Pour un enseignement émancipateur et critique

Pour un enseignement émancipateur et critique

Avec la mise en place du Décret paysage, le ministre Marcourt a souhaité mettre en place un Conseil d’Orientation au sein de l’Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur. Cet organe est chargé de contribuer à une meilleure organisation du système d’enseignement supérieur en Communauté française et de travailler sur l’offre d’études. Il regroupe des représentants des établissements d’enseignement, des syndicats, des étudiants, du monde culturel, du monde politique et du patronat. Cet organe s’apprête à rendre un avis portant sur les transitions entre le monde de l’enseignement et le marché de l’emploi.

Marchandisation

Contrairement au lieu commun sans cesse rabâché aux oreilles de tous, cet avis pose d’emblée un constat clair : il n’y a pas d’inadéquation manifeste entre les formations dispensées dans l’enseignement supérieur et le marché de l’emploi. On ne peut alors que s’étonner du fait que le fond de cet avis vise à augmenter le niveau d’adéquation entre l’enseignement supérieur et le marché du travail. Par exemple, en permettant « d’associer mieux le monde professionnel à la réflexion sur l’élaboration des référentiels de compétences des cursus. » C’est-à-dire, permettre aux entreprises privées d’intervenir dans la définition des enseignements. Alors, pourquoi chercher plus d’adéquation alors qu’il n’y a visiblement pas de problème majeur ? La réponse à cette question est à chercher dans l’idéologie qui a conduit, depuis plusieurs années, à marchandiser notre enseignement supérieur ainsi que la connaissance.

Objectif : baisser les coûts

Cette idée de la connaissance comme marchandise prend sa source en 2000 dans la « Stratégie de Lisbonne » qui donne comme objectif à l’Europe de devenir « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde. » Ce modèle économique mise sur une compétitivité internationale renforcée via des hausses de la productivité induites par des avancées technologiques. La connaissance étant considérée comme un bien marchand, elle a également un coût pour les entreprises, coût qu’elles vont sans cesse chercher à réduire. L’un des moyens pour y arriver est de faire peser sur l’enseignement public l’obligation de formation des entreprises. Comment ? Via une meilleure adéquation entre les cursus supérieurs et les besoins du marché de l’emploi utilisant ainsi les ressources de la collectivité pour générer des bénéfices, eux, privés.

L’utopie de l’adéquation

Alors, si le principe d’une inadéquation totale entre l’enseignement et l’emploi n’est pas soutenu par beaucoup, s’orienter, comme certains acteurs économiques le préconisent, vers l’adéquation totale n’est ni très efficace, ni sans risque.

De fait, l’actuel rythme de progression technologique rend la dépréciation des qualifications des travailleurs extrêmement rapide et ne permet donc jamais une adéquation réellement opérante. Et lorsqu’il s’agit de se préparer aux besoins futurs de l’économie, l’exercice est également périlleux : s’il a fallu 54 ans à l’avion pour conquérir 25 % de son marché, si le téléphone a mis 35 ans, l’ordinateur 15 ans et internet seulement 7 ans, qui peut prévoir quelle sera l’avancée technologique de demain ? Personne, il faut être réaliste.

Mettre l’accent sur les compétences

La plupart des entreprises et des grands organismes internationaux font le même constat et ont opté pour le développement d’une adéquation aux besoins de flexibilité des entreprises en développant une nouvelle logique : l’approche par compétences. Dans ce paradigme, on attend plutôt de l’école qu’elle développe la capacité d’apprendre tout au long de la vie, la capacité de mobiliser rapidement des connaissances nouvelles et variées, face à des situations complexes que l’on affronte pour la première fois. On s’intéresse alors moins aux savoirs, trop vite dépassés, mais beaucoup plus aux compétences transversales qui permettront aux futurs employés d’être davantage flexibles et adaptables. C’est extrêmement confortable pour le patronat qui obtient ainsi une main-d’œuvre capable de s’adapter à, et d’accepter, des conditions de travail plus flexibles et des protections moindres.

Une approche lobbyiste

Le principal travers de ce paradigme est que l’on forme davantage les étudiants à agir, pour les intérêts de l’entreprise, et non plus à réfléchir, à engranger un savoir critique sur la société qui les entoure afin de pouvoir la changer. Par exemple, est-il souhaitable, qu’à l’avenir, des entreprises comme Monsanto participent à la rédaction des référentiels de compétences du Master en gestion de l’environnement d’une université dans le seul but de maximiser l’employabilité des futurs diplômés ? Ou qu’une banque privée participe à définir les contenus d’un bachelier en sciences économiques pour y introduire un cours d’optimisation fiscale ?

Produire et transmettre un savoir critique

Pourtant, cette réflexion critique est absolument nécessaire. Si le marché de l’emploi et ses besoins sont fortement volatils, les grands enjeux sociétaux ne le sont pas. Les réponses au changement climatique ou au creusement des inégalités ne viendront pas du modèle économique actuel, car il est en majeure partie la cause de ces problèmes. Il est donc important que l’enseignement puisse être un vecteur d’analyse critique du monde qui nous entoure et ne participe pas à sa reproduction. Or, les différentes enquêtes réalisées sur les capacités des étudiants à faire preuve d’esprit critique démontrent que cet enjeu fondamental reste trop souvent non-atteint. Alors, les déclarations de certains acteurs du monde économique selon lesquelles « l’étudiant n’est pas suffisamment préparé à la vie quotidienne en entreprise parce qu’il reçoit, encore plus à l’université qu’en haute école, un enseignement assez – voire trop – académique basé sur la recherche plutôt que sur la pratique » paraissent totalement en décalage avec la mission que devrait remplir l’enseignement aujourd’hui : être un lieu de production et de transmission de savoir critique.

Il est donc indispensable de modifier nos structures éducatives pour qu’elles soient d’autant plus vectrices de réflexion critique et d’émancipation pour la jeunesse qui a soif de redessiner un monde plus juste et plus durable. Comment accomplir cet objectif ? Voilà enfin une question à laquelle le Conseil d’Orientation de l’ARES devrait s’intéresser ! S’il devait en être le cas, la Fédération des Étudiants Francophones sera présente pour accompagner cette réflexion.

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