«Vous avez de ces mots»: Cette chronique, c’est une tuerie!

Le merveilleux... une tuerie.
Le merveilleux... une tuerie. - Mathieu Golinvaux/ Le Soir.

Parmi les tics de langage qui ont la vie dure, tuerie occupe une place de choix. En particulier dans le domaine culinaire. Le velouté de potimarron de Zoé est une tuerie, la crème anglaise de tante Aglaé est une tuerie, la tarte au riz du boulanger du coin est une tuerie. Dans la foulée, tout ce qui rend la vie agréable devient tuerie  : depuis le dernier album de Johnny jusqu’au récent jeu vidéo qui passionne les geeks.

Cette évolution contemporaine du sens de tuerie, qui a signifié « abattoir », puis « massacre », est en germe dans des emplois du mot, attestés dès la fin du XIXe siècle, avec le sens de « cohue, endroit qui draine la foule ». L’engouement qui suscite la tuerie et son objet finissent par se confondre dans le même vocable. Sans qu’il y ait mort d’homme…

Ils n’en mouraient pas tous

Certains tics de langage nous agacent plus que d’autres. Au jour d’aujourd’hui, ces mots ou expressions qui parasitent le discours de nos contemporains nous impactent. Du coup, nous nous mettons en mode furax : il faut s’en débarrasser vite fait. Même si on n’est pas expert sur les questions linguistiques, quelque part, c’est juste pas possible ; voire même, c’est trop moche, comme qui dirait…

Récemment, un de mes correspondants m’invitait à sonner la charge contre la tuerie qui se répand massivement dans l’usage. En commençant par celle associée à la bonne chère – dont on sait qu’elle peut faire mourir à petit feu : que de mets, que de gâteaux sont des tueries  ! Les pralines fourrées, c’est une tuerie  ! Le gâteau Malakoff de maman, c’était plus qu’un régal : une tuerie  ! Par une dangereuse métonymie, un restaurant peut devenir lui-même une tuerie, si l’on en croit les avis postés sur le site d’une bien connue société à la tête de hibou.

Mais la tuerie n’est pas que gastronomique. Son succès lui vaut d’être associée à tout ce qui suscite l’enthousiasme ou provoque un engouement. Tel jeu vidéo – on ne peut plus pacifique, au demeurant – devient la tuerie de l’année. Le nouveau clip de telle chanteuse – une personne à qui on donnerait le bon dieu sans confession – est une véritable tuerie. Une robe de soirée – qui n’a rien de funèbre – se transforme en une ruineuse tuerie. Même le tatouage éphémère de votre adolescent s’avère être une tuerie pour la mère aimante que vous êtes.

Cette tuerie ne date pas de la dernière pluie : voilà plus d’une décennie qu’elle répand la terreur parmi les zélés défenseurs de la langue française. Lesquels la pourfendent en vain, si l’on en croit les dictionnaires usuels du français : tant les continuateurs de Pierre Larousse que ceux de Paul Robert ont adoubé tuerie dans l’emploi familier et figuré qui nous occupe : « Mets ou breuvage délectable ; délice […] ; par ext., ce que l’on juge magnifique, remarquable et qui suscite l’engouement », écrit le Petit Larousse 2018 ; « fam. C’est une tuerie  : c’est formidable, sensationnel », renchérit le Petit Robert 2018.

… mais tous étaient frappés

Dans ses premières attestations au XIVe siècle, tuerie dénomme un lieu où l’on tue les animaux destinés à la boucherie, un abattoir. Très rapidement, il en vient à désigner l’abattage des animaux, puis le massacre d’êtres humains. Ces deux acceptions figurent dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française. S’y ajoute, à partir de la cinquième édition (1798), l’expression familière c’est une tuerie, pour désigner un endroit où la foule est à ce point dense qu’il y aurait danger à s’y trouver, une cohue : « N’allez pas là, c’est une tuerie. »

Cet emploi amorce le glissement de sens qui aboutira à la tuerie qui nous occupe. S’il y a cohue, cela peut être dû à un engouement qui mobilise le public. L’objet de ce vif intérêt finit par se confondre avec la tuerie qu’il a suscitée. Vous ajoutez un zeste d’hyperbole – avec une tuerie, on atteint la dernière extrémité… –, comme dans la locution à mort (freiner à mort, serrer à mort). Et vous obtenez une antiphrase du plus bel effet, par laquelle tuerie finit par désigner le nirvana d’un bon vivant.

Cette évolution de sens n’est pas limitée au seul cas de tuerie. Elle est également observée avec l’adjectif mortel, employé aujourd’hui comme synonyme de « très bon, super ». Lorsque vous entendez votre fille qualifier un film de mortel, vérifiez bien le contexte : il se pourrait que, loin de mourir d’ennui à la projection, elle se soit éclatée devant une véritable tuerie. Et quand votre fils commente son dernier concert par un « ça tue ! » qui clôt toute discussion, n’en concluez pas trop vite qu’il regrette d’avoir payé très cher une lugubre prestation. Plus vraisemblablement, il a assisté à une performance « de la mort qui tue »…

Votez pour le nouveau mot de l’année 2018

Plus de 200 propositions de mots nouveaux ayant émergé en 2018 ont été communiquées par les lecteurs du Soir et les internautes. Le jury chargé d’examiner ces propositions en a retenu 10, qui sont proposées à vos suffrages : les noms collapsologie, disruption, glottophobie, infox, plogging, remontada et les adjectifs agile, cisgenre, instagrammable, malaisant.

N’hésitez pas à voter pour le « nouveau mot 2018 » qui retient votre attention, en vous rendant sur le site du Soir et ce, avant le 20 décembre prochain. Le tiercé gagnant sera dévoilé en fin d’année. D’avance, merci pour votre participation.

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