Glorifier le 11 pour oublier le 13 novembre? Un choix politique dans une Europe en feu

Glorifier le 11 pour oublier le 13 novembre? Un choix politique dans une Europe en feu

Il y a bientôt trois ans, Paris était frappée par la pire vague d’attentats que la France ait connue. L’histoire retiendra qu’après les attentats de 1995 au métro St-Michel, le terrorisme djihadiste était finalement parvenu à frapper une nouvelle fois au cœur même du pays dit des libertés, de l’égalité, et de la fraternité.

A la mesure de ce que les Américains ont vécu le 11 septembre 2001, les Français ne peuvent pas se souvenir de ce moment. Difficile pour eux d’oublier où ils étaient à ce moment précis. Bouleversé à distance en regardant la télévision depuis Cracovie, je n’oublierai jamais ce moment puisque je rentrais de ma première visite des camps de la mort à Auschwitz-Birkenau en Pologne. La Seconde Guerre mondiale avait généré 20 millions de morts. Epuisé, traumatisé par ce que j’avais découvert sur place, cette plaine immense à perte de vue, ce vent glacial, cette nuit tombant à 16h, je pensais évacuer toute l’horreur du monde en allumant la télévision pour me détendre.

Macron absent

Mais déjà, les chaînes d’information ce 13 novembre-là tournaient en boucle sur les premiers événements du Stade de France, du Bataclan et des terrasses de l’Est parisien. Le pays a commémoré la première année de ce tragique événement, puis le second anniversaire. Doit-on le faire chaque année ? Bonne question que le président Emmanuel Macron a tranchée pour sa part : il ne se rendra pas aux hommages organisés cette année mais y enverra le Premier ministre Edouard Philippe.

Une mémoire chasse l’autre : les commémorations du siècle de la fin de la Première Guerre mondiale n’y sont sûrement pas pour rien. En lançant son grand projet de Forum pour la Paix à Paris, mais également son périple mémoriel pendant une semaine, le Président français à tenu avant tout à ressouder les Français autour d’une victoire mondiale peut-être pour « oublier » d’autres malheurs plus récents.

En misant sur l’espoir que peut susciter dans le monde entier le souvenir d’une telle victoire sur quatre ans de barbarie et de sauvagerie ayant provoqué aussi la mort de près de 20 millions de morts, Emmanuel Macron donne le la : la paix finit toujours par revenir quel qu’en soit le prix. Bien évidemment, le coût de la Première Guerre imposé à l’Allemagne étant en grande partie à l’origine de la Seconde, cela doit nous faire réfléchir à la politique occidentale globale qui depuis des siècles a fait des heureux mais aussi des exclus, des frustrés, en un mot des victimes. C’est le moment idéal pour interroger les causes profondes de la Grande Guerre et pas uniquement sous l’angle biaisé de la « montée des nationalismes ». Mais également aussi par les conséquences de la première mondialisation qui au début du XXe siècle avait produit un profond bouleversement de l’ordre des puissances et une dévalorisation des nations européennes jusque-là dominantes.

Un besoin de réconfort et d’optimisme

Un jour, parviendra-t-on à comprendre et venir à bout du terrorisme djihadiste comme l’Europe est parvenue à venir à bout de l’Allemagne lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale ? Probablement mais une fois encore à quel prix : écraser sans réfléchir à l’après et à la manière dont certaines idéologies sauront toujours aviver le sentiment de victimisation et la douleur des perdants serait une fois encore une erreur. Cela sous-tend plus d’égalité entre tous, d’un continent à l’autre, du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est. La France a en ces jours sombres besoin d’optimisme et de réconfort. Pendant ce temps, nombre de pays continuent à subir des dizaines d’attentats, qui parfois à eux seuls, font dix fois plus de victimes que ceux que Paris a connus.

Devoir ou tyrannie de la mémoire ?

En attendant, le 11 novembre 2018 est tombé un dimanche, et le renfort médiatique qui a entouré les commémorations qui durent depuis quatre ans, éclipseront à coup sûr la date du 13 novembre. Devoir de mémoire, tyrannie de la mémoire : avons-nous le choix ? Les derniers poilus ont disparu, ce qui signifie que nous n’avons plus pour nous que les archives et l’histoire pour transmettre aux générations futures ce souvenir douloureux de notre continent dévasté il y a un siècle. Si ce message peut servir à redonner confiance aux Français en particulier sur l’avenir, le Président de la République aura réussi son pari.

Mais la question demeure : les menaces ne disparaissent pas d’elles-mêmes. Leur extinction nécessite une politique à la hauteur, l’abandon d’un soutien aveugle à certains pays pourvoyeurs de radicalité, une éducation aux valeurs citoyennes et à l’inclusion de tous, une promotion de l’égalité dans la différence, une refonte totale de notre vision de l’Autre proche ou lointain, et une lutte acharnée contre les populismes qui pullulent et qui font de l’altérité notre ennemi numéro un. L’Europe est de nouveau en feu et il est temps d’arrêter de jouer les pompiers pyromanes.

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