«14-18, 100 ans après»: la guerre gagnée, la paix perdue

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Le Conseil des Quatre de la Conférence de la paix (de gauche à droite
: Lloyd George, Orlando, Clémenceau et Wilson) devant l’Hôtel Crillon à Paris, en 1919.
Le Conseil des Quatre de la Conférence de la paix (de gauche à droite : Lloyd George, Orlando, Clémenceau et Wilson) devant l’Hôtel Crillon à Paris, en 1919. - Reporters.

Les dernières heures de la Première Guerre mondiale s’égrènent comme les résultats d’une mauvaise loterie. Des soldats tombent encore entre les tranchées ce 11 novembre 1918, jour pourtant attendu de l’armistice qui met fin aux combats sur le front occidental. Tombés un quart d’heure avant la fin des hostilités comme le Français Augustin Trébuchon et le Belge Marcel Terfve.

Plus de quatre ans se sont écoulés depuis que l’Allemagne a violé la neutralité belge le 4 août 1914. Quatre années de guerre qui ont fauché plus de vingt millions d’êtres humains – dont la moitié de civils – de Verdun à Tannenberg, de Passendaele à Tabora dans l’actuelle Tanzanie. Ceux-là sont morts au nom de la discorde des puissants : l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, l’héritier de l’Empire austro-hongrois, a été le détonateur du cataclysme qui a opposé les puissances centrales à l’union de la France, de l’Angleterre et de la Russie.

Des cartes entièrement rebattues

Le 11 novembre 1918, lorsque la nouvelle d’un armistice se répand, des scènes de liesse éclatent un peu partout en Belgique. On se retrouve éberlués sur les places des villes et des villages, incrédules sous les drapeaux. La guerre est finie ! On a gagné. On croise les doigts pour que revienne du front un ami ou un mari. On a eu faim. Bientôt, on règle ses comptes. On humilie et parfois on lynche ceux et celles qui ont fricoté avec le « boche ». Une première répression punit les collabos flamands.

Cent ans plus tard, la Grande Guerre et ses suites n’ont pas l’intention de finir au placard. Le conflit et la mauvaise paix qui s’en est suivie ont rebattu durablement les cartes de la géopolitique mondiale, comme le rappelle Max Ferro. Partage du butin colonial allemand et les conséquences qu’il a toujours sur l’Afrique d’aujourd’hui. Bras de fer permanent entre la Chine et le Japon. Pulsions nationalistes de la Hongrie de Viktor Orban…

Les limites de la SDN

La Première Guerre mondiale a marqué une césure. Avec elle, un monde nouveau s’est mis en place. L’entrée en guerre de l’Amérique en 1917 s’est accompagnée de la volonté du président Woodrow Wilson de réformer à sa manière l’ordre international. L’Américain a son idée sur la reconstruction de l’Europe qui va à rebours de la position française. Cette approche convainc l’entourage du Kaiser qu’une paix équilibrée peut être trouvée avec l’ennemi. Il n’en sera rien : sous l’impulsion de la France, le traité de Versailles virera au « diktat ». La Société des nations chargée de gérer ce chamboulement montrera rapidement ses limites.

L’Europe se redessine

Un siècle après le « Congrès de Vienne » qui a scellé en 1815 le sort de la France napoléonienne, c’est toute l’Europe qui se redessine. L’empire austro-hongrois éclate. De nouveaux pays apparaissent sur la carte à la faveur des revendications nationales. L’Allemagne est rabotée au profit essentiellement de la Pologne. La France reprend l’Alsace et la Lorraine. Eupen et Malmédy tombent dans le giron belge. Et tant qu’à faire les vainqueurs se partagent le gâteau colonial allemand.

Un 19e siècle définitivement enterré

La Première Guerre n’a pas seulement tué des millions d’hommes et de femmes. Elle a aussi enterré le XIXe siècle. A la casse, les empereurs qui avaient fait la guerre à la France de la République et du Consulat. Guillaume II trouve l’exil aux Pays-Bas et laisse la place à une démocratie hésitante. L’Autriche devient elle aussi une république. A Moscou, les Bolcheviques en finissent définitivement avec les Romanov. La Belgique neutre garde le cap, en dépit de l’apparition des nouveaux pouvoirs et de leurs agendas politiques.

Pas de paix immédiate

L’Armistice n’a pas été synonyme d’une paix immédiate. On se battra encore pendant plusieurs années en différents coins d’Europe. Les « corps francs » allemands défendront la frontière là où les révolutionnaires soviétiques se font menaçants, comme en Lettonie. En URSS, une lutte à mort opposera les Bolcheviques aux « Blancs », ces partisans du tsar.

Dans les esprits, c’est toujours la guerre. Les années qui suivent l’Armistice voient croître un tourisme patriotique qui emmène chaque année des centaines de milliers de Français et de Belges se recueillir sur les grands champs de bataille : Verdun, le Chemin des Dames, l’Yser. De l’autre côté du Rhin, la légende du « coup de poignard dans le dos » permet au mouvement völkisch – dont le parti nazi d’Adolf Hitler – de trouver un auditoire revanchard.

