«Vous avez de ces mots»: malaisant ou le retour de l’enfant prodigue

«Vous avez de ces mots»: malaisant ou le retour de l’enfant prodigue
Pixabay

Après spoiler en 2015, Brexit en 2016 et fake news en 2017, les suffrages des internautes sollicités par Le Soir se sont portés sur l’adjectif malaisant comme nouveau mot de l’année 2018. Très prisé chez les jeunes et abondamment employé sur les réseaux sociaux, malaisant s’applique à des paroles, des comportements, des images, des contextes qui suscitent un malaise, créent une gêne.

À la différence des « nouveaux mots » antérieurs, malaisant ne doit rien à l’hégémonie anglo-américaine : il dérive d’un verbe malaiser « gêner, incommoder », bien attesté dans l’ancienne langue française. Sa diffusion récente de ce côté de l’Atlantique – alors qu’il est répandu au Québec depuis plusieurs années – est un retour aux sources. Qui n’en serait fort aise ?

Malaisant, un mot largement diffusé ?

Pour la quatrième année consécutive, l’opération « Nouveau mot de l’année », organisée par Le Soir avec la collaboration de linguistes du centre Valibel (UCLouvain), a permis aux lecteurs, lectrices et internautes de choisir le néologisme qui a émergé en 2018.

Après le verbe spoiler (2015), le nom Brexit (2016) et la locution fake news (2017), c’est l’adjectif malaisant qui a été retenu, récoltant plus d’un tiers des suffrages (790 votes sur 2 256), loin devant ses dauphins infox (233 votes) et remontada (212 votes).

Comme lors des précédentes éditions, ce choix a suscité d’intéressantes réactions qui éclairent le rapport que les francophones entretiennent avec la création lexicale. Certaines d’entre elles confirment qu’un mot bien diffusé dans certaines parties de la population peut être ignoré dans d’autres groupes. Tel est le cas de malaisant : son emploi est largement attesté chez les jeunes – et les moins jeunes qui les fréquentent –, les réseaux sociaux en usent sans retenue, mais ce mot n’est pas encore partagé par l’ensemble des francophones.

Il est donc utile de préciser que l’adjectif malaisant s’applique à tout ce qui peut engendrer un malaise, susciter une situation inconfortable au plan moral. Peuvent être malaisants des propos, des regards, des caricatures, des situations, des séquences vidéo, des films. Petit florilège tiré de Twitter : « Dur donc de pas trouver le film bancal tant il est gras, vulgaire et malaisant »  ; « C’est très malaisant d’être en face d’un couple qui ne se lâche pas »  ; « Le franglais est juste affreux et malaisant »  ; « Jugez pas si je suis malaisant ça fait 24 h que je suis réveillé »  ; « Le regard concupiscent des hommes sur le corps des petites. c le truc le + malaisant de la terre ».

Malaisant, un mot nouveau ?

Une autre série de commentaires porte sur la nouveauté du mot de l’année 2018. L’objectif de l’opération est en effet de choisir un néologisme qui n’a pas encore reçu l’aval des dictionnaires usuels du français, mais qui bénéficie d’une diffusion suffisante pour y prétendre. À ce jour, malaisant ne figure pas dans la nomenclature du Petit Robert, ni dans celle du Petit Larousse. Mais cela ne signifie pas qu’il ait été créé en 2018, loin de là.

L’adjectif malaisant est bien connu au Québec, où il fait partie de l’usage standard. Cela lui vaut d’être repris dans la nomenclature du dictionnaire en ligne USITO, avec deux significations. L’une, rare, en fait un synonyme de malaisé  : « qui ne se fait qu’avec peine, qui exige des efforts » (une chose bien malaisante à faire)  ; l’autre, la plus fréquente, est celle qui se répand de ce côté de l’Atlantique : « qui rend mal à l’aise, qui crée un malaise » (un moment malaisant, une situation malaisante). Depuis 2012, l’attentive Oreille tendue de Benoît Melançon le suit à la trace, dans la Belle Province et ailleurs.

