Les Gilets Jeunes

Les Gilets Jeunes

A ujourd’hui, un smartphone entre les doigts, les gens peuvent réaliser, entre autres, ces quatre actions : accéder à toutes les informations du monde ; communiquer avec n’importe qui ; exprimer ses opinions devant un public immense ; exporter des objets (photos, histoires, tout ce que vous voulez) qui expriment leur vision personnelle de la beauté. Soyons clairs : ces quatre gestes, autrefois, étaient l’apanage des élites. C’était exactement ce qui fondait leur identité. Dans l’Italie du dix-septième, seules quelques centaines d’individus y avaient droit. Du temps de mon grand-père, quelques milliers de familles. Aujourd’hui ? Un Italien sur deux a un profil Facebook… »

L’écrivain italien Alessandro Baricco, auteur du roman Novecento, a publié un article très intéressant sur ce qu’il appelle « The Game », Le Jeu, autrement dit le monde dans lequel nous vivons, dominé par la communication digitale. Ce Jeu et ses évolutions entraînent des modifications cruciales dans la société, à commencer par la perception et le rôle des élites.

Le pacte social

Il y a toujours eu des élites. Un pacte tacite les autorisait à détenir plus de pouvoir, plus d’argent, plus de prestige, pour autant qu’une partie de leurs efforts soit destinée à améliorer le sort des gens, lesquels en retour respectaient les élites et leur accordaient une relative impunité. Ce pacte a été rompu et les élites ont failli. D’où les multiples mouvements citoyens ou populaires, qui effraient ou enthousiasment, en particulier le mouvement des Gilets Jaunes dont j’ai déjà parlé dans plusieurs chroniques.

Le portrait que dresse Baricco de ces élites est implacable : coupées du monde physiquement, moralement et émotionnellement, elles sont aujourd’hui préoccupées avant tout par la préservation de leurs privilèges. En face, les « gens », le peuple, les citoyennes et les citoyens sont en rage.

Pourquoi ? D’abord, la crise économique de 2008, dont le financement a été assumé non par les élites responsables de cette crise, mais par la population. Ensuite, la mutation profonde que j’indiquais en prologue à cette chronique, celle du Jeu qui a, au moins théoriquement, redistribué le pouvoir. Mais, note Baricco, cette redistribution potentielle du pouvoir n’a pas été accompagnée d’une redistribution de l’argent et des richesses. Au contraire ; les écarts de richesses se creusent et l’argument qui a longtemps prévalu pour justifier le capitalisme et le libéralisme économique – la redistribution et l’élargissement de la classe moyenne – n’est plus pertinent.

Rejet des élites, rejet de l’Europe

Baricco poursuit son analyse : le rejet des élites se traduit par un rejet du projet européen, dont l’invincibilité apparente ne fonctionnerait que pour ces élites : « Peut-on pour autant dire que les gens sont contre l’Europe ? Non, mais contre cette Europe-là, plutôt, l’Europe symbole du primat des élites. Être antieuropéen aujourd’hui, c’est d’abord être anti-élite. »

Si les gens, Gilets Jaunes en tête, mais pas seulement, veulent se libérer des élites, c’est parce que ces élites accumulent sur leurs têtes trois échecs : la croissance n’a pas servi à mettre en place une société plus juste – et j’ajouterai, à la lumière des essais de Harari que j’évoquais dernièrement, une société plus heureuse ; les élites sont hypnotisées, tétanisées ; elles n’ont pu proposer aucune pensée, aucun scénario alternatif et se sont contentées de répéter qu’il « n’y a pas d’alternative ».

Celles et ceux, leaders populistes divers, qui tentent de transformer cette colère et ce rejet en actes politiques ne sont pas pour autant assurés de réussir. « Souvent, ils ne sont pas en mesure de le faire, en raison de leur incompétence, d’une attitude inadaptée face au gouvernement, de la découverte soudaine de leurs limites, de la complexité excessive du système auquel ils s’opposent. Ils reprennent courage à travers un certain ton de voix qui devient leur marque de fabrique, mélange de franchise, d’agressivité, de cris de marché et de slogans publicitaires. » Cette fausse franchise, ce refus de la sophistication de la pensée et de la parole, c’est assurément ce qui menace aujourd’hui les élites. Mais pas seulement les élites…

Le vrai danger du populisme et l’enjeu de la culture

Pour Baricco, les élites ne sont pas les seules que cette réduction de la pensée menace. Cette « franchise » du populisme, fondée sur un refus de la réflexion approfondie, est un leurre : « Le mythe d’un accès au monde direct, pur et vierge, par opposition à la démarche décadente, compliquée voire narcissique d’une réflexion cultivée, ce mythe est une créature fantastique que nous avons mis des siècles à démasquer ; renouer avec elle serait une pure folie. » À sa manière, avec ses mots, Baricco l’écrivain appelle les responsables, ces élites tétanisées, à se secouer, ou à laisser la place à d’autres, aux jeunes qui maîtrisent le Jeu, les nouveaux modes de relations, les nouveaux enjeux. Il faut redonner du sens, un sens nouveau, aux concepts de développement et de progrès. Libérer la pensée du carcan du « there is no alternative ». « Arrêtez de donner à la politique l’importance démesurée qu’on lui accorde : notre bonheur ne passe pas par là. »

Pour se sauver, l’humanité a besoin de culture, de savoir et d’imagination : « N’arrêtez pas de lire des livres, jusqu’à ce que l’image d’un bateau rempli de réfugiés sans port d’arrivée devienne une image qui vous fera vomir. […] Laissez les plus rapides bondir en avant pour créer l’avenir, mais ramenez-les tous les soirs à la table des plus lents, pour qu’ils se souviennent du présent. […] Respirons. Éteignons de temps en temps nos terminaux. Marchons. Arrêtons de brandir continuellement le spectre du fascisme. Tout peut être tenté, avec de la détermination, de la patience et du courage. »

Les Gilets jeunes

Certains s’inquiètent toujours des dérives du mouvement des gilets Jaunes, des composantes extrémistes qu’on y retrouve et de la violence qu’elles entraînent, d’une forme d’égoïsme consumériste qui en serait les fondements. Sans doute, mais cela ne résume pas le mouvement. Lequel persistera – et se durcira – tant que les élites, ainsi que le dénonce Baricco, ne changeront pas d’attitude. Tant qu’elles ne proposeront pas un nouveau paradigme.

Ce paradigme finira par s’imposer, d’une manière ou d’une autre. Comme l’écrit Harari, les gens ont besoin d’un mythe rassembleur, qui permet de construire une société. Si les élites n’en proposent pas un suffisamment fédérateur, il surgira d’ailleurs. Des gilets jaunes, ou de ces jeunes qui ont décidé de venir manifester toutes les semaines pour la mise en place d’une véritable politique climatique. Des élèves, d’abord, suivis désormais par les étudiants. 38.000 dans les rues de nos villes jeudi dernier  ; combien la semaine prochaine ?

Un mouvement structuré, intelligent, qui prend le pari de la durée, de la longueur – comme ces mères argentines qui, pendant des années, sont venues sur la Place de Mai réclamer la vérité sur la mort de leurs fils. Là, les mères exigeaient justice et vérité sur le passé ; ici, les jeunes réclament justice et vérité pour leur avenir. Si les élites ne comprennent pas qu’il faut leur répondre concrètement et vite – pas comme le fait notre inénarrable ministre de l’énergie –, elles ne devront plus s’étonner d’être balayées, à défaut d’avoir pu se projeter dans un avenir qu’elles n’auront pas vécu…

Sur le même sujet
Fiction
Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct