«Continuer l’Europe»

«Continuer l’Europe»

Qui n’a jamais entendu, dans un débat, un responsable politique évacuer un sujet délicat en toute pusillanimité sous prétexte que celui-ci ressortissait aux compétences européennes ? Le réflexe était peut-être justifié. Le citoyen ne mesure pas combien les conditions de sa vie quotidienne sont souvent beaucoup plus dépendantes de l’Europe que d’autres niveaux de pouvoir. N’empêche, la réponse fugace dégageait un soupir de bon débarras chez le questionné tandis que le questionneur demeurait bredouille.

Avec le temps, la pirouette devint méthode. Spontanément, l’interrogé en arrivait à refouler sur l’Europe tout ce qui n’allait pas. Au « C’est la faute à Voltaire » que fredonnait Gavroche succédait le « C’est la faute à l’Europe » interprété par Gribouille.

Cette cacade devint tellement système que les peuples furent désormais rôdés à la rengaine. De scrutin en scrutin, ils laissaient traces de déception voire de rejet, si bien que lorsque les partis populistes s’enracinèrent dans l’électorat, ils n’eurent qu’à intensifier un peu le taux d’aigreur pour recueillir les adhésions, quitte à user de fausses informations, comme les fameuses fake news qui ont poussé les Britanniques à voter leur sortie de l’Union.

Progressions nationalistes

Il y a cinq ans, lors des dernières élections européennes, on enregistra ça et là quelques poussées d’extrême droite. Ce fut notamment le cas en France où Marine Le Pen et ses colistiers réussirent à dominer presque toutes les autres formations en lice. La percée restait cependant contenue. Mais depuis lors, dans les 27 pays de l’Union, chaque consultation donne l’occasion aux populistes et aux nationalistes de progresser, à tel point que dans certains Etats membres, ils occupent le pouvoir (Italie, Hongrie…) ou le bloquent à tout le moins dans d’autres (Suède…)

Le Parlement européen qui sera issu des urnes le 26 mai ne peut pas virer au brun. Les peuples qui lui attribueraient cette identité insulteraient leur propre histoire et hypothéqueraient considérablement leur avenir.

Jusqu’à présent, la défense et la promotion de l’Europe reposaient sur deux grands paramètres : la paix et la taille.

Les générations passent. Même si grâce aux archives et aux fictions audiovisuelles, les horreurs des deux guerres mondiales dégagent des constats et des réflexions en faveur des coexistences pacifiques, même si l’on peut être sensible au fait que jamais une aussi longue période sans conflit armé ne s’est accomplie sur le territoire européen depuis que l’Union existe, l’argument de la paix, aussi puissant qu’il soit, ne suffit plus à motiver un engagement collectif pour raffermir la construction européenne.

L’autre élément, la taille, n’a jamais tellement motivé l’électeur. S’il peut comprendre que le monde s’oriente de plus en plus vers les grands ensembles (Amérique, Asie, Russie…) et que dissociées, même les grandes nations du vieux continent ne peuvent leur tenir tête (la France, 1 % de la population mondiale…) la cohésion des Etats-membres n’est pas encore assez perceptible, la citoyenneté européenne pas assez achevée pour qu’un nouvel élan populaire puisse naître.

Le défi des transitions

Á côté des raisons qui alimentent les faiblesses de l’Union européenne, il y en a tant d’autres qui motivent le souhait de la fortifier. Commençons par l’enjeu environnemental, celui qui sensibilise le plus, et à juste titre, les jeunes générations. Ne perçoit-on pas que le problème est mondial, planétaire, et qu’il doit donc être traité le plus largement possible ? Mais les mouvements sociaux qui émergent aujourd’hui en témoignent : le défi de la transition écologique développe des implications environnementales, mais aussi sécuritaires et surtout sociales.

De même, le défi de la transition numérique, s’il intègre la question de l’innovation, ne peut détourner les valeurs et les principes de la démocratie, ce bien précieux que l’Europe fit naître. Ici encore ce n’est qu’un ensemble d’un demi-milliard de citoyens qui peut s’attacher à ce défi. Ici encore, la dimension sociale apparaît primordiale.

On ne pourra pas imaginer l’élaboration d’une citoyenneté européenne sans lui adjoindre une solide dimension de justice sociale. Or, pour crédibiliser l’Europe, la prochaine législature devra impérativement lui bâtir un véritable projet de société.

Une dernière chance...

Justice sociale, projet de société, citoyenneté, etc. Pendant la campagne électorale qui s’annonce, sans doute de beaux discours pourront-ils encore (un peu) mobiliser en dissertant de manière lyrique.

Ce sera la dernière fois. Si les actes ne suivent pas les paroles, les vagues nationalistes s’empareront du grand et beau destin.

L’Union européenne a toujours évolué voire fortifié de crise en crise. La crise est la permanence de son cheminement, et même de son amélioration. Cela aussi, c’est une constatation principielle qui s’est transformée en antienne. Il se pourrait bien que celle-ci se métamorphose en radotage.

Car cette fois, la crise n’est plus celle du lait, des transferts ou même des frontières. C’est une crise de sens, ce type de symptôme qui peut mettre l’existence en péril.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+

Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

1€ pour 1 mois
J'en profite
Je suis abonné et
je dispose d'un compte
Je me connecte
1€ Accès au Soir+
pendant 24h
Je me l'offre
Je suis abonné et
je souhaite bénéficier du Soir+
Je m'inscris
A la une
Tous

En direct

Le direct