Chronique: le MR est fâché

Chronique: le MR est fâché

Même si, dans la comédie politique, il est d’usage de crier victoire quels que soient les résultats, le MR peut difficilement masquer que les élections communales ont été un échec, voire un désaveu. Désaveu d’une politique libérale agressive, mais plus encore d’une soumission à la N-VA. Depuis l’été, plusieurs ténors du parti ou de ses succursales sont montés au créneau pour défendre le bilan de Charles Michel, justifier ses choix, masquer ses incohérences… et surtout, noyer le poisson en cherchant à discréditer toute contestation.

Il y avait eu Richard Miller qui, dans une interview embarrassée, appelait les universitaires à « soutenir le pouvoir », comme s’il n’y en avait qu’un, de pouvoir : celui de l’exécutif. Début de l’été, ce fut le tour de Corentin de Salle, directeur du centre Jean Gol, de tirer sa petite rafale contre ces idiots qui s’indignent et se laissent submerger par l’émotion. Le week-end dernier, on a grimpé dans la hiérarchie, et ce fut le tour de Louis Michel de venir pleurer  : « C’est pénible, dès que quelque chose est bon, ce n’est pas grâce au gouvernement ».

Inutile de rentrer dans le détail des arguments de l’un ou de l’autre ; l’accumulation de ces interviews et cartes blanches, publiées dans L’Écho, permet de faire apparaître les lignes de force d’une com’ bien définie à laquelle tous les hérauts du MR se plient, y apportant leur petite touche personnelle. Quelles en sont les grandes lignes ?

Le bilan du gouvernement est positif

Logiquement, les avocats du MR avancent les points positifs du bilan du gouvernement Michel. Un bilan résolument libéral, qui a favorisé les plus riches, les employeurs, qui a apporté sa pierre au détricotage des services publics, œuvré au sous-financement de la justice ou des services de l’administration fiscale – rendant la lutte contre la grande fraude inopérante –, creusant le fossé des inégalités et jouant à tout va la carte sécuritaire. Bien sûr, il y a des points positifs, et ce serait idiot de le nier ; certains sont en partie dus aux décisions du gouvernement Michel, mais la plupart sont soit le résultat de politiques engagées par les gouvernements précédents, soit celui d’une conjoncture internationale favorable, soit encore le fruit d’un pari sur une croissance et des rentrées (grâce au taxshift magique) qui pourraient bien ne pas être au rendez-vous.

Tous les gouvernements européens, aujourd’hui, appliquent cette politique fondée sur l’austérité (que les économistes les plus renommés contestent toujours davantage), la privatisation, un libéralisme réduit à sa simple dimension économique – où l’individu est roi et aussi peu solidaire que possible –, et le sécuritarisme basé sur la peur de l’immigration et des étrangers.

Les dangers qui menacent la démocratie… ne sont pas ceux que l’on croit

C’est ici que l’argumentation dérape. Certes, admettent les défenseurs du MR, la démocratie est en danger. Mais ce ne sont pas seulement la montée de l’extrême droite ou le retour du fascisme qui la menacent ; ce sont des forces intérieures, vérolées et gangrenées par les fake news (qui ne sont jamais le fait des membres de la majorité, laquelle ne dit que la vérité, toute la vérité et toujours la vérité… comme lorsque Corentin de Salle utilise une véritable fake news et se réfère à Trump pour dénoncer l’irresponsabilité de la gauche dans la question migratoire).

La première cible, c’est la presse francophone « unilatéralement opposée à la politique de ce gouvernement », au « scepticisme mal placé  », assène Louis Michel. Une presse incompétente, qui relaie les contre-vérités puisées dans les réseaux sociaux, qui accueille dans ses colonnes et ses émissions des citoyens et des experts résolument gauchistes, bisounours, irresponsables. Louis Michel ne doit pas lire régulièrement La Libre, ni L’Echo, où pourtant il accepte de se faire interviewer, qui publie régulièrement les cartes blanches de ses confrères.

