Nous sommes tous des migrants, Signor Salvini

Matteo Salvini.
Matteo Salvini. - © Reuters.

Samedi 2 février, se jouait au théâtre 140 un spectacle intitulé : « Italiens : quand les émigrés, c’était nous ». Créé par Rocco Femia et interprété par une troupe où les professionnels se mêlent aux amateurs, le Gruppo Incanto. Autour de chants traditionnels et populaires italiens, c’est le récit d’une des plus grandes diasporas de l’histoire qui nous est contée.

On dira : on connaît la chanson, on connaît l’histoire. Les « Ritals », les « Macaronis » que l’on a fait venir chez nous pour qu’ils travaillent dans la mine ou dans les usines, avec interdiction de faire d’autres métiers. On se souviendra du compositeur mondialement connu pour sa chanson « Marina », Rocco Granata, qui a dû tricher pour contourner l’interdiction formelle qu’on lui avait opposée de jouer de la musique professionnellement. Nombre des enfants de cette migration sont devenus des représentants de notre culture, de notre pays : Adamo, Franco Dragone et tant d’autres (Sandra Kim, Enzo Scifo…), y compris Elio Di Rupo, même si l’on doit regretter qu’il n’ait pas compris qu’il était grand temps de laisser la place aux plus jeunes – mais c’est une autre histoire.

Que raconte ce spectacle ? Que l’équivalent de la population italienne au jour de l’indépendance, en 1861, a quitté le pays. Vingt-trois millions d’Italiens sont partis entre 1876 et 1976. Au péril de leur vie. À la frontière entre la France et l’Italie, le col du « Pas de la mort » a vu mourir 187 candidats – combien de cadavres la Méditerranée a-t-elle engloutis aujourd’hui, de ces autres candidats à la survie ? Les journaux de l’époque et les carnets de voyage des visiteurs de la Péninsule sont d’une violence verbale extrême contre ces migrants, que l’on accuse de tous les maux, que l’on charge de toutes les tares. Le poète anglais Shelley décrit ainsi les Italiens qu’il est obligé de côtoyer pendant son Tour d’Italie, à croire qu’il regrette amèrement que tous les autochtones n’aient pas choisi d’émigrer : « Les hommes italiens peuvent difficilement se définir comme tels, ils semblent être une tribu d’esclaves stupides et mous, et je ne pense pas avoir vu un seul éclair d’intelligence dans leurs yeux depuis que j’ai traversé les Alpes. Quant aux femmes, elles sont peut-être les plus méprisables parmi celles qui se trouvent sous la lune, les plus ignorantes, les plus dégoûtantes, les plus bigotes, les plus sales. »

Italiens « voleurs et mafieux »

Le spectacle ne le cache pas : il y a eu des migrants malhonnêtes. Des voyous, des assassins. Des terroristes d’alors : des anarchistes. Les mêmes erreurs logiques qu’aujourd’hui, les mêmes préjugés criminels : tirer une généralité de quelques cas isolés (quelques Italiens sont voleurs donc TOUS les Italiens sont voleurs ; quelques migrants d’aujourd’hui sont terroristes donc TOUS les migrants sont des terroristes) ; les accuser de voler le pain et le travail des nationaux, d’apporter des maladies, la misère, le crime… En 1893, à Aigues-Mortes, un nombre toujours mal évalué (jusqu’à 150) d’ouvriers italiens sont massacrés par des Français qui les accusent de voler leur travail. Des pogromes et des massacres, il y en aura d’autres, partout dans le monde où les Italiens chercheront une nouvelle patrie.

Il faut le rappeler, parce qu’on entend trop souvent comme argument, aujourd’hui, chez ceux qui s’opposent aux nouvelles migrations : « Les Italiens, c’était des Européens, des chrétiens. » Donc, c’était acceptable. Ils n’étaient ni Africains, ni d’Orient, ni musulmans… L’argument ne vaut pas : à l’époque, on rejetait les Italiens comme on le fait aujourd’hui des nouveaux migrants. Avec la même haine, la même ignorance, la même hypocrisie.

Le pire est devant nous

Si je parle de ce spectacle, ce n’est pas seulement pour rappeler ces éléments, mais parce que le succès rencontré auprès des 500 spectateurs du théâtre 140 démontre combien la culture reste un outil de résistance contre les politiques actuelles en matière d’immigration, et particulièrement en Italie. On devine qu’un tel spectacle ne plaît pas à Salvini, surtout pas à quelques semaines des élections européennes. C’est une raison de plus pour se féliciter qu’il ait eu lieu et que rien ne soit venu l’interdire, d’une manière ou d’une autre. La culture, la justice et le courage ont encore leur mot à dire. Mais pour combien de temps ?

