Force ou violence?

Force ou violence?

T out l’effort historique du capitalisme a été de conduire les masses à se laisser gouverner par les conditions de l’économie capitaliste, en sorte que la société devînt un organisme ; tout l’effort révolutionnaire tend à créer des hommes libres. » Voilà ce qu’écrivait quelques années avant la Première Guerre mondiale un syndicaliste anarchiste dont la pensée et l’analyse semblent plus que jamais d’actualité : Georges Sorel.

Cette pensée se retrouve condensée dans un ouvrage dont j’ai déjà souvent parlé, mais que l’actualité des Gilets Jaunes rend encore plus pertinent : Réflexions sur la violence, toujours disponible (éditions du Seuil).

« Un pays de Cocagne rêvé par les financiers sans scrupule »

Sorel, en anarchiste, s’oppose de manière radicale à la démocratie qui prévaut en son temps (et qui n’est pas très différente de la nôtre) : une démocratie libérale et représentative (à l’époque, le suffrage est de surcroît très loin d’être universel), construite sur, par et pour le capitalisme, pour celles et ceux qui en profitent : « La démocratie électorale ressemble beaucoup au monde de la Bourse ; […] il n’y a pas grande différence entre un financier qui introduit sur le marché des affaires retentissantes qui sombreront dans quelques années, et le politicien qui promet à ses concitoyens une infinité de réformes qu’il ne sait comment faire aboutir et qui se traduiront seulement par un amoncellement de papiers parlementaires. Les uns et les autres n’entendent rien à la production et ils s’arrangent cependant pour s’imposer à elle, la mal diriger et l’exploiter sans la moindre vergogne […] le régime parlementaire est aussi truqué que les réunions d’actionnaires. C’est probablement en raison de ces affinités psychologiques profondes résultant de ces manières d’opérer, que les uns et les autres s’entendent si parfaitement : la démocratie est le pays de Cocagne rêvé par les financiers sans scrupule. »

Cette classe dominante, aussi peu dédiée au bien commun qu’une assemblée d’actionnaires, poursuit prioritairement un objectif : se maintenir au pouvoir et garder le contrôle. Pour ce faire, le meilleur moyen est d’amadouer ce que l’on appelle à l’époque le prolétariat en lui laissant miroiter l’accès à la richesse et à la bourgeoisie, autrement dit une satisfaction à la fois matérielle et psychologique : « l’amour-propre est, encore plus que l’argent, le grand moteur du passage de la révolte à la bourgeoisie. […] la psychologie des masses ouvrières est si facilement adaptable à l’ordre capitaliste que la paix sociale serait rapidement obtenue pour peu que les patrons voulussent bien y mettre un peu du leur. »

Gérer les « masses » ouvrières et populaires

En tant que phénomène sociologique, la « masse » est une nouveauté radicale pour l’Europe du XIXe siècle. Il y en a eu dans l’empire romain, lorsque des gens de toutes conditions et de toutes origines se sont rassemblés dans des grands centres urbains ; mais quand sonne l’heure de la Révolution industrielle, cette réalité est oubliée de longue date.

Ces masses se caractérisent par plusieurs éléments. D’abord, la disparition des piliers identitaires et surtout identifiant : dans le village ou même la ville moyenne, tout le monde connaît tout le monde et certaines figures – le curé, l’instituteur, le notaire, le médecin… – structurent et encadrent la société. Rassemblés dans les centres industriels, les ouvriers et les ouvrières n’ont comme repères que les faces anonymes de l’autorité industrielle.

Ensuite, la mobilité : avant, on naissait, vivait et mourait dans un périmètre limité ; désormais, on peut passer d’un bassin industriel à l’autre, au gré des embauches et des licenciements.

Enfin, la prolétarisation, c’est-à-dire le fait de ne rien posséder sinon sa progéniture.

La courte parenthèse des Trente Glorieuses

Le capitalisme du dix-neuvième siècle ne sait pas trop comment s’y prendre avec cette masse. Il utilise les recettes qui semblent avoir toujours fonctionné : en gros, le prêche du curé ou le cours de l’instituteur, un discours moralisateur et rationnel qui cherche son équilibre entre la carotte et le bâton. Ce qui fera au début du vingtième la fortune du fascisme, c’est que cette idéologie comprendra que cette foule est davantage sensible aux émotions qu’aux arguments. Hitler le formulera très clairement dans Mein Kampf, mêlant son mépris de la foule à celui des femmes : « Dans sa grande majorité, le peuple se trouve dans une disposition et un état d’esprit à tel point féminins que ses opinions et ses actes sont déterminés beaucoup plus par l’impression produite sur les sens que par la pure réflexion. La masse est peu accessible aux idées abstraites. »

Mais le fascisme et le nazisme seront défaits et le capitalisme, fort des leçons de l’Histoire, achèvera le programme pressenti par Sorel : les Trente Glorieuses offriront une période de paix, de croissance et de stabilité politique sans précédent par le développement de la classe moyenne et l’accès au paradis de la consommation.

