La grammaire qui aime les écrivains

© D.R.
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La nouvelle a fait sensation fin 2018. La famille du Bon usage de Maurice Grevisse et André Goosse s’est agrandie avec l’arrivée d’un petit frère modestement appelé Petit Bon Usage. Le nouveau-né est déjà robuste : il compte 576 pages et, pour marcher sur les traces de son aîné, il est placé sous la houlette de deux linguistes de qualité : Anne Catherine Simon et Cédrick Fairon.

L’innovation principale de cette nouvelle grammaire est d’ouvrir le corpus littéraire à des œuvres contemporaines. Et d’accueillir des emplois attestés dans des registres informels, conformes à la norme mais souvent ignorés par les manuels scolaires. De ce bain de jouvence ressort un « bon usage » du 21e siècle. Celui des écrivaines et des écrivains qui font – et défont – l’usage…

Du Grand au Petit Bon usage, il y a un air de famille

Une fois n’est pas coutume : cette chronique va faire l’article pour un ouvrage récemment paru et qui donne un sérieux coup de jeune à la tradition grammaticale dont la Belgique – terre de grammairiens – peut à juste titre s’enorgueillir. Il s’agit du Petit Bon Usage, publié aux éditions De Boeck en novembre 2018 par Cédrick Fairon et Anne Catherine Simon, linguistes et professeurs à la Faculté de Philosophie, Arts et Lettres de l’Université catholique de Louvain.

Le titre de cette nouvelle grammaire indique clairement sa filiation directe avec le « grand » Bon usage, réédité à 16 reprises depuis sa première parution en 1936. Celui-ci, devenu la référence grammaticale pour le français du 20e siècle, s’est étoffé au fil des éditions, au point d’atteindre une dimension et une richesse de contenu inégalées. Mais avec la conséquence que le grand public s’est progressivement détourné de cette somme devenue d’un abord difficile.

Cette évolution a éloigné le Bon usage de l’intention initiale de son auteur : produire une grammaire accessible au plus grand nombre. Maurice Grevisse avait lui-même travaillé en ce sens en rédigeant dès 1939 un Précis de grammaire française, aujourd’hui rebaptisé Le petit Grevisse, indispensable viatique de nombreuses générations d’élèves soucieux de la qualité de leur français. Parallèlement, il avait rédigé de petits volumes centrés sur une thématique (L’accord du participe passé, La préposition, L’analyse de la phrase, etc.), aujourd’hui réunis au sein de la collection « Grevisse langue française ».

Les continuateurs de Maurice Grevisse pour ces ouvrages de vulgarisation ne se sont pas contentés de faire montre de fidélité à l’égard de leur illustre devancier. Selon l’expression de l’un d’entre eux, il convenait d’y voir « un immeuble classé qu’il faut quelque peu restaurer. » D’où un subtil équilibre, obtenu par d’excellents spécialistes de la langue française, entre la préservation d’un patrimoine grammatical qui s’est transmis d’une génération (Maurice Grevisse) à l’autre (André Goosse) et sa nécessaire rénovation.

Ce difficile exercice a été réussi par les deux auteurs du Petit Bon Usage. Ce dernier ne renie aucun des choix qui ont fait le succès de son grand frère, en particulier celui d’associer la grammaire à un important corpus de citations littéraires. Mais si la 16e édition du Bon usage, parue en 2016, est restée une grammaire du 20e siècle, le Petit Bon Usage entre résolument dans le 21e siècle, avec une place importante accordée aux romans contemporains (publiés entre 2008 et 2018).

Du Grand au Petit Bon usage, il y a des différences de taille

L’actualisation du corpus littéraire n’est pas la seule originalité de cet aggiornamento du Bon usage. Les règles actuelles, notamment en matière d’orthographe, sont mises en avant. De même, la variation qui caractérise toute langue vivante est prise en compte à travers de nombreuses remarques.

La description grammaticale elle-même innove, en abordant des phénomènes de la langue écrite et orale ignorés du Bon usage alors qu’ils appartiennent à l’usage contemporain des francophones et que d’autres grammaires en rendent compte. Un exemple nous est fourni par certains emplois d’adverbes comme alors, après, déjà, enfin, etc. Ceux-ci, dans leur valeur temporelle, situent une action dans le temps (c’est alors qu’il s’est réveillé  ; elle était déjà partie  ; je l’ai enfin trouvée) ou établissent une relation chronologique entre deux événements (je te montre comment faire ; après, tu te débrouilles).

Mais un usage de ces adverbes tout aussi fréquent – et conforme à la norme – en fait des « connecteurs » de discours, c’est-à-dire des éléments qui relient des phrases entre elles ou marquent les étapes de la production d’un discours. Le Petit Bon usage (p. 299-300) aborde quelques-uns de ces emplois discursifs, le plus souvent avec des exemples récents. Telle cette citation de Daniel Rondeau (J’écris parce que je chante mal, 2010) qui illustre l’emploi de après comme connecteur conclusif : « En plus de ne pas savoir compter, ma voisine fantôme se jouait des pièces de théâtre en solo et avait pour devise : Je vis et laissez-moi vivre. Après, on se demande pourquoi les banlieues débordent. »

Ou cet extrait du livre Croire au merveilleux (2017) de Christophe Ono-dit-Biot dans lequel déjà est utilisé pour introduire un argument : « On est chez moi. Sur mon lit. Pas le sien. Déjà, il m’a fallu tous les trésors d’imagination du monde pour la convaincre de rester. » Ou encore ce passage du roman Bol d’air (2011) de Serge Joncour qui illustre un enfin introduisant une reformulation : « En tout cas, tu restes ici tout le temps que tu veux. Enfin je veux dire, à la maison. »

Même si c’est un exemple tiré du Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline qui éclaire l’emploi discursif de alors (« Le monde n’est pas ce que l’on croyait ! Voilà tout ! Alors, on a changé de gueule ! »), l’élargissement du corpus littéraire à des productions contemporaines permet d’accueillir dans la grammaire des phénomènes bien attestés à l’oral et dans des écrits informels, mais quelque peu boudés dans les manuels à destination du grand public.

Les fidèles utilisateurs du Bon usage, habitués à fréquenter des auteurs « consacrés », ne manqueront pas de s’interroger sur les critères de choix des œuvres contemporaines. Les auteurs du Petit Bon Usage sont explicites sur ce point : « Les œuvres ont été sélectionnées sur la base de leur notoriété, parce qu’elles ont remporté un prix littéraire ou parce qu’elles ont rencontré un grand nombre de lecteurs. » (p. 15). En d’autres termes, non seulement parce qu’elles illustrent de bons usages du français, mais parce qu’elles les diffusent auprès d’un large public.

Joliment autoproclamé « la grammaire qui aime les écrivains », ce Petit Bon Usage deviendra grand, si les écrivaines et les écrivains lui prêtent vie…

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Erik Orsenna
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