Chronique: l’éternelle jeunesse

Dans un auditoire, aujourd’hui, les étudiantes et les étudiants suivent le cours, relèvent leurs e-mails, surfent sur internet, écrivent… Peu importe. Ce qui cloche, c’est qu’en face d’eux, le professeur continue à donner cours comme on le faisait auparavant.
Dans un auditoire, aujourd’hui, les étudiantes et les étudiants suivent le cours, relèvent leurs e-mails, surfent sur internet, écrivent… Peu importe. Ce qui cloche, c’est qu’en face d’eux, le professeur continue à donner cours comme on le faisait auparavant. - Bruno Dalimonte.

Jeudi soir, à la Chapelle musicale Reine Elisabeth, j’ai assisté à une très belle soirée mettant à l’honneur deux femmes exceptionnelles : Simone Susskind, dont j’ai déjà parlé dans ces chroniques, et Corinne Hubinont, une médecin gynécologue qui consacre sa vie au traitement des grands prématurés et qui a récemment publié un ouvrage émouvant sur le cancer du sein dont elle a souffert.

La rencontre était ponctuée par des intermèdes musicaux interprétés par des résidentes de la Chapelle, Jee Won Kim au violon, Dana Protopopescu au piano et Mathilde Legrand, mezzo-soprano. De très jeunes artistes qui ont décidé de dédier leur vie à la musique, malgré les innombrables difficultés qu’elles vont devoir affronter.

D’un côté, des femmes accomplies, de l’autre, des jeunes pleines de rêves. Ce qui les réunissaient : la jeunesse (de corps et/ou d’esprit) et l’espoir.

Je sais, ça sonne bisounours. Tant pis. Prenons un peu de recul...

Les jeunes, porteurs de décadence ?

C’est une constante dans les forums, dans les discussions : les jeunes ne savent plus rien, tout fout le camp. Les débats étonnants qu’ont suscités les timides projets de réforme d’une grammaire et d’une orthographe françaises compliquées à l’excès avaient cette idée en basse continue : si on n’apprend pas les règles à des jeunes que rien n’intéresse, c’est la fin de tout, à commencer par celle des zaricots. Ces jeunes ne pensent qu’à jouer sur leur playstation, ils ne savent plus lire, plus écrire, plus parler… Je vous laisse poursuivre la litanie.

Cela fait trente ans que j’enseigne à des jeunes d’une vingtaine d’années, à l’université et dans l’enseignement supérieur. J’ai, comme tous mes collègues, croisé des profils de qualités très variées, du très médiocre à l’excellent. Il y a toujours eu des gens brillants et d’autres qui l’étaient moins – mais souvent parce qu’ils étaient mal orientés.

La génération qui se trouve aujourd’hui sur les bancs est née avec un smartphone entre les mains. Cela a-t-il contribué à les abrutir ? C’est ce que l’on se plaît à croire. Je suis convaincu de l’inverse, et j’en ai la preuve tous les jours, à travers les centaines d’étudiants que je croise chaque année.

Cette approche du monde n’est pas seulement virtuelle : elle permet de développer l’hémisphère droit du cerveau, celui que l’enseignement traditionnel bride massivement. L’hémisphère gauche est celui de l’ordre, du travail séquentiel, de la concentration sur une tâche à la fois ; l’hémisphère droit est celui de la pensée en arborescence, de la créativité, du « multitâche ». Dans un auditoire, aujourd’hui, les étudiantes et les étudiants suivent le cours, relèvent leurs e-mails, surfent sur internet, écrivent… Peu importe. Ce qui cloche, c’est qu’en face d’eux, le professeur continue à donner cours comme on le faisait auparavant, sans se rendre compte que son public est différent. C’est un sujet que j’ai souvent abordé. Je n’insisterai pas davantage aujourd’hui. Je me contenterai de répéter : la jeunesse d’aujourd’hui a intellectuellement des atouts que notre génération n’avait pas. Une intelligence orientée vers la créativité, ce dont notre monde a plus que jamais besoin.

Un monde condamné par le manque d’imagination

Ce qui menace notre monde, notre société, nos valeurs, notre écosystème, c’est d’un côté des actions délétères, mortifères, déterminées par le plus court terme et l’enrichissement excessif d’une minorité ; de l’autre, l’incapacité pour les dirigeants d’imaginer des solutions véritablement novatrices, celle des pédagogues de s’adapter à leur nouveau public, celle de chacun d’entre nous de rêver le monde futur, au lieu de le cauchemarder.

Les dernières élections communales ont montré heureusement que là aussi, la jeunesse avait envie d’autre chose : la montée d’Ecolo et du PTB n’est pas seulement causée par le dégoût suscité par les autres partis. Des listes comme Kayoux à Louvain-la-Neuve montrent que des jeunes sont capables d’inventer de nouvelles formes de démocratie et de les mettre en œuvre.

Tous les jours, ces jeunes entendent dans les médias les dangers qui menacent l’avenir et l’urgence qu’il y a à trouver des solutions efficaces et novatrices. Tous les paradigmes doivent être réinventés : l’économie, les relations sociales, l’enseignement… Et rien ne bouge. Macron annonce des changements spectaculaires, mais on peut déjà deviner qu’il n’y aura rien de significatif, sinon pourquoi Nicolas Hulot aurait-il démissionné ?

L’ampleur de la tâche

Parce que le défi qui se présente à eux est énorme. Nos parents ont connu la guerre ; nous n’avons connu que la paix. Nos parents avaient des certitudes ; nous n’avons que des inquiétudes. Nos enfants partent vers de nouvelles guerres, des combats terribles. Pas seulement militaires (et on peut encore espérer que ceux-là leur seront épargnés) ; véritablement vitaux. Entre certitude et inquiétude, ils ont l’espoir et la détermination. Ils en auront besoin, car tout est difficile : dans chaque domaine, la concurrence est effrayante et l’emprise de la finance, du culte de la rentabilité domine encore tous les secteurs. C’est à une véritable révolution que la jeune génération doit se préparer, et qu’elle devra mener. Espérons que, pour une fois, elle se fera sans violence.

Mais la violence d’une révolution est toujours la conséquence du principe d’action-réaction. La réaction sera la nôtre, celle de la génération en place qui devra choisir : laisser la main ou s’accrocher.

L’aide des aînés

Tendre la main, prendre la main serait aussi une bonne idée : c’est ce que font des femmes comme Simone Susskind ou Corinne Hubinont. D’abord, parce que, par leur énergie, leur vision, leur générosité, elles sont toujours jeunes ; ensuite, parce qu’elles partagent sans diriger, transmettent sans regretter.

Simone Susskind organise d’ailleurs « Actions in the Mediterranean », une opération assez spectaculaire par rapport au conflit israélo-palestinien. Avec différentes écoles de Bruxelles, pendant deux ans, elle orchestre des formations et des rencontres, qui aboutissent par un voyage d’une semaine sur le terrain où les adolescents rencontrent des acteurs des deux camps. Ce voyage est filmé et débouche sur un documentaire. L’année suivante, les élèves deviennent des « ambassadeurs de paix » qui vont présenter le documentaire dans d’autres écoles.

Le monde que nous laissons à nos enfants est désespérant ; ils vivront moins bien que nous. Nous pouvions, adolescents, nous payer le luxe de nous disputer avec nos parents, de les traiter de tous les noms ; alors que nos adolescents seraient bien plus en droit de le faire que nous, ils le font peu et préfèrent retrousser leurs manches, faire carburer leur cerveau, créer, inventer.

Et tant pis si le participe passé y perd des plumes.

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