Raoul et Amazon, André et Ryanair

Edition numérique des abonnés

Raoul Hedebouw, porte-parole national du PTB, pourfendeur patenté du capitalisme, vend son livre (Première à gauche) sur Amazon. Amazon n’est-elle pas une de ces entreprises supposées exploiter leurs travailleurs ? N’est-elle pas un acteur majeur d’un capitalisme destructeur ?

Cet exemple me sert juste d’amorce à une réflexion plus large. Celle les incohérences entre la parole de conviction (affichée) et l’action. Elles concernent les individus dans leur vie quotidienne et les organisations politiques, sociales et économiques dans la vie de notre société. Elles ne manquent pas…

De nombreuses incohérences

Des militants syndicaux utilisent Ryanair, d’une manière générale être engagé dans le mouvement de la transition écologique n’empêche pas de prendre l’avion, on a beau militer pour l’initiative privée on fera tout ce qu’il faut pour que sa vieille maman rejoigne une maison de repos et de soins du CPAS, des employeurs revendiquent, en tant que membres de leurs fédérations, un allongement de l’âge de la pension mais se gardent bien d’engager un « vieux » de plus de 50 ans ou souhaitent activer des prépensions, d’autres réclament la simplification du calcul des cotisations sociales mais ne veulent surtout pas qu’on passe à l’acte s’ils pensent profiter de l’une ou l’autre disposition particulière négociée par un lobby quelconque, la dénonciation des poussants politiques s’efface quand il s’agit d’un dossier auquel on tient beaucoup, etc., etc.

Soupapes existentielles

Comment lire ces incohérences ?

Au niveau individuel il est difficile d’être cohérent tout le temps et dans tous les domaines. Comme si ceux qui portent des convictions fortes avaient besoin de soupapes existentielles. De plus, nous sommes soumis à des tensions entre plusieurs ordres de valeurs, tensions accentuées par la pression sociale : difficile de résister à un projet de vacances avec des amis proches même s’il implique un voyage en avion peu écologique. La nécessité de gagner sa vie pèse aussi sur de nombreux travailleurs quand des valeurs individuelles sont en opposition avec les comportements de l’organisation qui les emploie. Heureusement, il arrive que des expériences personnelles permettent de changer d’avis – sur les chômeurs, sur les étrangers… – pour construire des représentations plus nuancées, plus justes donc du monde. Même si demeure cette lancinante tension entre le général (« les étrangers… ») et les vécus individuels (les enfants de la famille syrienne qui fréquentent la même école que mes enfants). Le discours général sur les chômeurs qui fraudent n’empêche pas nécessairement de faire appel à du travail au noir dans la rénovation de son logement.

Des slogans simplificateurs

Au niveau des organisations et de leurs membres, les hiatus discours/action s’expliquent par la nécessité de rassembler des publics ou membres plus hétérogènes que souvent supposé. Cela passe par des revendications générales, simplifiées, (faussement) consensuelles. Mais, par exemple, le discours patronal sur les pénuries de qualifications et la responsabilité centrale de l’enseignement dans cette situation n’empêche pas des employeurs de former sur le tas comme cela se pratique depuis toujours. L’inévitable clientélisme interne à toute organisation et la nécessité de tenir compte de la diversité des situations locales ou particulières impliquent de transiger avec les slogans forcément simplificateurs. Et donc pour d’aucuns il s’agit d’accepter des pensions complémentaires privées, pour d’autres de complexifier à l’extrême la législation sociale.

Un consensus difficile

Les luttes de positionnement entre organisations (politiques, sociales…) ne facilitent pas la construction de consensus ancrés dans la réalité. Il est évident que les pénuries de qualifications existent mais tout autant que les explications et les réponses sont multiples. Dénoncer les marchands de sommeil ne doit pas nous dispenser, individuellement et collectivement, de s’interroger sur l’évolution d’une frange de locataires aux comportements inacceptables et sur les réponses à y apporter. Pourquoi faut-il opposer la juste revendication d’emplois convenables et l’intérêt qu’offrent les Agences locales de l’emploi pour des personnes en difficulté(s) d’insertion.

Parler vrai… à soi-même

Les deux ordres de convictions, individuelles et d’organisations, sont liés. Si l’engagement de lutter « vraiment » contre les fraudes ne se traduit pas dans la réalité, cela encourage les restaurateurs honnêtes à frauder aussi. Si les discours officiels simplifient, en occultant la complexité et en centrant les discours sur des messages au mieux généraux au pire clivants, on encourage la facilité individuelle. Facilité de pensée, facilité des certitudes. Demander des efforts sans montrer l’exemple détruit la confiance dans les institutions.

Le parler vrai est indispensable pour préparer la difficile transition sociétale qui nous attend mais aussi pour apaiser notre société et nos vies. Le parler vrai à soi-même. Le parler vrai dans les organisations. Le parler vrai sur la scène publique. Il ne s’agit pas de dire « la » vérité. Il s’agit au contraire de dire la complexité des choses. Il s’agit de nuancer les propos, sans naïveté, en reconnaissant les limites de toute entreprise humaine. Il s’agit, par exemple, d’oser demander à ceux dont le seul slogan est « il faut écouter les citoyens » comment il faut faire quand les citoyens disent des choses différentes.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris

Commentaires

A la une
Tous

En direct

Le direct