Proximus: la Belgique est-elle mal équipée pour gérer le personnel vieillissant?

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Automatisation et digitalisation de fonctions anciennes et recrutement de personnel pour des domaines nouveaux : Proximus se prépare semble-t-il – sans tout à fait l’assumer comme tel – à remplacer des travailleurs âgés par de plus jeunes. Bien d’autres entreprises ont réalisé ce glissement que la numérisation et, plus largement, le développement des nouvelles technologies ont sans doute accéléré ces dernières années.

« Que signifie tout cela ?, s’interroge Vincent Vandenberghe, professeur d’économie du vieillissement (UCLouvain). Que Proximus ne parvient pas à opérer une mutation technologique et organisationnelle avec le personnel en place et que, pour la mener à bien, il doit faire appel à des travailleurs ayant d’autres qualifications. C’est l’illustration d’un problème qui dépasse Proximus et touche de nombreuses entreprises : en Belgique, on n’est pas équipé pour gérer le personnel vieillissant – celui à partir de 50 ou 55 ans – et pour faire face au relèvement du départ à la retraite. Avec Proximus, toutefois, on est presque devant un cas d’école : ce n’est pas n’importe quelle entreprise, c’est une grande société qui est financièrement forte et qui dispose avec ses activités d’une espèce de rente. Même si, davantage que d’autres, elle est confrontée à la nécessité d’une mutation technologique, elle aurait dû mieux gérer cela. »

Une formation continue défaillante

Dimitri Léonard, docteur en sciences politiques et sociales (ULB) et spécialiste des politiques de l’emploi, du travail et de la formation continue, insiste pour sa part pour ne pas limiter l’explication des pertes d’emplois chez Proximus à un problème de compétences entre des travailleurs âgés, moins en phase avec les exigences technologiques, et d’autres plus jeunes et mieux formés : « Le problème chez Proximus est sans doute complexe, renvoyant à des facteurs de compétences mais aussi à des contraintes économiques. Un simple calcul entre les pertes d’emplois et les embauches annoncées indique que 650 emplois ne seront pas remplacés. » Et parmi ceux-ci, certains qui sans doute pèsent davantage dans la masse salariale. « On sait toutefois que les travailleurs plus âgés accèdent moins que les autres à la formation continue. C’est vrai en Belgique mais c’est vrai aussi dans de nombreux autres pays européens. Pour ces travailleurs, le taux de participation – en nombre d’heures – est moindre également », poursuit Dimitri Léonard. Dominique Leroy, la CEO de Proximus fait peut-être allusion à cet aspect des choses lorsqu’elle conditionne un nombre moindre de pertes d’emplois à un « changement de mentalité et à une envie d’apprendre ».

« Si on regarde les statistiques en matière de formation continue, elles ne sont pas bonnes, surenchérit Vincent Vandenberghe. Celles des pays nordiques sont bien meilleures. En Belgique, on n’a pas préparé les gens à travailler longtemps. C’est encore vrai aujourd’hui alors que l’âge du départ à la retraite a été reculé et que les mécanismes de prépension ont été supprimés. » Bien sûr, l’économiste ne va pas jusqu’à dire qu’un processus de formation continue entamé suffisamment tôt dans la carrière est susceptible de parer à toute mutation du paysage professionnel. « Même si on arrive à la conclusion que l’on ne peut pas faire l’économie de ce qu’on appelle la mobilité externe, c’est-à-dire le retour sur le marché du travail, il y a tout de même toute la question de l’effectivité d’un marché du travail pour les travailleurs âgés. Là aussi, il est intéressant qu’ils aient été formés pour ne pas subir des périodes de chômage trop longues. »

Favoriser l’employabilité des travailleurs les plus âgés supposerait bien d’autres changements, selon Vincent Vandenberghe. Parmi ces chantiers, il cite notamment le reparamétrage des grilles salariales – compte tenu d’un horizon de travail allant jusqu’à 67 ans –, la création d’opportunités d’emploi pour les travailleurs âgés licenciés, le déploiement d’autres dispositifs favorisant l’ergonomie et la flexibilisation des temps de travail. En somme un marché du travail fonctionnant différemment pour les travailleurs âgés.

Proximus, une entreprise autonome qui n’a plus rien de public

Proximus, une entreprise autonome qui n’a plus rien de public

Par Dominique Berns

«
Ce qui me surprend, c’est que certains se disent surpris de ne pas avoir été informés
», juge Jean-Pascal Labille, ministre fédéral des Entreprises publiques en 2013 et 2014.
« Ce qui me surprend, c’est que certains se disent surpris de ne pas avoir été informés », juge Jean-Pascal Labille, ministre fédéral des Entreprises publiques en 2013 et 2014. - Bruno Dalimonte.