Pourquoi cela n’a pas duré

Si cette période de stabilité a été si longue, c’est parce qu’elle s’est arc-boutée sur la guerre froide et le spectre d’une société dictatoriale qui représentait à merveille la perversion d’une révolution prolétaire conduisant à la pire des égalités qui soit : celle qui fond (presque) toute une société dans la même absence de droits individuels, la même pauvreté et la même terreur. De leur côté, les maîtres du capitalisme se faisaient discrets : les revenus des grands patrons étaient certes supérieurs à ceux de leurs employés, mais dans des proportions raisonnables (je renvoie au concept de frugalité évoqué dans ma précédente chronique), et la classe moyenne s’enrichissait. Qui plus est, elle nourrissait la certitude que ce processus d’enrichissement et d’élévation sociale était infini et garanti. On cotisait pour des retraites, mais ces retraites seraient assurées ; la sécurité sociale intervenait en cas de pépin. Autrement dit, le capitalisme avait acheté, comme le disait Sorel, sa « paix sociale » ; la crainte de voir la société basculer dans une société communiste liée à une croissance forte a permis ce compromis entre l’appropriation (le capital) et la redistribution (le travail).

Une paix sociale trop coûteuse pour les actionnaires

Mais l’URSS est tombée et le libéralisme a cru que la fin de l’Histoire était arrivée. La frugalité a disparu. Le coût de cette paix sociale a semblé excessif aux actionnaires dès lors qu’ils ont cru tout danger de révolution définitivement écarté. Comme l’écrit David Graeber dans Bureaucratie, « La victoire finale sur l’Union soviétique n’a pas réellement conduit à l’hégémonie du « marché ». Son effet principal a été de cimenter la domination d’élites managériales fondamentalement conservatrices : de bureaucrates des grandes compagnies ou à leur image qui utilisent le mode de pensée du résultat financier, de la concurrence, du court terme, comme prétexte pour écraser tout ce qui pourrait avoir des implications révolutionnaires, quelles qu’elles soient. »

Lentement mais sûrement, depuis le début des années 1990, la classe moyenne s’est appauvrie, affaiblie ; les écarts de richesse se sont creusés et l’État-providence est devenu l’ennemi à abattre pour les économistes et les responsables politiques. Le pire est advenu lorsque la gauche, Mitterrand en tête, a pris le virage social-libéral. Sorel avait raison : il est difficile de résister aux sirènes.

L’erreur du réformisme

Revenons à Sorel

Selon les critères de Sorel, cette gauche a reproduit l’erreur de celle du siècle précédent : le réformisme, plutôt que la révolte ou la révolution. Elle s’est soumise aux codes et aux lois implicites du capitalisme et a renoncé à son projet d’égalité.

Sorel articule trois concepts clés qui restent de vigueur : le mythe, qui rejoint ce que Harari en dit dans Sapiens et que j’évoquais aussi la semaine dernière, à savoir cet « ordre imaginaire » qui permet à des sociétés d’exister ; le rôle de la violence dans les rapports sociaux ; enfin, le principe de grève générale comme « forme enfin trouvée de révolution populaire et antiautoritaire » (Jacques Julliard).

Les Gilets Jaunes sont-ils l’actualisation de ces révoltés que Sorel aurait voulu voir triompher à l’aube du vingtième siècle, et dont les forces vives furent anéanties dans un conflit voulu par la logique capitaliste ? Sans doute. Et pour plusieurs raisons.

Tout le monde s’accorde pour dire que le mouvement est le fruit de la paupérisation constante de la population, de la disparition de la classe moyenne et, pour celles et ceux qui s’y maintiennent, de la peur du déclassement. Les gouvernements en place, en France et en Belgique, mais aussi partout où le marché est devenu le seul régime politique, ont beau avancer des chiffres pour tenter de démontrer que le pouvoir d’achat a augmenté, que le chômage a reculé (souvent parce qu’on en exclut un nombre toujours plus grand d’individus), que le PIB augmente… ; on ne les croit plus. On peut se livrer à des batailles de chiffres, on peut répéter sur tous les tons qu’il faut « faire œuvre de pédagogie » jusqu’à faire comprendre à ces imbéciles d’opposants qu’ils ont tort, rien n’y fait : pour un nombre sans cesse croissant de nos concitoyens, ce que le gouvernement appelle « pouvoir d’achat » n’est qu’un « pouvoir de survie ». Deux mythes s’opposent, deux lectures de l’actualité. Les tenants du libéralisme ont beau être convaincus que l’avenir sera rose et florissant si on les écoute et si on les laisse gouverner ; un nombre sans cesse croissant de citoyennes et de citoyens sont convaincus que cet avenir n’est pas pour eux.

