«Antisémitisme: un débat d’idées ne peut être un torrent d’insultes»

«Antisémitisme: un débat d’idées ne peut être un torrent d’insultes»

Nul n’ignore le profond différend qui m’oppose, sur le plan philosophique, à certains des intellectuels les plus médiatisés de France, au premier rang duquel émergent, depuis plusieurs décennies maintenant, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut. Cet antagonisme, je l’ai déjà exposé maintes fois, en long et en large, mais toujours sur un plan strictement conceptuel et sans jamais m’abaisser pour autant à de fallacieux arguments « ad hominem », dans diverses tribunes publiées dans le meilleur de la presse européenne. Mais aussi dans quelques-uns de mes livres. J’y parlais même expressément, afin de caractériser les nombreuses errances idéologiques de ces intellectuels, de nouvelle « trahison des clercs », pour reprendre l’heureux intitulé d’un célèbre ouvrage de Julien Benda, et, dans la foulée, de nouvel « opium des intellectuels », pour me référer cette fois à une non moins fameuse et surtout très lucide thèse, dans un opus au titre éponyme là aussi, de mon maître Raymond Aron : « Fouquier-Tinville de café littéraire » osa-t-il même dire du dogmatique BHL, au vu de sa très suspecte et quasi systématique propension à jeter de définitifs anathèmes sur qui prétend lui résister, dans ses Mémoires. La saillie, mémorable, est restée dans les annales de l’intelligentsia !

Des intellectuels médiatiques peu appréciés

De même ne peut-on ignorer le soutien que, plus récemment, j’ai apporté, dès le début de cet important mouvement protestataire, aux gilets jaunes. Et ce, tout en tentant de lui conférer, autant que faire se peut, une explication rationnelle, argumentée tant sur le plan historique que politique. Preuves en sont, parmi d’autres, ces deux articles que j’ai fait successivement paraître, le 29 novembre 2018 puis le 4 décembre 2018, dans la presse française. Aussi, le lecteur attentif, honnête et scrupuleux, y verra-t-il que j’y fustigeais là encore, en parfait accord avec la critique que je leur ai donc adressée depuis longtemps, ces mêmes intellectuels médiatiques, auxquels j’ajoutais d’ailleurs là Daniel Cohn-Bendit, lequel a manifestement oublié qu’avant de s’acoquiner aujourd’hui avec les plus hautes sphères du pouvoir, en la personne d’Emmanuel Macron notamment, se plaisait lui aussi, dans son jeune temps, à haranguer les foules soixante-huitardes pour les inciter à jeter des pavés à la tête des « flics » : « CRS, SS », hurlait-il même alors à tue-tête, un très marxiste-lénino-maoïste poing levé vers le ciel ! Idem pour l’inepte mais fougueux Romain Goupil, qui, plus virulent encore, ne cachait alors pas lui non plus, bien au contraire, ses sympathies trotskistes, avec leur détestable cortège de brutalité à l’encontre de tout ce qui ne rentrait pas dans ce très sectaire rang !

Florilège de contradictions

Et, certes, pourrais-je encore allonger, à l’envi, cet inénarrable florilège de patentes contradictions, les unes les plus affligeantes que les autres, comme lorsque ces esprits outrageusement partisans ne craignirent ensuite pas d’encenser également, flanqués d’un Jean-Paul Sartre ou d’un Michel Foucault en guise très surprenante caution intellectuelle, ce dangereux fou d’Allah, alors réfugié dans la très chic banlieue parisienne avant de s’en aller faire sa prétendue « révolution islamique » à Téhéran, qu’était un tyran tel que l’ayatollah Khomeiny.

J’ai aussi déploré, non moins amèrement, les propos tenus à l’antenne, il y a quelques jours à peine, par mon ami Luc Ferry qui, quoiqu’il faille les nuancer à l’aune du contexte dans lequel ils ont été un peu trop hâtivement proférés, engageait les forces de l’ordre à utiliser leurs armes, et même à « tirer », sur les gilets jaunes les plus violents (violence que je réprouve également) à l’encontre des personnes, des biens matériels ou des institutions de la République.

Aucune justification acceptable à la haine

Mais enfin, tout ceci étant dit, reste que les injures dont ces mêmes intellectuels sont aujourd’hui l’objet, de la part d’une certaine frange des « gilets jaunes » et sans bien évidemment verser pour cela en un quelconque amalgame, sont inacceptables. Le franc et honnête débat d’idées, que j’appelle certes de mes vœux, n’a rien à voir avec l’immonde et malveillant torrent d’insultes – surtout antisémites – qui s’amoncellent quasi quotidiennement, depuis un certain temps, sur eux. Rien – absolument rien – ne justifie pareille haine, aussi absurde qu’insensée, et je la regrette profondément !

Mieux : il est urgent, si elle ne veut pas se discréditer davantage encore tant sur le plan moral qu’idéologique ou politique, que la partie la plus intellectuellement honnête de ces mêmes gilets jaunes se désolidarise ouvertement, publiquement et sans ambiguïté aucune, de tout propos raciste, antisémite ou xénophobe. De même doit-elle condamner tout aussi fermement les infâmes croix gammées, et autres infects symboles nazis, qui ont souillé, ces derniers jours, le beau et digne visage de la grande Simone Veil, comme la douloureuse mais insigne mémoire, avec ses arbres lâchement abattus sur son obscur lieu de torture, du jeune et innocent Ilan Halimi.

Condamner tous les actes antisémites

Je ne connais que trop, hélas, les nauséabondes sources de ce honteux antisémitisme, au sein duquel je pointe, et ne crains pas de stigmatiser, trois types, au moins, de non moins détestables vecteurs : un antisémitisme d’extrême droite, viscéralement fasciste, comme au sombre temps des pires heures, dans l’Europe du passé, de la peste brune ; un antisémitisme d’extrême gauche, aiguillonné par l’irrationnelle haine d’Israël, Etat censé être, via le plus récurrent des préjugés, le suppôt du capitalisme et du militarisme tout à la fois ; le fanatisme islamique (dans lequel les deux premiers, circonstances aggravantes, convergent parfois), pour qui le « juif » représente simultanément, à l’excès, le traître socio-politiquement et l’infidèle théologique.

C’est dire, donc, si l’antisémitisme s’avère effectivement être, comme le réputa à juste titre cet esprit fin et délié, théoricien de la « banalisation du mal », que fut Hannah Arendt dans sa monumentale trilogie sur les origines du totalitarisme, une « insulte au bon sens » !

Conclusion, fût-elle ici provisoire ? L’intolérance, contraire à toute valeur authentiquement humaniste comme à tout principe rigoureusement universel, ne peut devenir, à l’avenir, la triste, désolante, insidieuse et répugnante marque des gilets jaunes.

C’est en tout cas là pour ma modeste part, et pour l’heure, mon cri d’alarme : à l’alarme citoyens, amants de la véritable démocratie, sans laquelle il n’est pas de liberté de pensée qui vaille, ni liberté de parole qui tienne à long terme !

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