Dans sa récente chronique, Hugues Le Paige, qui connaît parfaitement l’Italie et suit depuis les années 1970 son actualité politique, dénonce justement l’attitude de Matteo Salvini. Cet homme qui ne porte plus que des uniformes, même au Parlement où ils sont pourtant interdits, dépasse dans l’ignominie ce que Berlusconi avait déjà porté très haut : l’injure quotidienne à l’encontre des institutions démocratiques, de la justice, des juges. Sa haine des migrants s’affiche sans vergogne, de même que son admiration pour Mussolini et son adhésion ouverte au fascisme.

L’individu est apprécié par les Italiens : plus de 60 % de la population soutiennent l’action de ce gouvernement contre-nature, qui allie les fascistes aux populistes de 5 Stelle.

À l’étranger, l’homme séduit aussi cette droite décomplexée qui se moque de plus en plus ouvertement de la démocratie, que ce soit Orban en Hongrie, les Le Pen en France ou Francken chez nous, qui a toujours soutenu la politique migratoire de Salvini – ainsi que le souligne avec joie le blog « de la résistance identitaire en Europe et des partisans de Marion Maréchal ». Modrikamen, par triste chance le leader d’extrême droite le plus stupide de la planète, soutient Salvini et Steve Bannon, lequel a choisi l’Italie comme marchepied pour sa campagne de mise à mort de la démocratie.

L’Italie est ma patrie de cœur. Je lui ai consacré la plupart de mes romans, en particulier à son histoire politique. Je sais comment le fascisme est arrivé, comment il s’est implanté en Italie avant tout autre pays européen. Il serait absurde de dire que seul Salvini est fasciste mais pas ses électeurs. Ce serait prendre les Italiens pour des imbéciles. Bien sûr, il y a des raisons qui expliquent ces votes, qu’ils soient en faveur de la Liga ou de 5 Stelle. La première de ces raisons est l’écrasante responsabilité des partis traditionnels qui, depuis trop longtemps, ont été incapables de privilégier le bien commun et de faire front au populisme – incarné depuis les années 1990 par Berlusconi, le premier à entreprendre l’euthanasie concertée et planifiée de la démocratie. Je ne me console pas avec cet autre cliché selon lequel la comédie serait la respiration italienne et que Mussolini hier, Salvini aujourd’hui auraient quelque chose de sympathique, d’amusant, de léger. Il n’y a rien d’amusant ou de léger chez eux. Il n’y a que la violence, l’outrance, la soif du pouvoir, les stratégies d’évitement et le rejet des responsabilités sur autrui : les étrangers et la Société des Nations hier, l’Union européenne aujourd’hui. Salvini est l’antéchrist d’une apocalypse politique, dont Berlusconi aura été le grotesque Jean-Baptiste, aplanissant les sentiers – autrement dit, détruisant la télévision de service public et discréditant la justice.

Les prochaines élections

L’enjeu électoral européen qui se dessine sera crucial pour notre avenir. Il n’est pas impossible que des eurosceptiques se retrouvent majoritaires au Parlement européen. Autrement dit, un cancer qui achèvera la destruction du projet politique le plus exaltant et le plus positif qui ait été pensé depuis des siècles. Non pas que l’Europe d’aujourd’hui soit parfaite, tant s’en faut. L’Europe que nous subissons est sous la coupe des idéologues les plus radicalement libéraux, pour lesquels la main invisible du marché reste un dogme et les services publics, le mal à abattre. Cette Europe-là est une injure au projet initial et il est impératif qu’elle se réforme, qu’elle se réinvente, qu’elle se révolutionne. Mais la victoire des Salvini et de ses alliés sera comparable, pour l’Europe, à l’arrivée des fascistes et des nazis dans les assemblées de leur pays : ce sera la mort de l’Union Européenne, et à terme, la mort de la démocratie dans le continent.

Potentiellement ou réellement, hier, aujourd’hui ou demain, nous sommes tous des réfugiés. Et nous devons tous être des résistants contre ces irresponsables qui brandissent de faux dangers pour asseoir leur vrai pouvoir.

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