Protéger vos données personnelles, c’est votre job

Dans cet article
Une simple recherche Google laisse des traces et permet au géant californien d’en apprendre long sur soi.
Une simple recherche Google laisse des traces et permet au géant californien d’en apprendre long sur soi. - D.R.

Quel mal y a-t-il à partager sa position géographique avec Facebook quand on prend un selfie ? Quel est le risque de regarder la vidéo d’un Youtubeur connu pour ses opinions de gauche radicale, alors que l’on y est connecté à son compte Gmail dans un autre onglet ? Quel impact peut bien avoir le fait d’acheter un disque dur externe sur amazon à quelques semaines de noël ? Toutes ces questions peuvent sembler banales pour qui utilise régulièrement internet. Pourtant, toutes ces données sont loin d’être anodines. Avec les données recueillies, les géants du web en savent long sur ceux qui utilisent leurs services : goûts musicaux, habitudes de consommation, état de santé ou encore la croyance religieuse. Ça n’a l’air de rien, mais mises bout à bout, ces infos peuvent en révéler beaucoup sur la personne que l’on est et sur la manière dont on se comporte au quotidien.

La semaine du numérique, organisée par Média Animation et pointculture qui a débuté ce lundi et jouera les prolongations jusqu’au 2 novembre a justement fait de ces enjeux très actuels le thème de son édition 2018. Et c’est notamment pour sensibiliser le public que des actions ont été mises en place à Bruxelles et en Wallonie. Au programme : conférences, débats, ateliers de formation, forums, le tout organisé par des acteurs locaux pour sensibiliser le grand public au sujet brûlant du respect des données privées numériques.

On se méfie mais on continue

« La prise de conscience est bien plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a encore quelques mois », constate Diederick Legrain, attaché de presse de l’événement. Les scandales de Cambridge analytica et le piratage récent de Facebook ont sans doute aidé. « La question de la protection des données a par ailleurs fait la une avec la mise en place du RGPD. Et il ne faut pas se tromper, l’adoption de ce texte est un signal fort. Mais si les internautes sont plus sensibles à la problématique, ils restent démunis et assez mal informés de leurs droits mais surtout de ce qu’implique la récupération des données qu’ils acceptent de partager. C’est d’ailleurs ce qu’a mis en lumière le scandale de Cambridge analytica puisque les données les plus sensibles comme le profil médical ou les préférences politiques ne figuraient pas telles quelles parmi les données récupérées ». Cela n’a pourtant pas empêché de créer des profils très complets sur base des infos que des électeurs américains avaient volontairement diffusées et de personnaliser à l’extrême les sujets de campagne en fonction de leurs centres d’intérêt.

« Les informations que les internautes acceptent de partager et qui peuvent sembler dérisoires et anodines peuvent en réalité donner des indications très précises. On peut tout à fait dresser des profils très complets et détaillés à partir de données triviales. Ce à quoi il faut arriver, c’est la réglementation de l’utilisation de toutes les données, pas seulement celles qui sont considérées comme sensibles », considère Yves Poullet, professeur de Droit de l’informatique et de l’internet et co-président du tout neuf Namur digital Institute de l’Université de Namur. Le professeur participera en outre au Forum du vendredi au pointculture de Bruxelles

« Facebook reste un outil formidable, note Yves Poullet. Et rares sont ses utilisateurs qui imaginent pouvoir s’en passer. Idem pour la suite d’applications de Google qui sont très pertinentes. On voit mal comment s’en passer aujourd’hui. Etant donné le taux de pénétration de son moteur de recherche, par exemple, on pourrait même considérer qu’il s’agit d’un service d’intérêt général et qu’à ce titre son fonctionnement soit réglementé davantage ».

Google simplifie ses procédures

Mais la marge de manœuvre reste limitée pour l’internaute puisque bien souvent, il consent à l’utilisation de ses informations dès qu’il se connecte à un service. « Le RGPD permet toutefois la possibilité d’introduire des actions collectives en justice. Les citoyens doivent pouvoir mettre la pression sur ces géants. Et pour voir comment bougeront les lignes, il faudra observer comment les autorités de protection des données feront respecter le règlement européen », remarque l’expert ; Dans l’intervalle, certaines entreprises font toutefois un premier pas. Google a par exemple simplifié ce mercredi la procédure qui permet d’éditer et de supprimer les recherches effectuées une fois connecté à son compte. Peut-être pas assez pour restaurer la confiance, mais un pas dans la bonne direction pour reprendre un peu de contrôle sur les traces qu’on continue de laisser, souvent sans s’en rendre compte.

Agnez Bewer: «Être parano aujourd’hui, c’est incontournable»

Thomas Casavecchia

Nicolas Pettiaux

Agnez Bewer travaille pour abelli, une association belge qui promeut le logiciel libre. Elle a également cofondé Nubo, une coopérative qui ambitionne de proposer, en 2019, des services en ligne éthiques et décentralisés comme de l’espace de stockage dans le cloud, de l’hébergment de site ou des carnets d’adresses partageables.

Craindre d’être épié en permanence quand on surfe ou que l’on utilise l’un ou l’autre service en ligne. Est-ce que ça ne risque pas de nous faire sombrer dans la parano ?

Je pense qu’aujourd’hui, être « parano » c’est incontournable. On sait très bien que toutes les données que Google, Facebook, ou Amazon collectent sur nous, ces entreprises les revendent à des tiers par la suite. Et l’ampleur de cet espionnage est sans précédent. On est en train de créer des logiciels ultra confortable qui deviennent de fait un nouveau pouvoir, très inquiétant, qui déconstruit la démocratie. Le pouvoir de ces entreprises dépasse aujourd’hui celui des Etats et elles collaborent aujourd’hui avec des entreprises qui cherchent à influer les élections, notamment, mais aussi nos modes de vie.