Il est évident que lorsque la presse soutient le gouvernement, les choses se passent mieux pour lui, comme récemment au Brésil, où l’écrasante majorité de cette presse appartient à l’oligarchie de droite qui accapare les richesses du pays et qui peut tranquillement faire taire toute opposition et soutenir massivement un candidat ouvertement fasciste, xénophobe, homophobe et nostalgique de la dictature (pour plus d’infos sur la manière dont ses élections ont été aussi peu démocratiques que possible, dans un pays où règne la corruption et le mensonge, et où WhatsApp a joué un rôle considérable dans la propagande et la désinformation au service de Bolsonaro (voir aussi). À propos de Bolsonaro, Louis Michel ose invoquer l’argument de la démocratie : les élections étaient démocratiques, c’est le choix du peuple, il faut attendre pour juger… C’est oublier l’état de la presse brésilienne, que je viens de rappeler, l’extrême violence des forces de l’ordre officielles ou privées à l’encontre des opposants et des plus pauvres. C’est oublier aussi que, depuis des mois, la police mène des actions contre des universitaires qui donnent des cours sur l’histoire du fascisme, comme le rapporte The Guardian, voire contre des universités qui affichent leur opposition au fascisme. C’est oublier enfin que le juge Moro, qui s’est acharné contre Lula a déclaré qu’il n’avait aucune preuve contre l’ancien président, seulement des convictions ; oublier encore que ce juge été nommé ministre de la Justice par le nouveau président en échange de ses bons et loyaux services, car Lula aurait gagné les élections s’il avait pu se présenter.

Mais pour Louis Michel, pas de quoi s’inquiéter, il faut laisser le temps au nouveau président qui n’est certainement pas aussi terrible que le dit la presse – laquelle, rappelons le présupposé, est orientée et résolument à gauche. Et que Bolsonaro ait annoncé, pendant sa campagne, que la police aurait le droit d’abattre les délinquants sans sommation (ni évidemment intervention de la justice) ne semble pas l’émouvoir.

L’argument du MR et ses attaques contre la presse sont les mêmes que ceux de Trump, d’Orban, de Salvini, de Bolsonaro, de tous les populistes et candidats tyrans de la planète bleue, brune ou noire. On ne peut pas être sceptique face à la politique libérale ; on doit la soutenir. Si on ne le fait pas, c’est qu’on est malhonnête. CQFD.

Deuxième cible : les autres pouvoirs

L’exécutif a depuis longtemps noyauté et asservi le pouvoir législatif, qui n’est là que pour la formalité parlementaire et pour voter les propositions de loi de l’exécutif. Plus personne ne prend même la peine de mentionner ce croupion de la démocratie.

Quant au pouvoir judiciaire, on l’a vu ces derniers temps se mobiliser, comme d’autres corps « constitués » ou non. C’est que l’état de la justice est lamentable : sous-financement, surcharges, pressions… Les plus hauts magistrats se sont exprimés, dont certains ne peuvent certainement pas être accusés de gauchisme ; peu importe. Pour Louis Michel et ses acolytes, tout magistrat qui s’exprime sur des questions politiques est un traître. Sans doute aimeraient-ils pouvoir les destituer, les radier ; mais les dérives de Trump, qui limoge quiconque ne le soutient pas aveuglément, ne sont heureusement pas encore possibles chez nous.

Un autre pouvoir qui s’oppose ouvertement à la politique du gouvernement Michel, et en particulier ses choix en matière d’immigration et de sécurité (mais pas seulement), c’est le monde académique, ces intellectuels qui se permettent de prendre eux aussi position dans des débats de société. Mais c’est très exactement une des trois missions des académiques : être au service de la société et, en l’occurrence, lui offrir ses compétences pour analyser des faits et des décisions. La première compétence d’un académique, c’est le sens et la méthode critiques, n’en déplaisent aux politiciens. Mais lorsque la question ne relève pas directement de leurs compétences, leur formation leur permet de faire des recherches rigoureuses et d’exposer des analyses et des faits objectifs. Certains ont commencé à le faire ; le mouvement doit s’intensifier.

