«Gilets jaunes»: le temps d’un Parlement des modes de vie

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La crise des gilets jaunes est aussi, et peut-être avant tout, une crise de la représentativité politique. Si, en France, les concessions gouvernementales semblent, à peine énoncées, déjà obsolètes, c’est que le temps n’est plus aux marchandages, aux compromis arrachés, aux lâchages de lest in extremis. Ce qu’il faut entendre, c’est que les gilets jaunes ne se sentent pas entendus : non pas dans telle ou telle de leurs revendications d’ailleurs formidablement disparates, mais en tant que gens, en tant que personnes. En tant que premières personnes, en tant que « Je » capables de prendre la parole en leur nom propre, sans qu’elle soit dévoyée par le « Il » d’un système qui ne les représente plus. Que depuis mai 2017, le « Il » du système soit incarné par Jupiter ne fait qu’accentuer cette fracture des points de vue.

Un problème structurel

Réduire cette fracture est un vrai défi démocratique, à la fois théorique et pratique. Pas seulement en France. Comment faire pour que le « Je » des citoyens, de tous les citoyens, soit converti non en « Il » anonyme et systémique, mais en « Nous » pluriel et démocratique ? Le problème ne date pas des gilets jaunes, tant s’en faut. Il est structurel, et il tient à l’architecture même de nos démocraties libérales. Les gilets jaunes en sont le point de souffrance extrême, mais nous sommes tous concernés. Aujourd’hui, tout concourt en effet à nous déposséder de ce qui pourtant nous affecte le plus, à savoir les modes de vie dans lesquels nous vivons notre vie sociale. Nous subissons tous l’hégémonie technologique, la tyrannie des évaluations permanentes, le consumérisme généralisé, la compétition tous azimuts, le règne de la quantification généralisée, ce qu’Alain Supiot appelle la gouvernance par les nombres. Toutes choses qui affectent et imprègnent notre vie sociale au plus profond, et sur lesquelles nous n’avons aucune emprise.

Le paternalisme des modes de vie

C’est un puissant paradoxe démocratique : nous, individus réputés libres et autonomes, subissons sans réplique possible des modes de vie que nous n’avons pas choisis. Le libéralisme, qui craint plus que tout le paternalisme individuel (chacun devant être libre de ses choix), engendre mécaniquement – tel est le paradoxe – un paternalisme des modes de vie que nous subissons tous. L’éthique individualiste qui sous-tend le libéralisme politique y est pour beaucoup : en interdisant à la communauté politique d’imposer des modèles de vie bonne – ce serait paternaliste –, elle laisse se déployer par-dessus nos têtes un système consumériste, darwinien et idolâtre de la technique qui exerce de fait un paternalisme tyrannique sur notre vie sociale à tous, dont l’emprise des GAFA est le signe le plus tangible.

Réinventer la politique

Pour les gilets jaunes, c’est la politique elle-même qui prend la forme d’un système anonyme qui leur échappe, mais qui les affecte dans leur chair. L’une de leurs revendications transversales est de ne pas se faire représenter, parce que le « Il » de la politique les trahit. Ils ne veulent plus passer sous les fourches caudines de la représentativité.

Trouver les moyens de dégripper la situation ne suffit plus ; il faut inventer une nouvelle manière de faire de la politique. De donner la parole à tous ces « Je » qui ne se reconnaissent plus dans des modes de vie qui leur échappent, et dont ils subissent l’implacable réalité. Il faut inventer un nouveau type d’institution – appelons-le un Parlement des modes de vie –, qui sache redonner la parole à la parole vive, non par délégation à un « Il », mais par la pluralisation des « Je », qui seule peut donner naissance à un authentique « Nous ». L’organigramme du libéralisme politique a désormais besoin de cet étage démocratique supplémentaire.

Qu’on ne nous oppose pas l’impossibilité d’instituer une telle instance. Il faut dire avec Kant que la difficulté de réaliser un idéal ne dit rien contre l’idéal lui-même, mais accuse plutôt les conditions qui rendent sa réalisation impossible, et il faut saluer la profondeur inaltérable de cette affirmation. L’imagination institutionnelle est une haute vertu politique, et c’est à cela, à cette réappropriation du Il par des Je, qu’il faut travailler, au-delà des situations d’urgence. Là est le défi que nous impose le paradoxe démocratique de notre temps. Il ne concerne pas seulement les gilets jaunes qui portent un gilet jaune, mais identiquement ceux qui n’en portent pas : nous tous, qui subissons comme un destin des modes de vie qui nous gouvernent malgré nous.

* Marc Hunyadi est l’auteur de ; auteur de La Tyrannie des modes de vie (Bord de l’eau, 2015) et de Temps du posthumanisme. Un diagnostic d’époque (Belles-Lettres, 2018).

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