Vous l’avez dit, ces outils sont confortables s’ils sont si utilisés, c’est aussi parce qu’ils sont très pratiques. Est-ce qu’il existe des alternatives crédibles et aussi faciles d’utilisation ?

Malgré mon militantisme, je suis moi-même contraite d’utiliser Gmail, tant cette messagerie est devenue la norme. Il existe pourtant énormément de solutions très praticables. Le mérite revient pour bonne part à Framasoft, une association qui propose de recenser des logiciels libres et respectueux des données de ses utilisateurs depuis de nombreuses années. L’association a investi énormément d’énergie dans l’accessibilité et la facilité d’utilisation de ces logiciels. Ils sont aussi performants sinon plus que les outils mieux implantés. On peut également saluer le travail abattu par Mozilla qui propose un navigateur bien plus éthique que Google Chrome.

Tim Cook égratine le modèle Facebook: «C’est de la surveillance»

Par Philippe Laloux

Tim Cook a plaidé pour un RGPD à l’américaine devant le Parlement européen.
Tim Cook a plaidé pour un RGPD à l’américaine devant le Parlement européen. - Reuters

Ce n’est pas la première fois que le patron d’Apple s’en prend directement à son collègue de la Silicon Valley, Mark Zuckerberg. Le premier reproche au second de bâtir son « business model » en transformant ses clients en produits (publicitaires). Le second lui renvoie l’ascenseur en l’accusant, en gros, de ne développer des services que pour les riches. Tim Cook en a remis une couche ce mardi à Bruxelles. Invité vedette de la 40e conférence internationale sur la protection des données, dans l’enceinte du parlement européen, il a une nouvelle fois, sans le nommer, égratigné le modèle Facebook. « Ça, c’est de la surveillance », a-t-il martelé.

« Nos informations personnelles sont transformées en arsenal contre nous avec une efficacité militaire. Chaque jour, des milliards de dollars changent de mains et d’innombrables décisions sont prises en fonction de ce que nous aimons et n’aimons pas, de nos amis et familles, de nos relations et conversations, nos désirs et nos peurs, nos espoirs et nos rêves. (…) Ce profil permet à des algorithmes de vous proposer des contenus toujours plus extrêmes, transformant nos préférences en convictions endurcies ». Allusion, à peine voilée, aux campagnes de désinformation qui ont circulé, et circulent toujours, sur Facebook et ont permis d’influencer l’élection présidentielle américaine et le Brexit.

« Dans quel monde voulons-nous vivre ? »

« La vie privée est dans notre ADN », a déjà martelé Apple haut et fort à plusieurs. Sans surprise, Tim Cook a donc réitéré tout le bien qu’il pensait du Règlement de Protection de la Vie Privée, le RGPD, mis en place en Europe en mai dernier. « Dans quel monde voulons-nous vivre ? », a-t-il questionné en boucle devant un parterre acquis à la cause. En filigrane, il pointe les dangers de la technologie, « capable de faire des grandes choses ». « Mais elle ne le veut pas, elle ne le peut pas, elle ne vaut rien. On doit agir pour s’assurer qu’elle agisse pour aider l’humanité et non l’inverse ».

Dans la foulée, Tim Cook a admis la responsabilité de son entreprise en la matière. « Quand nous avons lancé cet appareil », a-t-il affirmé en brandissant son iPhone, « nous savions qu’il pouvait potentiellement mettre plus de données personnelles dans votre poche que dans votre maison ». Apple a, depuis quelques années, musclé son discours en matière de vie privée. Sincère ou non, ce positionnement est dégainé comme un argument marketing, au même titre que le design de ses produits. Et de fait, son « business model » ne repose pas sur l’exploitation des données personnelles (mais sur la vente de produits et de services). En juin dernier, dans la foulée du scandale Cambridge Analytica (et le vol de données de plus de 80 millions d’internautes à des fins frauduleuses), l’entreprise annonçait fièrement que son navigateur, Safari, bloquerait par défaut les « mouchards » de Facebook. Ses smartphones, à l’inverse des modèles Android de Google, ne tracent par ailleurs pas leurs utilisateurs.

Autant dire que, dans cet esprit, l’Europe et son RGPD sont des alliés de poids. A contre-courant des discours de ses trois collègues des Gafa (Google, Amazon et Facebook), Tim Cook a donc plaidé une nouvelle fois en faveur d’une loi sur la vie privée aux Etats-Unis. « Vous avez montré la voie », a-t-il martelé au sein du parlement européen. « Et il est temps pour le reste du monde de suivre ». « Nous aimerions voir, pas seulement les Etats-Unis, mais de nombreux autres pays suivre l’exemple de l’Europe et même les dépasser ». Tim Cook y voit même une exigence « morale ».

Le RGPD, ok. Une taxe, par contre…

Le ton très europhile du PDG d’Apple, adopté ce mardi à Bruxelles, tranchait nettement avec le discours tenu à l’égard des autorités européennes en matière de fiscalité. Intransigeant, Tim Cook a toujours rejeté fermement l’idée d’une « taxe Gafa » visant à imposer les revenus des grandes firmes technologiques, dont l’essentiel des bénéfices est rapatrié aux Etats-Unis. Hier, à Paris, Emmanuel Macron, qui tente de convaincre l’ensemble de ses partenaires européens sur l’idée d’une taxe de 3 %, a eu l’occasion de présenter ses arguments au patron d’Apple. Inflexible, il n’a évidemment pas changé son fusil d’épaule…

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