Start up: nous avons besoin de davantage de Cowboys

Les fondateurs de Take Eat Easy, tombée en faillite en 2016, se sont relevés de cette expérience malheureuse en créant la start up Cowboy. Leur parcours, qui est loin d’être un long fleuve tranquille, suscite diverses réactions.
Les fondateurs de Take Eat Easy, tombée en faillite en 2016, se sont relevés de cette expérience malheureuse en créant la start up Cowboy. Leur parcours, qui est loin d’être un long fleuve tranquille, suscite diverses réactions. - © Sylvain Piraux.

La « nouvelle économie », celle qui nous a amené Uber, AirBnB ou SnapChat est pareille à une mer tumultueuse. Elle secoue les barques tranquilles, et elle demande de nouveaux talents pour naviguer avec succès.

Je connais cette mer : je la pratique au quotidien, j’y ai sombré (en 2001 avec Winbox, après avoir levé 5 M$), j’y ai surfé (en 2013-17, avec Swan Insights), et mon boulot consiste à rencontrer, écouter, conseiller des centaines de start-up, et contribuer à en investir quelques dizaines.

Une montagne russe émotionnelle

J’ai un respect énorme pour ces jeunes hommes et femmes, qui quittent le confort d’une carrière d’employé, pour se lancer sur les flots changeants de l’entrepreneuriat. Tout est risque, invention, débrouillardise. Au final : on peut découvrir l’Amérique… si on n’a pas sombré dix fois auparavant. Ceux qui l’ont vécu vous le confirmeront, toutes les métaphores sont correctes : c’est une montagne russe émotionnelle ; c’est comme se jeter d’une falaise en se construisant un avion durant la descente…

Dans ce contexte, je trouve particulièrement hors de propos, et mal informée, la carte blanche de Sandrino Graceffa, administrateur délégué de la Smart et quelques autres, dans Le Soir de ce 29/10.

Il s’en prend au succès (apparent) de Cowboy, par les mêmes (en partie : 2 fondateurs sur 3) qui avaient lancé Take Eat Easy (TEE, qui avait dû faire aveu de faillite, après avoir levé 16 M€, laissant des impayés chez des coursiers et restaurateurs).

Ce contraste semble générer sur le Net des flux de commentaires en tous sens, qui jouent beaucoup sur des impressions, une fibre émotionnelle, des drames supposés… On se croirait dans Terminal, une version XXIe siècle de Germinal

Tout était à inventer

Il y a certes (comme dans toute faillite) des impayés. Sans vouloir minimiser des déceptions ou drames individuels, il me semble utile de souligner à quel point ils étaient limités dans le temps (moins d’un mois, alors que nombre de faillites traînent des impayés sur 2-3-4-6 mois…). C’est l’effet plate-forme de TEE qui donne une impression de masse. Et à noter également : ces coursiers, à tort ou à raison, étaient considérés comme des indépendants et non des employés. C’est tout le débat des « micro-jobs », d’un statut qui ne sera officialisé que 2 ans plus tard. Au moment où TEE se met en place, tout est à inventer…

Principes économiques

Surtout, je voudrais ici rappeler quelques principes économiques (applicables à toute entreprise), et quelques considérations sur la nouvelle économie (qui ne sont pas universels, mais risquent de s’imposer à tous endéans quelques années).

Je n’ai aucun intérêt ni investissement dans Cowboy (ni Take Eat Easy), et je ne parle ici qu’à titre strictement personnel, même si mon propos fera peut-être écho chez les nombreux jeunes qui ont capté l’économie de plateformes.

Principe économique de base : la responsabilité limitée. Tout d’abord, en économie classique, et tant qu’il s’agit d’une faillite « normale » (non-frauduleuse, ce qui est bien le cas ici) je n’ai jamais vu que l’on lance une telle vindicte sur des entrepreneurs ayant déposé le bilan, à demander un « devoir d’assumer le passé ».

L’an dernier, il y a eu plus de 10.000 faillites en Belgique, dont près de 20 % dans l’Horeca.

Chacune de ces faillites laisse des créanciers, des « gens sur le carreau ». Souvent c’est même pire, parce que l’entreprise est insolvable depuis plusieurs mois, et ce sont plusieurs mois d’impayés qui sont dus aux fournisseurs et collaborateurs. Dans le cas de TEE, pour autant que je sache, dès que les « pistes de la dernière chance » ont été épuisées, la société a fait aveu d’insolvabilité endéans les deux semaines, laissant certes coursiers (indépendants) et restaurateurs impayés, mais sur une durée en moyenne de 15 jours… (en Belgique ils ont été payés, de l’aveu même du patron de la Smart ; en France ils ont été déboutés de leurs plaintes).

Un mécanisme fondamental

Le principe même de la personnalité morale de l’entreprise, de la « responsabilité limitée » de la SPRL, c’est d’offrir ce « tampon » aux entrepreneurs : leur responsabilité est engagée, certes, mais d’une façon limitée au moment du capital souscrit.

