«L’internement pour échapper à la Justice? Pas vraiment»

«L’internement pour échapper à la Justice? Pas vraiment»

Entre le procès de gardiens de la prison de Forest et les unes tapageuses des « tabloïds » francophones sur les « égorgeurs fous », la réalité de l’internement est encore très mal connue. Pour la plupart des gens, les internés, ces gens qui ont été jugés non responsables de leurs actes, sont des salauds et des sociopathes ayant échappé à la Justice pour mener la belle vie en narguant les victimes et faisant planer une menace sur la société.

Mais au fond qui sont-ils ces internés ? Sont-ils tous fous dangereux et échappent-ils vraiment à la Justice ?

Fracassés de la vie

C’est le débat que nous souhaitons ouvrir dans ce court texte et au-delà, à travers notre Petit essai pertinent sur l’internement (1).

S’il existe des « fous dangereux » vraiment dangereux dont la société doit être protégée, ils sont très loin de représenter la majorité de cette population qui, à des années-lumière des personnes, inquiétantes et sanguinaires des séries US qui pullulent sur nos écrans, sont avant tout des fracassés de la vie. Fracassés de la vie, qui à un moment de leur histoire dans un état mental perturbé, ont commis un acte répressible.

Souvent isolés, en situation de précarité, souffrant de troubles mentaux peu ou mal diagnostiqués et rarement soignés, ils entrent alors via l’internement dans un processus, a priori paradoxal en médecine, celui des soins contraints.

Car, non, ils n’échappent pas à la Justice. Ils y passent même de très nombreuses années… dans le cadre de ce qu’on appelle des mesures de « sûreté » c’est-à-dire des peines à durée indéterminée tant qu’ils représentent un danger pour la société. La maladie mentale représentant pour beaucoup un facteur de risque en soi, comprenez que beaucoup d’entre eux n’en sortent que très tardivement voire jamais et toujours extrêmement marqués.

Une liberté peu à peu oubliée

Ainsi, cette dame de 65 ans, internée depuis plus de 40 ans pour des faits liés à la drogue, oubliée de la Justice. Ou ce Monsieur en fin de vie, en soins palliatifs, libéré certes mais uniquement à l’essai. Il n’a même pas eu l’espoir de mourir libre. Ou encore ce patient interné dans les années 80 qui n’a pas supporté d’être enfin libéré et mort peu de temps après, certes libre mais fâché car, après plus de 35 ans d’enfermement, l’idée même de la liberté n’était plus pour lui qu’un vague concept obsolète et creux.

Echappé à la justice, définitivement non… Etre oublié par la justice, parfois. C’est d’ailleurs le surnom que l’on donne aux annexes psychiatriques des prisons Belges « les oubliettes de la justice ». Mais il n’y a pas que la Justice qui les oublie. Pour les personnes internées on pourrait aussi parler des « oubliettes de la presse  ».

Triple peine

En effet, les personnes faisant l’objet d’une mesure d’internement ne sont visiblement ni intéressantes ni populaires excepté quand une très faible minorité d’entre elles se comporte en lien avec les idées reçues autrement dit, dangereusement et de manière insensée. On s’obstine à parler d’elles, surtout quand ils commettent des faits : « le démon a encore frappé » (2), mais jamais avec eux. Il est vrai que la figure extrême et rare du fou dangereux faisant les gros titres, est plus attrayante d’autant qu’elle ne remet en rien en question les préjugés des citoyens. À l’opposé un « fou dangereux » reconnu aussi comme une personne en souffrance et qui se réinsère, quel intérêt ?

Triple peine pour ces gens que la société a décidé de ne pas juger mais de surveiller, punir et soigner tout en protégeant la société. Première peine, celle liée à ce qu’ils ont fait, à l’acte commis. Deuxième peine, celle liée à ce qu’ils sont (ou du moins déclarés être), des malades mentaux. Troisième peine, celle liée au refus d’aide et à l’absence de mains tendues, soit celle qui les empêche de DEVENIR.

Telle est notre époque. Malheur aux autres, aux fragiles, aux étrangers, aux différents, aux fracassés de la vie car leur sort devient de moins en moins enviable, pour peu qu’il l’ait été un jour.

Fini la rédemption, vive la répression. Fini la nuance et le doute, vive la certitude. Fini le débat, vive le combat. Fini le pluriel, vive le singulier. Fini l’autre, vive moi !

Alors sauvons la planète certes mais n’oublions pas de prendre soins de ses habitants singulièrement les plus fragiles. Nous entendons, avec les migrants, les malades mentaux y compris ceux d’entre eux qui ont commis un délit car ils doivent comme tout le monde pouvoir bénéficier d’une deuxième chance.

(1) P. Schepens et V. De Baeremaeker, Petit essai impertinent sur l’internement. L’expérience de la Forêt de Soignes, Academia, Collection Pixels, Novembre 2018. (2) Titre d’un article récemment paru dans la presse Belge.

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