A l’étranger, le roi Philippe ose des discours plus politiques qu’en Belgique

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On l’a écrit ici : en ce 24 décembre 2018, démission gouvernementale oblige, le Roi a prononcé le discours de Noël, voire le discours tout court, le plus politique de son règne. Reconnaissant sans ambages que notre pays connaît de « vives tensions politiques ». Pointant les « sujets importants (qui) préoccupent à juste titre nos concitoyens » et que le gouvernement en affaires courantes, en collaboration avec le Parlement, devra appréhender : « les inégalités, la pauvreté, l’intolérance, le changement climatique ». Et faisant même allusion au scrutin du 26 mai : « Préparons-nous aux élections fédérales, régionales et européennes en tenant des débats ouverts et vrais, où l’on se respecte. Car le moment du vote doit être le résultat d’une mûre réflexion. »

Des mots directs, aux vraies intonations politiques, du moins autant qu’un Roi peut se le permettre dans notre monarchie constitutionnelle. Voilà qui est plutôt inhabituel dans le chef de Philippe. Depuis cinq ans et demi, dans ses discours prononcés en Belgique (même devant les autorités du pays fin janvier, l’allocution la plus politique), il avait plutôt évité ce terrain-là. Si ce n’est dans des allusions indirectes ou à interprétation variable. Jusqu’ici, il privilégiait en effet des propos plus généraux, prenant la défense de nos valeurs (notamment après les attentats de Paris et de Bruxelles), de la cohésion sociale, de l’ouverture aux autres (cultures, religions…) ou de l’intégration. Engageant chacun à la coopération. Vantant « la richesse de nos différences  ». Sans oublier, quasi systématiquement, la défense du projet européen.

Prudence et nuance

Ainsi, si en janvier 2014 Philippe évoque la 6e réforme de l’Etat, c’est pour relever qu’elle « permettra de créer un nouvel espace pour la coopération ». Six mois plus tard, pour sa première fête nationale en tant que Roi, il choisit de souligner l’importance des institutions, toujours pour prôner le dialogue et la coopération : les institutions, déclare-t-il, sont « l’expression de notre capacité à dialoguer, à trouver des solutions qui rassemblent, à prendre en compte les points de vue minoritaires, à assumer collectivement nos responsabilités ». Et s’il fait allusion aux élections qui se sont déroulées deux mois plus tôt, c’est encore pour appeler « les gouvernements à coopérer dans un esprit de loyauté et de reconnaissance mutuelle. »

Par la suite, il cible des dossiers plus précis. Comme « l’inflation réglementaire », en janvier 2015. Se permettant de dire, sans toutefois aller plus loin, qu’« une société complexe requiert bien sûr des règles nuancées », mais que « trop de règles, trop de règles complexes, peuvent être source d’immobilisme. » Et quand, un an plus tard, il met l’accent sur le délicat dossier de la migration, c’est toujours avec prudence et nuance, en restant bien dans la ligne gouvernementale : « Le nombre de migrants, de déplacés et de réfugiés augmente d’année en année. La Belgique s’est mobilisée dans un esprit d’ouverture et de solidarité en tenant dûment compte de sa capacité d’intégration des hommes, des femmes, des enfants qu’elle est amenée à accueillir. Nous devons continuer à chercher cet équilibre délicat entre le devoir de solidarité, la capacité d’accueil et la volonté d’intégrer et de s’intégrer. » Chaque parti de la majorité s’y retrouve…

Mots doux et couverts

De même, quand en janvier 2018 il répète une antienne royale, « ne laisser personne au bord du chemin », c’est encore sans prendre parti : « Au moment où la Belgique et l’Europe renouent avec une croissance économique plus vigoureuse, il est aussi essentiel que personne ne se sente laissé pour compte. (…) Il est important de créer une meilleure adéquation entre l’offre et la demande sur le marché de l’emploi. Ce défi ne peut être relevé que par un effort commun de tous les acteurs. »

On le voit donc : si les allusions politiques n’ont pas manqué dans les trois discours annuels du Roi en Belgique (Noël, janvier, juillet), elles s’expriment par petites touches. Et souvent à mots doux ou couverts. A l’étranger par contre, Philippe a commencé à se « lâcher » davantage. Abordant plus directement certains dossiers politiques, de politique internationale, même sujets à (grosse) polémique. Ce fut notable en 2018. Lors de visites d’Etat, Philippe a ouvertement défendu le Ceta et le multilatéralisme, et s’est inquiété du Brexit. Pas les sujets les plus neutres… Bien sûr, tout cela en respectant les balises gouvernementales. Ainsi, au Canada ou au Portugal, il a eu des mots semblables à ceux des ministres qui l’accompagnent. Normal, pour un Roi ne pouvant agir sans contreseing.

Une certaine audace

Il n’empêche : à l’étranger, Philippe « ose » manifestement plus qu’en Belgique, politiquement parlant. « C’est exact », confirme une source proche du Roi. Et cela s’explique : « C’est plus facile pour lui de dire des choses avec un peu plus de relief quand il s’agit de visite d’Etat à l’étranger et de politique étrangère que quand il s’agit de politique intérieure, toujours plus controversée. Alors que la politique étrangère est assez consensuelle en Belgique. » Mais, confirme ce fin connaisseur royal, « ce que dit le Roi se situe dans le périmètre et les paramètres de la politique gouvernementale et étrangère telle que le ministre des Affaires étrangères la pratique. Il ne sort pas des clous du gouvernement. La règle toujours pratiquée, c’est une évaluation constante entre le consensuel, donc la prudence, et dire des choses qui ont un certain relief. Et ce n’est pas si facile que cela… »

Des propos plus politiques de Philippe à l’étranger ou sur le terrain de politique étrangère ? La preuve par trois visites d’Etat récentes : au Canada et au Portugal, et lors de celle du président français en Belgique.

