Armée européenne: l’indispensable débat

Armée européenne: l’indispensable débat

A quelques mois des élections européennes, le temps est venu de parler de sujets européens. Parmi ceux-ci, il en est un susceptible d’intéresser tous les électeurs. C’est celui d’une armée européenne.

Selon l’eurobaromètre du printemps 2018, les Européens sont en moyenne 75 % à plébisciter la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). En 2007, ils étaient même 79 % à vouloir que cette PSDC soit plus autonome des Américains. Il est dommage que cette question n’ait pas été reposée depuis. Pour ce qui est des Français, si l’on en croit les rares sondages qui existent (1), 80 % d’entre eux seraient favorables à la création d’une « armée européenne ».

Ce soutien contraste avec la tempête de sarcasmes qui a accueilli l’idée d’armée européenne, lorsqu’elle a été formulée le 6 novembre 2018 par le président de la République française et reprise six jours plus tard par la chancelière allemande, Angela Merkel appelant, devant le Parlement européen, à « élaborer une vision nous permettant d’arriver un jour à une véritable armée européenne » en « complément à l’Otan ».

Les mots « armée européenne » sont compréhensibles par tous les citoyens dans tous les pays, ce qui est loin d’être le cas de la PSDC, de la Pesco (la Coopération structurée permanente, NDLR), du FED (Fonds européen de Défense, NDLR), de la CARD (Revue annuelle coordonnée de Défense, NDLR) et autres acronymes réservés aux seuls initiés de la défense européenne.

Dans le débat politique, ces deux mots permettent de clarifier un objectif, la défense commune, qui devrait unir les peuples européens. Or, les contempteurs de l’idée d’armée européenne se sont surtout attachés à démontrer qu’elle était irréaliste, sans se poser la question de savoir si elle était souhaitable. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est une idée qui fait peur et qui semble impossible à mettre en œuvre.

Une idée qui effraie par ses implications

Parce qu’elle est sous-tendue par l’idée d’autonomie, l’idée d’armée européenne fait peur aux Etats-Unis et la réaction de Donald Trump en témoigne. Au stade où nous en sommes de la relation transatlantique, il est désormais devenu évident que les Etats-Unis n’ont cure de la défense de l’Europe que pour autant qu’elle serve leurs propres intérêts. Les Européens ne devraient du reste avoir nulle crainte que l’Otan disparaisse : nous pouvons être certains qu’un président tel que Donald Trump n’aurait pas hésité à retirer son pays de l’Alliance s’il n’avait pas été convaincu que les avantages d’y participer étaient supérieurs aux inconvénients. L’idée même d’une Union européenne militairement autonome l’insupporte car il préfère affronter les Européens en ordre dispersé, tel Jules César les tribus gauloises. Et c’est bien parce qu’elle forme un bloc sur lequel il n’a pas de prises qu’il considère l’Union comme un « ennemi » commercial, une organisation à détruire.

Parce qu’elle est synonyme d’intégration, l’idée d’armée européenne fait peur aux Européens, à tous les Européens sans exception, y compris en France. Il est du reste symptomatique que lors du sommet d’Helsinki qui est à maints égards l’acte fondateur de la politique de sécurité et de défense commune, les rédacteurs aient pris le soin de mentionner le fait que le processus mis en œuvre « n’impliquait pas la création d’une armée européenne ». En effet, ce qui caractérise une armée, c’est d’abord son stratège. Or, qui conduira cette armée européenne ? Qui donnera des ordres ? Qui sera responsable d’envoyer donner la mort et la recevoir ? L’idée d’une armée européenne n’est pas celle d’une brigade franco-allemande étendue à l’ensemble du continent et de milliers de troupes défilant sous le même uniforme. L’armée européenne, si elle existe un jour, naîtra de la capacité des Européens à prendre ensemble et seuls des décisions dans le domaine de la défense et à les exécuter. C’est d’abord et avant tout une question politique.

Une vision de long terme, mais à laquelle on peut donner corps rapidement

Beaucoup a été fait depuis 2016 pour la défense européenne, mais beaucoup reste à faire si l’on veut que l’Union protège vraiment l’Europe et ses citoyens. Les menaces prolifèrent dans notre voisinage, la crédibilité de l’Alliance atlantique s’érode et nous sommes impuissants à nous défendre collectivement sans les Américains. Or, nous n’irons pas plus loin avec la méthode actuelle qui est celle de la coopération dans un cadre intergouvernemental dont l’objectif est de préserver vingt-sept souverainetés de façade.

Justement, si la défense européenne est dans une impasse c’est parce qu’elle a vingt-sept cerveaux et un seul bras, atrophié de surcroît : la politique de sécurité et de défense commune. Cela ne marchera jamais. Ni maintenant, ni dans cent ans. Il nous faut changer de méthode. Si nous avons peur des Russes alors que nous dépensons collectivement trois fois plus qu’eux pour la défense, c’est qu’il y a un problème dans la structure de nos dépenses plutôt que dans leur montant.

Une défense européenne efficace suppose que nous apprenions à planifier, à dépenser, à rechercher, à construire, à acheter, à soutenir et à utiliser ensemble nos forces armées. En un mot, il faut que nous passions de la simple coopération opérationnelle et industrielle, à l’intégration progressive de nos outils de défense. C’est ce chemin que propose la vision d’une armée européenne. Cela ne veut pas dire que chaque Etat membre va abandonner son drapeau et que les régiments seront fusionnés. Cela veut dire que les forces européennes doivent être capables d’agir comme si elles constituaient une seule armée.

L’armée européenne est une vision de long terme. C’est vrai. Mais nous pouvons commencer à lui donner un contenu, en restant dans le cadre des institutions de l’Union. Sur ce chemin, la question d’un Livre blanc européen de la défense doit être posée aux candidats à l’élection européenne. En définitive l’armée européenne renvoie au choix fondamental entre liberté et soumission. Ce choix mérite d’être débattu devant les électeurs.

(1) Sondage en ligne du Point visualisé le 2 décembre 2018 – à la question : « faut-il créer une armée européenne ? » 31.665 personnes répondaient « oui » (80,8 %) et 7 513 répondaient « non » (19,2 %).

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