La revanche aura bien lieu deux décennies plus tard lorsque la Wehrmacht envahira la Pologne le 1er septembre 1939. Vingt années durant lesquelles l’Europe se sera donné d’autres moyens industriels et militaires.

Comme la parole se libère au risque parfois de banaliser la haine, la Première Guerre a légitimé le recours à une violence jusque-là inimaginable. C’est un autre des héritages qu’elle a cédés au XXe siècle.

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1918

24 mai

Les Allemands lancent une offensive victorieuse sur l’Aisne. Le traité de Brest-Litovsk qui a conduit à la reddition de la Russie bolchevique permet aux Allemands de masser leurs forces sur le front occidental. Ils lancent également des offensives en Champagne et en Picardie dans les semaines qui suivent, mais n’arrivent pas à briser les alliés. L’Yser, la Marne, Verdun, le Chemin des Dames… Près de millions d’hommes et de femmes sont morts alors que la guerre entre dans sa cinquième année.

18 juillet

Les Franco-Américains lancent la contre-offensive. Les belligérants se retrouvent sur la Marne, là où quatre ans auparavant les Allemands ont été arrêtés in extremis dans leur poussée vers Paris par les Français et le corps expéditionnaire britannique. L’armée du Kaiser est à nouveau défaite. Les chars d’assaut jouent un rôle-clé en repoussant l’ennemi au-delà de la Marne entre Château-Thierry et Dormans.

8 août

Les troupes franco-britanniques passent à l’offensive dans la région d’Amiens et écrasent les Allemands. Selon le général Erich Ludendorff, c’est un «jour noir», un «jour de deuil» pour l’armée allemande. Tous les efforts des Allemands pour enfoncer le front occidental sont restés vains en dépit de nouvelles tactiques d’assaut. Ils manquent cruellement de chevaux, de charrettes et de camions pour faire rapidement mouvement.

26 septembre

Le commandant en chef allié, le général Foch, lance une contre-offensive générale sur le front occidental. Deux jours plus tard, les Belges lui emboîtent le pas. Le roi Albert prend le commandement du nouveau Groupe d’Armée des Flandres, composé de divisions belges, britanniques et françaises. L’armée belge est à même d’engager 170.000 hommes et 1.000 pièces d’artillerie.

28 septembre

Eric Ludendorff et Paul Von Hindenburg décident d’organiser l’armistice à Spa où se trouve le quartier général de l’armée allemande. Des échanges de notes entre Allemands et Américains ont lieu. Le président américain Woodrow Wilson sera chargé de prendre en main le rétablissement de la paix. Les conditions d’armistice seront formulées par les Alliés.

29 septembre

La Bulgarie signe l’armistice. Depuis plusieurs mois, les alliés de l’Allemagne accumulent les revers et cherchent à se désengager du conflit. Après la Bulgarie, ce sera à la Turquie de déposer les armes. Puis viendra le tour de l’Autriche-Hongrie. L’armistice sera signé à la Villa-Giusti, près de Padoue. L’Allemagne est désormais incapable de colmater la brèche qui s’est formée sur son front oriental.

3 novembre

Des mutineries éclatent dans la marine allemande, notamment à Kiel. Les soldats refusent de mourir pour une guerre qu’ils savent perdue d’avance. Des conseils de soldats, puis des conseils d’ouvriers sont formés. C’est un épisode clé dans la chute du second empire allemand auquel se substitue la République (la «révolution de Novembre», Novemberrevolution). Guillaume II abdique le 9 novembre et se réfugie aux Pays-Bas.

11 novembre

L’armistice est signé dans un train stationné à Rethondes, en forêt de Compiègne. La Première Guerre mondiale a fait quelque 20 millions de morts, et 21 millions de blessés et de mutilés. Le conflit sera officiellement terminé avec le traité signé le 28 juin 1919 dans la Galerie des glaces, à Versailles. Là même où avait été proclamée la création de l’Empire allemand après la défaite française de 1870 face à la Prusse.

Politique: la Belgique amorce sa métamorphose

Pascal Martin

Et en Belgique ? En vertu de l’accord d’armistice, les troupes allemandes ont jusqu’au 17 novembre pour se retirer. L’armée belge doit ronger son frein avant de gagner Bruxelles.

Le retour du roi lui aussi est différé. Durant les dix jours qui suivent l’Armistice, la Belgique politique s’offre un bol d’oxygène. Pas question de repartir comme en 14, avec le même gouvernement, avec les mêmes lignes de fracture. A Loppem, en présence du roi Albert, l’opposition unie fait passer ses exigences : le nouveau gouvernement belge sera paritaire, composé d’une part de six catholiques, d’autre part de trois libéraux et de trois socialistes.

Le 22 novembre, le roi Albert fait son entrée solennelle à Bruxelles devant une foule en liesse. Il s’adresse peu après midi aux Chambres réunies et dévoile le programme du nouveau gouvernement : instauration du suffrage universel pour les hommes dès l’âge de 21 ans (les femmes devront attendre 1948), abrogation de l’article 310 qui réprimait indirectement la grève et création des assises pour l’enseignement supérieur en néerlandais à Gand, une revendication du Mouvement flamand. La flamandisation de l’université de Gand ne sera toutefois effective qu’en 1930.

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