Les opposants au libéralisme sont irresponsables

Ne pas appliquer la politique du gouvernement reviendrait, argument suivant dans la ligne de com’ du MR, à être totalement irresponsable : s’opposer à la politique migratoire de la N-VA (et donc du MR) serait ouvrir la porte à l’invasion d’une horde de terroristes sauvages dont le seul objectif est d’éradiquer la culture et la civilisation européennes (le fameux « appel d’air » répété ad nauseam). Sur la question, Louis Michel (dont une vidéo ressortie il y a peu rappelait combien il défendait le droit à la migration et les effets bénéfiques de celle-ci) est mal à l’aise et appelle à de subtils distingos, comme entre « demandeurs d’asiles » et « migrants économiques » ; tous les experts de la question migratoire le rappellent régulièrement, cette distinction n’est plus pertinente. Par contre, Louis Michel a raison de dire que la solution ne peut se jouer qu’à l’échelle européenne. Reste à voir quelle solution… Celle du repli, de la fermeture, de l’Europe forteresse, prônée par les droites européennes qui n’hésitent pas à mentir et à multiplier les fake news, à jouer sur les peurs pour monter les populations et diffuser un racisme plus ou moins ouvert ?

Le libéralisme est par essence social

Autre grand thème de la défense : le libéralisme, c’est la défense des citoyens. On n’est pas loin, subliminalement, de dire que la vraie gauche est chez eux. Cet argument est une contre-vérité complète : certes, il y a une dimension sociale dans le libéralisme. Mais l’essence du libéralisme est économique. Lorsque l’économie est florissante, il y a une part de redistribution, dont le but premier est d’alimenter l’économie. Oui, le libéralisme historique, celui des Lumières, a prôné et défendu les libertés fondamentales de la démocratie ; mais le libéralisme contemporain les a relégués dans le magasin de la rhétorique en même temps qu’il s’est diffusé dans tous les partis, y compris de gauche. C’est au nom du libéralisme que l’on trouve normal de vendre des armes à l’Arabie Saoudite et de soutenir ce pays, qui est cependant une des pires dictatures du monde. Autrement dit, les valeurs humanistes et la dimension sociale du libéralisme contemporain sont des hochets, des colifichets que l’on arbore pour faire joli, mais que l’on remise quand il s’agit de passer aux choses sérieuses, c’est-à-dire le business. Ceux qui, au sein du MR, ont défendu un libéralisme réellement social sont ou morts ou en fin de parcours ; on les évoque ou on les ressort pour la parade.

Last but not least : la pédagogie

Et le dernier argument tombe : si les gens ne comprennent pas tout le bien qu’apporte ce gouvernement, c’est parce qu’ils sont bêtes. Non, pardon, on ne peut pas dire ça. Ou plutôt, on le dit, mais autrement : il faut « faire preuve de pédagogie ». J’ai évoqué cette litanie grotesque dans ma chronique précédente et Louis Michel la récite à nouveau… La répétition n’est plus la mère de l’enseignement ; elle est celle de la propagande. On répétera jusqu’à ce que les gens reconnaissent leurs erreurs.

Le libéralisme aujourd’hui

N’en déplaise à Louis Michel et ses amis, le libéralisme qu’ils défendent, celui qui prête main-forte à des idéologies nationalistes voire d’extrême droite, n’est ni juste, ni social, ni même efficace. Il ne propose rien pour réduire les inégalités ; au contraire, en favorisant les plus riches et en servant de laquais aux multinationales, il les accroît. Il ne propose rien pour lutter contre le réchauffement climatique qui nous menace tous. Il ne propose rien pour promouvoir une éducation et une culture libératrices, qui favorisent l’intelligence des citoyens et entretiennent leurs capacités à l’autonomie de pensée. Il pleure contre les méchants réseaux sociaux en oubliant que ceux-ci les aident autant que leurs opposants et, surtout, qu’ils sont une des réalisations les plus abouties d’une logique libérale, mêlant la liberté d’expression absolue (quitte à dire n’importe quoi), l’absence de contrôle des États et l’économie triomphante.

Ce libéralisme, c’est celui qui collabore à la « libération » d’une parole raciste, xénophobe, sexiste, homophobe, irresponsable, par les outrances de certains responsables politiques (dont les membres de la N-VA) qui percolent dans la société et conduisent des citoyens à se sentir autorisés à traduire en actes ces paroles inacceptables. Sans cette dérive orchestrée par des responsables politiques, un policier ne sentirait pas autorisé à tirer ou à faire preuve d’une violence déplacée. Comme c’est le cas au Brésil, mais aussi chez nous, tous les jours, à l’encontre des migrants ou de celles et ceux qui tentent de leur venir en aide.

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