La peur des Gilets Jaunes et de la violence

Le mouvement est aussi le fruit des efforts constants des gouvernements libéraux contemporains, visant à saper les corps intermédiaires et les contre-pouvoirs (syndicats, presse, académiques, artistes, associations citoyennes…). Leur discours et les perversions de langage qui s’y trouvent criminalisent les mouvements sociaux, discréditent la presse et l’opposition, méprisent leurs détracteurs. Sans doute ces responsables politiques ont-ils cru, en faisant le vide autour d’eux, assurer leur pouvoir ; ils ont juste laissé le champ libre à une contestation venue de « nulle part » et que rien ne semble canaliser.

Les défenseurs du libéralisme actuel sont très mal à l’aise. Ainsi BHL, dans Le Point, reconnaît-il l’importance du mouvement et la nécessité de le prendre au sérieux. Son analyse de la situation et de ses causes est plutôt pertinente ; mais on sent l’inquiétude du millionnaire qu’il est aussi (et surtout, diront ses détracteurs, au premier rang desquels Michel Onfray  ; ce mouvement, si justifié soit-il, doit prendre garde de ne pas verser dans la mauvaise colère et la très vilaine violence. Ah, la violence des Gilets Jaunes, infiltrés par les extrémistes de tous bords ! Terreur de cette violence, violence qui conduit à la Terreur, aux flots de sang des révolutions !

Un acte de révolte

Pour Sorel, la violence est un acte de révolte face à la force, acte d’autorité. Le pouvoir use de la force pour se maintenir lorsque les autres moyens ne suffisent pas ou ne peuvent être mis en œuvre. Ces autres moyens, je les ai nommés : l’accession à la bourgeoisie pour tous, le mythe de la consommation éternellement croissante, le bonheur dans le prêt. Une paix sociale que les actionnaires et les fonds de pensions ne veulent plus payer. On chasse les chômeurs que l’on accuse d’être responsables de leur situation ; c’est si simple de trouver un job, il suffit de traverser la rue  ! On ne peut plus financer des « parasites » ; notre gouvernement ne s’apprête-t-il pas à faire passer une loi qui contraindrait les demandeurs d’emploi à un service communautaire  ?

Il ne faut pas s’étonner si le « peuple » gronde et ne se satisfait plus des miettes de brioche. Il ne faut pas le mépriser sous prétexte qu’il voudrait « seulement » ne pas payer son essence plus cher ; on a de la même manière tenté de minimiser l’importance des mouvements du Printemps arabe en pointant le fait que la revendication de ces jeunes aurait été de posséder un iPhone… À confondre une des étincelles avec le carburant, on rend l’explosion inévitable.

Une nouvelle grève générale ?

« Avec la grève générale, […] la révolution apparaît comme une pure et simple révolte et nulle place n’est réservée aux sociologues, aux gens du monde amis des réformes sociales, aux Intellectuels qui ont embrassé la profession de penser pour le prolétariat. » Quand on voit les difficultés dans lesquelles responsables politiques et commentateurs (dont je suis, évidemment) pataugent pour cerner le mouvement – je renvoie également à l’excellent article d’Isabelle Masson-Loodts, « Brouillard médiatique et gilets jaunes » paru sur le site de Pour  –, on se dit encore que Sorel n’avait pas tort. Le mouvement des Gilets Jaunes est peut-être la grève générale du vingt et unième siècle, ou un retour des jacqueries du quatorzième siècle. Pour en être débarrassés, les gouvernements misent sur son essoufflement ou sur sa récupération par des éléments extrémistes. Pour l’essoufflement, on promet des concertations qui vont durer des mois et n’aboutiront sans doute à rien ; pour la criminalisation, on utilisera les recettes qui servent déjà pour les opposants « classiques », et on aura tort, comme l’analyse Christophe Guilluy. La première force du pouvoir, c’est justement d’être au pouvoir et de n’avoir rien d’autre à faire que de le préserver. La faiblesse des gens qui subissent les politiques de la paupérisation et de l’austérité, c’est qu’ils doivent à la fois se battre tous les jours pour « assurer la fin du mois » et lutter contre « la fin du monde » – pour reprendre des formules à la mode –, étant entendu que cette fin de mois est toujours plus précaire et que ceux qui pourraient agir pour éviter la fin du monde ne le font pas, puisque leur bénéfice à court terme s’oppose à ce projet à long terme.

A prendre au sérieux

Le monde de ce début de siècle n’est pas celui qu’a connu Sorel. Le pouvoir est plus fort encore, car il est désormais parfaitement mondialisé et maître d’une technique que l’on n’imaginait pas il y a cent ans. J’évoquais la semaine dernière l’exigence de fonder un nouveau mythe : pour ma part, parce que j’ai conscience de mes privilèges mais que je voudrais qu’ils soient équitablement répartis, parce que, surtout, j’aspire à un avenir pour tous, fondé sur l’égalité et la sécurité climatique. Le mouvement des Gilets Jaunes met la pression sur les gouvernements et il faut qu’il la maintienne. S’il verse dans la violence, ce ne sera pas tant parce qu’il aura été récupéré par les uns ou les autres ; ce sera parce que le pouvoir ne l’aura pas pris au sérieux.

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