L’école face au péril numérique

L’école face au péril numérique

La fièvre numérique s’empare de l’école. Les écrans sont pratiquement sur toutes les lèvres lorsqu’on parle de réforme de l’enseignement. Le Pacte d’excellence est sans équivoque : « il s’agit d’éduquer au numérique et par le numérique ». A travers Le plan stratégique « Digital Wallonia 2016-2019 », le gouvernement wallon entend pérenniser l’usage des TIC à tous les niveaux de l’enseignement. De façon générale, une tendance lourde vise à propager tant des équipements que des pratiques éducatives numériques, de façon transversale aux différentes matières scolaires : TBI, tablettes pour les élèves, formations pour les profs ou plateformes éducatives en ligne. Les High-Tech constitueraient un remède miracle pour une école en crise. Pourtant, si l’on prend un peu de recul, l’omniprésence du numérique auprès de la jeunesse comprend un certain nombre de dangers pédagogiques, sanitaires et sociaux.

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Une aberration pédagogique

Selon un rapport PISA 2015, si une faible utilisation des ordinateurs peut être bénéfique, la compréhension de l’écrit tend à diminuer progressivement au-delà d’un seuil d’utilisation supérieur à une ou deux fois par mois. Dans la même logique, les performances scolaires sont affectées en profondeur par un usage quotidien des écrans.

C’est peut-être la raison pour laquelle de nombreux cadres de Google, Appel et Yahoo ont préféré inscrire leurs enfants dans des écoles sans écran en primaire et avec un usage très limité en secondaire, conscients que les jeunes ont surtout besoin de « déconnexion » pour se concentrer, laisser de la place à leur imagination et acquérir des apprentissages fondamentaux.

Un « écran » avec le monde réel

Selon les professeurs de psychologie André Tricot et Franck Amadieu (1), l’apprentissage implique une grande place laissée à la production active des élèves. Nul besoin d’une tablette par enfant pour écrire un journal citoyen, monter une pièce de théâtre, analyser les animaux et les interactions écologiques d’un étang. Au contraire, les tablettes ont tendance à renforcer un rapport passif à l’apprentissage et à faire « écran » avec le monde réel.

Par ailleurs, l’omniprésence des écrans pourrait avoir comme effet de déshumaniser les relations entre les personnes (enfants et adultes) qui composent les classes de cours. Comment former de réels citoyens si « la pensée numérique » a envahi l’espace et le temps scolaires ? Bien entendu, il est nécessaire que l’ensemble des acteurs éducatifs soient ouverts aux innovations pédagogiques, mais les meilleures initiatives se passent très bien des technologies High-Tech.

Mieux répartir le budget

Enfin, le renouvellement et la maintenance continue des équipements informatiques constituent un coût non négligeable. A travers le plan « Digital Wallonia », le gouvernement wallon dépense 9 millions d’euros par an pour équiper des écoles qui ont répondu avec succès à un appel à projets. Dans un contexte d’enveloppe budgétaire limitée, peut-être cet argent pourrait-il faire l’objet d’un meilleur usage s’il était utilisé par exemple à dédoubler des classes trop nombreuses afin de permettre un meilleur accompagnement des élèves en difficulté. Ce sont davantage d’acteurs éducatifs humains, pas de machines, dont les écoles ont besoin pour développer les apprentissages de base et réduire les inégalités.

Des dangers sanitaires

A côté de la dimension pédagogique, l’utilisation prolongée de ces technologies comporte un certain nombre de risques sanitaires. En Belgique, le Fédération Wallonie-Bruxelles soutient la Campagne « 3-6-9-12 : maîtrisons les écrans » qui préconise le seuil maximum de 2 heures par jour entre 6 ans et 9 ans ; 3 heures entre 9 ans et 12 ans. Or, il est établi que ce temps de présence devant les écrans est déjà largement couvert par les écrans qui ont envahi les ménages. Si l’on ajoute un plan numérique à l’école qui couvre la majorité des matières scolaires, à combien de temps d’exposition aux écrans arrive-t-on pour les enfants et adolescents ?

Les impacts sur la santé sont préoccupants. Tout d’abord, les écrans abîment les yeux. Selon une étude anglaise réalisée par l’Université King’s College de Londres auprès de personnes qui ont entre 25-29 ans en Europe, la proportion de personnes myopes a augmenté de 47 % depuis 40 ans, en raison du manque d’activité extérieure. Par ailleurs, la lumière bleue des écrans, en proportion plus importante que la lumière naturelle, abîme la rétine, provoque des sécheresses oculaires, des maux de tête et des perturbations du sommeil.

Des troubles inquiétants

Les machines connectées ont également des effets psychologiques importants. Des pédopsychiatres parlent d’augmentation inquiétante de troubles du langage et du comportement chez les enfants qui subissent une exposition intense aux outils connectés. Chez les adolescents, de plus en plus de médecins parlent de « cyberdépendance », pour désigner l’addiction aux réseaux sociaux, aux jeux vidéo, aux achats en ligne ou à internet. A ces phénomènes sont liés des problèmes de dépression, de dégradation des relations sociales et… des performances scolaires. Comme le pointent avec justesse certains enseignants français réunis autour d’une carte blanche sur les plans numériques à l’école : « c’est bien la première fois qu’on préconise l’augmentation des doses dans un problème d’addiction. » Enfin, pour compléter le tableau sanitaire, nous pourrions parler des ondes électromagnétiques dont nous sommes traversés chaque jour avec nos appareils connectés.

Des conséquences planétaires en cascade

En plus de ces points d’attention, on peut penser aux scandales sociaux et écologiques liés à l’extraction des minerais nécessaires à la fabrication des High-Tech qui retrouvent dans tous les secteurs. A cet égard, la Commission Justice et Paix met en évidence les nombreuses atteintes aux droits humains des communautés qui vivent autour de l’exploitation des mines de coltan, à l’Est de la RD. Congo : travail des enfants dans les mines, conditions de travail dégradantes, violence sexuelle à l’égard des femmes, pollution en métaux lourds des sols…

Assumer un rôle protecteur

Pour conclure, plutôt que d’amplifier les effets délétères d’un monde ultra-connecté où règne la culture de l’immédiateté, l’école devrait, au contraire, assumer son rôle protecteur face aux dangers pédagogiques, sanitaires, relationnels, sociaux et écologiques de cette fascination collective pour le High-Tech. Le véritable progrès d’une société ne se définit pas avant tout par un alignement instinctif sur les dernières technologies, mais bien par l’amélioration des conditions d’épanouissement de ses membres. Nous plaidons donc pour une présence du numérique extrêmement circonscrite dans le temps (pas plus de 2 heures par mois). A cette condition seulement l’école pourra mener à bien ses deux principales missions : le développement des apprentissages de base et des fondements citoyens essentiels à la vie en société.

(1) Franck Amadieu et André Tricot, Apprendre avec le numérique : mythes et réalités, 2014.

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