, populistes et extrémistes qui rêvent de détruire l’Europe, ou par les autres qui utilisent la crainte des risques de manipulation pour manipuler à leur tour l’opinion publique… Qu’un Premier ministre comme Charles Michel appelle à cette lutte contre les fausses infos, pilotée par son gouvernement dans lequel siègent des gens qui ont avec la vérité et la justice des rapports plus que troublants, tout cela ne me paraît pas spécialement être une bonne nouvelle. Comme l’écrivait Albert Camus, « Là où nul ne peut plus dire ce qui est noir et ce qui est blanc, la lumière s’éteint et la liberté devient une prison volontaire. »

Plus de sécurité pour plus de libertés

La sécurité, les libertés… Le jeu sur le nombre est intéressant et révélateur. Il n’y aurait ainsi qu’une seule sécurité, dont dépendraient des ou les libertés. En fait, soyons précis : des libertés. Pas toutes. Pas celle de critiquer trop ouvertement l’action du gouvernement. Celle-là, il faut la restreindre, au nom de la lutte contre les fake news et pour la démocratie.

La sécurité qu’évoque Charles Michel, c’est celle de la force. Militaire, policière, étatique. Celle des caméras, des contrôles, des fichiers. La « sûreté », comme on appelait aussi certains services secrets de sinistre mémoire. C’est celle qu’évoque Benjamin Franklin lorsqu’il écrit : « Ceux qui sont prêts à sacrifier une liberté essentielle pour acheter une sûreté passagère, ne méritent ni l’une ni l’autre. » Les libertés qui s’accroissent avec la sécurité dont rêvent Charles Michel et ses amis de la N-VA, ce sont la liberté de consommer, de se distraire, de se replier sur soi, de continuer à faire comme si tout allait bien tant que tout va bien pour un petit noyau national. Autrement dit, des « prisons volontaires ». Prison volontaire et liberté paradoxale, celle de l’absence de toute responsabilité réelle. Certainement pas la liberté de celles et ceux qui, en accord avec les valeurs humanistes fondées par l’Europe et si souvent citées par nos gouvernants, hébergent des réfugiés.

Plus d’assurances pour renforcer LA liberté

Mais Franklin a raison lorsqu’il parle de « liberté essentielle ». La liberté, pas des libertés qui ne sont, finalement, que des libéralités accordées à ceux qui se soumettent. Cette liberté a besoin d’assurances. De sécurités, si on veut, mais plurielles. Ces sécurités portent sur l’efficacité des services publics, à commencer par la justice et l’enseignement, l’aide pour les plus démunis. Sur une justice fiscale réelle. Sur un système de soins de santé efficace et juste, lui aussi, égalitaire. Sur un système de pension équitable.

Dans un monde de précarité croissante, un gouvernement comme celui du MR et de la N-VA joue sciemment la carte des oppositions entre les citoyens les plus pauvres et les plus fragilisés. Au contraire de ce qu’il fait pour la « sûreté » et la défense, ce gouvernement a multiplié les atteintes à la sécurité fondamentale des citoyens. La Justice est dans un état de délabrement tel qu’elle ne peut plus fonctionner correctement, et qu’elle se retrouve en tout cas incapable de poursuivre les fraudeurs à grande échelle. Et il en va de même pour tous les autres domaines des (bientôt ex) services publics.

Sans parler de la première des sécurités qu’il faut de toute urgence assurer, non seulement à la population belge, mais à l’humanité entière : la sécurité environnementale. Et sur ce point, le gouvernement Michel a un bilan absolument catastrophique. Quiconque aurait voulu avoir ne serait-ce qu’un impact modérément positif sur la question du climat aurait évité de mettre Mme Marghem au ministère de l’Énergie et de l’Environnement.

La crise migratoire, l’épouvantail si utile

Ne nous leurrons pas : comme tous les partis populistes et extrémistes, le MR est entré dans le jeu de la propagande antimigrant. La sécurité que ce gouvernement offre à la population, c’est celle des « visites domiciliaires », avec une « avancée » spectaculaire en termes de « justice » : il ne faut même plus voter des lois pour les appliquer. Puisque le projet avait suscité des réactions jusqu’au sein du MR, le gouvernement Michel a renoncé à faire voter la loi qui devait autoriser les perquisitions – appelons les choses par leur nom – chez les particuliers qui accueillent des migrants. Et la semaine dernière, la police a effectué des perquisitions musclées et violentes chez quatre de ces particuliers dont la seule « faute » était de faire preuve d’humanité. Le parquet a trouvé l’astuce, au diable les lois, au diable les principes.

« Plus de sécurité », pour Charles Michel, c’est aussi, c’est surtout criminaliser celles et ceux qui s’occupent du volet « humain » de sa politique migratoire, quand lui se contente de la « fermeté ».

La peur de l’Islam

L’islamophobie est entretenue partout et par tous les moyens. Les mêmes propos se retrouvent, dans les forums les plus populaires comme dans des ouvrages à grand tirage, que ceux qui visaient les Juifs avant guerre. Les ennemis sont parmi nous, ils viennent nous détruire, nous égorger, leurs valeurs sont incompatibles avec les nôtres, ils veulent dominer le monde et imposer leurs lois…

Je ne verse pas dans l’angélisme : toute religion représente un danger pour la démocratie, quand elle n’est pas cantonnée à la sphère privée. Aucune loi religieuse n’a le droit de s’imposer et de se substituer à la loi civile. Quelle que soit la religion. Toute personne vivant dans un pays doit adhérer à ses lois et à ses principes. Mais il faut pour cela donner les moyens de l’intégration, ce qui passe par la langue et l’enseignement. Il faudrait aussi que nos gouvernements européens arrêtent de se prostituer pour plaire à l’Arabie Saoudite, pays voyou entre tous, qui finance mosquées et religieux salafistes grâce auxquels se répand le cancer du radicalisme.

Pas de sécurité sans liberté

Si les libertés sont mises à mal, il n’y a aucune sécurité possible, sinon celle des régimes totalitaires. Charles Michel a tout faux et marche sur la tête lorsqu’il prétend qu’accroître la sécurité renforcera les libertés…

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