Les cordonniers, dit-on, sont les plus mal chaussés. L’adage semble approprié. Car l’ex-RTT, certes autonome et coté, est toujours une entreprise publique. L’État y a désigné des administrateurs, dont d’anciennes personnalités politiques de haut niveau. On peut donc s’étonner que le gouvernement fédéral n’ait pas été informé plus tôt du plan de restructuration et de réduction des effectifs. Le Premier, lui-même, semble partager ce point de vue, puisqu’il a convoqué mercredi la CEO de Proximus, au lendemain de la « fuite » – plus exactement, de la décision du conseil d’administration d’autoriser le management à entamer la procédure de négociation avec les syndicats.

« Le débat actuel sur les rapports entre Proximus et les pouvoirs publics doit être mis en perspective avec la décision du gouvernement, prise en début de législature, d’assouplir et d’aligner le fonctionnement de Proximus sur celui de ses concurrents, pour la placer sur un pied d’égalité avec eux, et sur celui des autres sociétés cotées, pour en faire, selon les termes employés à l’époque, “un exemple de bonne gouvernance, sans ingérence des autorités publiques”  », explique Roman Aydogdu, professeur à l’Université de Liège, maître de conférences à l’ULB et avocat au barreau de Liège.

Une entreprise comme une autre

En décembre 2015, le parlement a modifié la loi sur les entreprises publiques autonomes cotées en Bourse (bpost et Proximus). Objectif : en faire des entreprises « comme les autres », sans considération pour leur lien (historique) avec l’État.

Ainsi, le gouvernement fédéral s’est privé de « certains pouvoirs unilatéraux » qui permettaient d’intervenir dans la gestion de l’entreprise. Notamment : la nomination d’un commissaire du gouvernement ; ou la compétence du ministre de tutelle d’annuler une décision du conseil d’administration.

Le gouvernement s’est également privé du pouvoir de nommer des administrateurs. À l’avenir – dès cette année pour cinq des sept administrateurs représentant l’État –, il pourra seulement proposer, lors de l’assemblée générale, des administrateurs au prorata de sa participation. Certes, tant qu’il tient 53 % du capital, il contrôle le processus (puisqu’il faut 50 % plus une action pour élire un administrateur). Mais l’on sait que cette loi du 16 décembre 2015 vise également à régler les modalités de la réduction de la participation de l’État en deçà du seuil de 50 % plus une action.

« L’autorité publique doit savoir ce qu’elle veut. Le rôle de l’État, en l’espèce, est multiple. Il est actionnaire, il veut défendre les consommateurs, il entend soutenir l’emploi, etc. Autrement dit : le gouvernement court plusieurs lièvres à la fois. On peut lui renvoyer la patate brûlante : il a souhaité donner une très grande autonomie à ces entreprises et en attend un bon dividende. Il ne doit pas s’étonner » de la décision du management et du conseil d’administration de Proximus, commente Christian de Visscher, professeur de management public à l’UCL.

Des règles standards

Quant aux administrateurs, ils jouent leur rôle selon les règles de gouvernance qui s’appliquent à n’importe quelle société cotée en Bourse. « L’administrateur doit veiller à l’intérêt à long terme de l’entreprise. Certes, le concept est mal délimité. Certaines écoles l’assimilent strictement à la satisfaction des intérêts des actionnaires ; d’autres font droit également aux intérêts des autres “parties prenantes” (stakeholders), notamment du personnel, explique Alexia Autenne, professeur de droit économique à l’UCL. Mais cela reste la boussole des administrateurs. »

Ceux-ci ne doivent-ils pas cependant informer l’actionnaire qui les a désignés ? « Les administrateurs ont un devoir de discrétion, notamment s’agissant des informations sensibles. Ce devoir de discrétion n’est cependant pas absolu. Les administrateurs doivent pouvoir rendre compte à l’actionnaire qui les a désignés, afin que celui-ci puisse lui-même exercer ses prérogatives, notamment lors de l’assemblée générale. Mais le périmètre exact de ce devoir d’informer est délicat à délimiter. Et le critère, pour l’administrateur, est toujours d’agir afin de préserver l’intérêt à long terme de l’entreprise », explique-t-elle, tout en refusant de se prononcer sur le cas spécifique de Proximus, dont elle précise ne pas connaître les détails.

Hypocrisie et mauvaise gestion ?

Jean-Pascal Labille, qui a été ministre fédéral des Entreprises publiques en 2013 et 2014, pointe, lui, l’hypocrisie du gouvernement fédéral.« Ce qui me surprend, c’est que certains se disent surpris de ne pas avoir été informés, confie le socialiste. Au début de la législature, pour des raisons idéologiques, la coalition suédoise a notamment supprimé la fonction de commissaire du gouvernement auprès de Proximus. » Il dénonce aussi la mauvaise gestion du dossier. « On demande à Mme Leroy, tout à la fois, d’investir – et c’est impératif dans ce secteur –, de servir un bon dividende, de faire face à l’arrivée du quatrième opérateur et de maintenir les effectifs. Il fallait peut-être s’y prendre autrement. Et notamment entretenir un dialogue continu avec le management de Proximus, comme je l’ai fait quand j’étais ministre, pour comprendre les défis auxquels l’entreprise fait face. »

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