Les visites d’Etat de Philippe

Ma D.

Au Canada, mars 2018 : ambassadeur du Ceta

Le Ceta (accord commercial entre l’Europe et le Canada) a fait couler beaucoup d’encre en Belgique, lorsque la Wallonie a refusé de le signer fin 2016. Apres d’âpres négociations (qui n’ont pas changé le texte même, mais précisé son interprétation), les Wallons, et donc la Belgique, l’ont approuvé. Au grand soulagement du gouvernement fédéral.

Une bonne année plus tard, une importante délégation royale, ministérielle et économique se rend en visite d’Etat au Canada. A ce moment-là, le héraut du combat anti-Ceta, le socialiste Paul Magnette, a été remplacé à la ministre-présidence wallonne par le libéral Willy Borsus. Changement de ton… – qui rejoint davantage celui du ministre fédéral des Affaires étrangères.

Le roi Philippe est président d’honneur de l’Agence pour le Commerce extérieur et il veille à mettre l’économie à l’agenda de ses visites d’Etat. Alors au Canada, tout comme les ministres qui l’accompagnent, Philippe veut rassurer ses hôtes. Il se fait donc l’ambassadeur du Ceta – sans négliger les soucis sociaux et environnementaux soulevés par les Wallons – pointant les avantages de ce traité. Et ce, à trois reprises – ce qui est assez rare pour un dossier ayant fait autant polémique chez nous.

Au « MaRS Discovery District », un incubateur de start-up, en présence du ministre des Sciences de l’Ontario, il lance : « Avec le Ceta, nos deux pays se rapprochent. Comme les barrières entre nous tombent, nos entreprises, nos chercheurs, nos étudiants vont être encouragés à coopérer davantage. Je suis confiant dans le fait que cela se fera dans le respect de nos standards sociaux et environnementaux. » Didier Reynders et Willy Borsus ne disent pas autre chose. Ensuite, devant de jeunes entrepreneurs, Philippe souligne l’impact positif du Ceta sur l’économie. Enfin, lors d’un déjeuner offert par le Premier ministre du Québec, il insiste encore : « Les liens de Montréal avec Bruxelles, Namur et bien d’autres lieux en Belgique sont des plus variés. Et, avec l’Accord économique et commercial global, de nouvelles opportunités seront saisies. »

Au Portugal, octobre 2018 : inquiet du Brexit

Sept mois plus tard, c’est le Brexit qui inspire une allocution de Philippe durant sa visite d’Etat au Portugal. Il y laisse poindre son inquiétude après ce choix britannique de quitter l’Union européenne dont le Roi est traditionnellement un grand défenseur (comme la Belgique).

Lors d’un lunch offert par le maire de Porto en présence d’hommes d’affaires, il déclare donc : « Aujourd’hui, nous devons tous deux faire face à des défis semblables. Le Brexit, par exemple. La résurgence inéluctable de barrières commerciales que provoquera le Brexit préoccupe le Portugal et la Belgique, dont la prospérité est largement tributaire de la capacité à exporter. L’intensification des échanges commerciaux et des investissements entre nos deux pays pourrait y remédier. »

Et lors d’une réunion d’affaires à Lisbonne, il évoque encore la « pression croissante » sur « le modèle de prise de décision multilatéral ».

Philippe laisse donc transparaître son opinion, mais sans sortir de la ligne officielle, puisque le gouvernement aussi regrette le Brexit, tout en le respectant.

En Belgique, visite du président français, novembre 2018 : apôtre du multilatéralisme

Le multilatéralisme, même l’Union européenne sont mis sous pression. Philippe veut les défendre. Alors lorsque le président français Emmanuel Macron est en visite d’Etat chez nous en novembre, il en profite (toujours dans la droite ligne gouvernementale) pour soutenir son ambition de relancer l’Europe et pour vanter les mérites du multilatéralisme abîmé notamment par Donal Trump.

« Nous recevons en vous, Monsieur le Président, (…) un visionnaire donnant un nouvel élan à son pays et à l’Europe, dans un esprit de dialogue et de rassemblement, déclare-t-il lors du dîner d’Etat à Laeken. Votre visite intervient à un moment crucial pour l’avenir de l’Europe. Aujourd’hui, ce beau projet s’essouffle. (…) Les pères de l’Europe ont fondé un projet unique au monde. (…) L’Europe d’aujourd’hui gagnerait à redécouvrir cet esprit. (…) L’équilibre et l’harmonie entre pays européens doivent quotidiennement et sans cesse être entretenus et nourris. C’est aussi pour cette raison que le multilatéralisme nous est si naturel. »

Pour le Roi, l’union fait aussi la force au plan international. Le 31 janvier 2017, après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, il avait déjà affirmé devant les autorités du pays : « Nous devons continuer à promouvoir un système de coopération à l’échelle mondiale ». Regrettant la décision prise, en 2016, de « deux grands pays amis de se recentrer sur eux-mêmes », des pays qui « ont été fondateurs de l’ordre mondial que nous connaissons aujourd’hui », mais qui semblent « vouloir inverser le cours de l’histoire et trancher avec leur tradition d’ouverture et de générosité, leur adhésion à un rêve et un engagement communs. » Concluant : « Nous ne pouvons pas laisser ce courant prendre encore plus d’ampleur. »

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