C’est un mécanisme fondamental, qui est indispensable pour pouvoir se relancer (et qui donc est nécessaire pour atténuer la peur de se lancer initialement) : tant qu’une faillite n’est pas frauduleuse, on n’empêche pas un entrepreneur de relancer un nouveau projet. On a assez dit en Belgique que l’on devait dépasser la peur de l’échec, la stigmatisation de la faillite (Startups.be organise même une conférence entière à ce sujet). A présent que des entrepreneurs peuvent rebondir rapidement, tirer parti des leçons apprises en jouant en « première division », ne nous en privons pas !

Voudrait-on reprocher que la réussite actuelle de Cowboy semble trop éclatante ou immodeste ? Ce serait oublier qu’elle a été obtenue au prix de deux années de travail acharné dans le domaine peu évident du hardware (« hardware is hard » dit l’adage). Et encore : rien n’est gagné ; on continue longtemps à marcher sur de la glace, dans ce type d’industrie…

Enfin, dans un contexte de faillite « propre », je n’ai jamais vu que l’on demande à des entrepreneurs « d’assumer le passé ».

Non seulement, ça n’a pas de sens légal, ni économique, mais c’est populiste, et c’est jeter en pâture aux grincements du public, le travail et le courage de ces entrepreneurs rares, qui ont compris les enjeux globaux de l’économie en changement.

Contexte global

En effet, il est utile de prendre un gros coup de zoom arrière, et d’observer ce qui se passe à l’échelle de la planète. En moins de 10 ans, le numérique a envahi tous les secteurs (« Software is eating the world » avait prévenu Marc Andreessen, inventeur du browser et VC hors pair). L’ubérisation a créé des secteurs économiques entiers, avec de nouveaux géants, et des milliers de travailleurs (tiens au fait, Deliveroo, le goliath auquel s’attaquait notre david Take Eat Easy, serait à présent responsable de 1,5 milliard de contribution à l’économie du Royaume-Uni selon une étude #jdcjdr)

Des startups passent en mode scaleups (hypercroissance), voire « licorne » (valorisée à plus d’un milliard), en quelques années. Et prenant quelques raccourcis : « move fast and break things » disait Mark Zuckerberg de Facebook. Ou Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, adepte du « blitzscaling » (croissance fulgurante) reconnaît que cela se fait en ne pouvant nécessairement éteindre tous les feux…

Encourager l’entrepreneuriat belge

Dans le secteur visé par TEE, cet hyper-scaling semble nous acheminer vers un duopole Uber Eats / Deliveroo, qui va sans doute casser les prix initialement, puis les relever une fois en situation monopolistique, comme l’a fait Amazon.

Dans cette perspective, n’aurait-il pas été précieux d’avoir un acteur belge dans ce secteur, parti pour être entièrement dans des mains anglo-saxonnes ? (comme Quick l’a fait pendant des décennies, en tenant tête à McDonalds et BurgerKing).

On devrait encourager des entrepreneurs qui ont cette audace, plutôt que les lapider comme on le fait dans cette carte blanche.

Le « Venture Capitalist » : un autre animal que le Capitaliste…

On aime pointer les investisseurs du doigt aussi, mais ce sont pourtant eux qui ont perdu 16 M€ dans l’aventure. On ne va pas les plaindre (et ils ne se plaignent pas d’ailleurs) : ça fait partie du métier de VC (Venture Capitalist). Il ne s’agit pas là du capitalisme de papa, avec haut-de-forme et cigare, que l’on aime décrier partout. Sait-on par exemple que moins de 4 % des investissements VC ramassent la totalité des revenus de cette industrie ? Cela signifie que plus de 95 % des investissements sont faits à perte. C’est un métier extrêmement risqué…

Et pourtant c’est le prix à payer (et le seul moyen connu), pour voir de temps à autre éclore des géants comme Google, Facebook, Zalando, ou des scaleups comme Odoo.

A noter que cet investissement n’est pas perdu pour tout le monde : pendant un temps, il finance des salaires, des sous-traitants, il fait tourner l’économie… Et si la start-up réussit, on crée un gisement d’emplois (des études ont montré que les scaleups ne représentent moins de 5 % des entreprises créées, mais contribuent à plus de la moitié de la création nette d’emploi…)

Soyons du bon côté

On peut constater que souvent, ces nouveaux territoires, de l’ubérisation et autres innovations de business model, sont envahis de façon très rapide par des entreprises américaines. On peut le regretter, mais il s’agit d’une évolution inévitable (qui est d’ailleurs progressivement normalisée dans les textes de loi).

Ou bien on peut souhaiter avoir davantage de cowboys, d’entrepreneurs de chez nous, qui ont compris cette nouvelle économie, et sont prêts à s’y lancer (généralement dans des conditions beaucoup moins faciles qu’aux USA).

Dans ce contexte où les cowboys mouillent leur chemise pour jouer sur un marché mondial, je trouve dommage que les « peaux rouges » de la Smart et la FGTB s’essaient à ramener le débat à un horizon très borné, avec des idées qui n’ont que peu de sens dans l’économie d’aujourd’hui, et encore moins dans celle de demain…

Je ne suis pas là pour défendre quelques individus ou une start-up en particulier, mais pour expliquer et défendre le modèle (certes risqué, voire casse-cou) qui est nécessaire à l’économie de demain.

Ceux qui choisissent de s’y lancer vont devoir faire faire preuve d’énormément d’ingéniosité, de courage ; je préfère pour ma part être du côté de ceux qui veulent les encourager, les financer et les épauler.

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