Et ailleurs… parce que malaisant est sporadiquement employé en France depuis quelques années. L’attestation la plus ancienne, d’après les recherches de Ludmila Bovet, date du 14 juin 1995, dans le journal Libération  : « [le réalisateur] tient le cap à bout de bras jusqu’au bout, un final en forme de catharsis sexuelle assez malaisant », écrit Didier Péron à propos du film État des lieux réalisé par Jean-François Richet. Des citations remontant à la fin des années 1990 apparaissent, sous d’autres plumes, pour l’essentiel dans le journal Libération.

Malaisant ne date donc pas de l’année 2018, mais il a attendu son heure pendant plus d’une décennie. Comment expliquer que ce mot soit passé d’un usage restreint à une large diffusion aujourd’hui ? Sans doute est-ce dû à la capacité de propagation des deux publics qui l’ont récemment adopté. Les jeunes, intégrés dans des réseaux aux multiples connexions, sont des moteurs puissants de la dissémination du vocabulaire « branché » ; les réseaux sociaux, par leur viralité et leur réactivité, sont des relais très efficaces pour les innovations, y compris lexicales.

Malaisant, un mot français ?

Plusieurs commentaires ont salué le choix de malaisant comme un signal positif pour la langue française, après trois années qui ont vu émerger des emprunts à l’anglais comme nouveaux mots de l’année. L’observation est doublement pertinente. D’une part, malaisant ne doit rien à une quelconque influence anglo-américaine : son correspondant sémantique en anglais est awkward. D’autre part, sa diffusion de ce côté de l’Atlantique, après son succès au Québec, est un retour aux sources.

La forme malaisant ne figure pas dans les dictionnaires du français classique. Mais elle a été relevée dans divers parlers régionaux, du centre de la France et d’aires plus périphériques, tant de l’Est que de l’Ouest, où elle est employée avec le premier sens (rare) mentionné pour le Québec par USITO : « malaisé, incommode, difficile (à manier) ». Il est donc vraisemblable que malaisant ait accompagné les colons français qui se sont établis au Québec, avec sa signification originelle. Une évolution sémantique – propre à la Belle Province ? – se serait produite, pour aboutir à l’acception qui s’est imposée aujourd’hui de part et d’autre de l’Atlantique.

L’origine de malaisant pose problème à certains. En effet, si cet adjectif se rattache de toute évidence à la famille de malaise, malaisé, de quelle dérivation est-il le produit ? Sa forme est celle d’un participe présent devenu adjectif, comme malfaisant (du verbe malfaire « commettre de mauvaises actions », aujourd’hui vieilli). Existe-t-il un verbe malaiser qui aurait pu donner le participe présent malaisant, devenu ensuite adjectif ?

Le verbe malaiser a bel et bien existé dans l’ancienne langue. Il apparaît dès le 14e siècle dans les Chroniques de Jean Froissart, avec la signification « gêner, incommoder, tourmenter ». Il n’a pas échappé à l’érudit Littré, qui le mentionne dans la rubrique étymologique de l’adjectif malaisé  : « Le Berry a un verbe malaiser, mettre mal à l’aise, verbe d’ailleurs usité dans l’ancienne langue. » Et pour boucler la boucle, on trouve dans le Wiktionnaire deux citations de malaisant employé comme participe présent dans des textes de Normandie (1850) et d’Ille-et-Vilaine (1905) : il s’agit d’emplois régionaux qui accréditent la filiation entre l’adjectif malaisant et le verbe malaiser.

Pour compléter ce panorama, il y aurait lieu de gloser sur le nom féminin malaisance « 1. difficulté (à faire quelque chose) ; 2. manque d’aisance matérielle », aujourd’hui sorti de l’usage, mais qui a survécu en français général jusqu’au milieu du 20e siècle : le Trésor de la langue française l’a encore relevé chez Jean Cocteau, en 1947. Mais on me souffle dans l’oreillette que la longueur de ce billet commence à être malaisante…

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Vous avez de ces mots...