Autrement plus… correct?

Autrement plus… correct?
D.R.

Il faudrait une réforme autrement plus radicale que ces aménagements orthographiques », lance un déçu de l’orthographe rectifiée. Stupeur – sans tremblements – à mes côtés : « Dieu que c’est lourd ! » Quelques secondes me sont nécessaires pour comprendre qu’il ne s’agit pas de la lourdeur de l’argument, mais de celle de l’expression.

Car cet autrement plus, aux oreilles de certains, sent le pléonasme. Employé comme comparatif de supériorité, autrement signifie « bien plus ». Avec l’ajout de plus, cela donne une séquence « bien plus + plus » qui vaut son pesant de redondance. Mais c’est oublier que autrement est devenu aujourd’hui un équivalent de bien, d’où les expansions autrement plus et même autrement moins. Lourdes peut-être, mais sans plus…

Autrement plus : Gide déplore…

Un récent billet de cette chronique, consacré à la locution par contre, soulignait combien le jugement de certaines personnalités des lettres françaises pouvait influencer les comportements normatifs des francophones. Dans ce cas, la réfutation du par contre par Voltaire, qui voyait là une « barbarie », trouve toujours quelque écho de nos jours.

Un autre auteur s’est opposé à Voltaire, plaidant la légitimité sémantique de par contre  : il s’agit d’André Gide qui, sur ce point, se rangeait résolument du côté de l’usage attesté. Mais le fondateur de La Nouvelle Revue française – et grand admirateur du Bon usage – n’a pas toujours fait preuve cette ouverture. Témoin ce qu’il écrivait dans son Journal, à la date du 14 juin 1941, au sujet de la tournure autrement plus  : « Par contre (oui, je sais bien que l’on dénonce également l’emploi abusif du “par contre”), je ne me souviens pas d’avoir jamais vu relever l’usage, qui tend à s’introduire, de “ autrement ”, suivi de “plus”, qui me paraît “ autrement plus ” déplorable. »

Déplorable, certes, mais pourquoi ? Parce que l’adverbe autrement signifie « bien plus », dans un contexte où il joue le rôle d’un comparatif de supériorité. C’est l’emploi que l’on rencontre dans des énoncés comme ma maison est autrement confortable que la sienne  ; cette procédure est autrement simple à appliquer  ; le quartier est sûr, mais le trajet est autrement long   ; avec ce médicament, les effets secondaires sont autrement graves. En ajoutant un plus, on obtient une séquence « bien plus + plus », qui apparaît comme pléonastique.

… mais l’usage corrobore

Auriez-vous tendance à introduire un plus dans les énoncés qui précèdent ? Vous ne feriez que suivre un usage qui s’est répandu au 20e siècle (Le bon usage, 16e édition, 2016, § 986 b 3) et qui se retrouve sous la plume d’écrivains comme Martin du Gard, Montherlant, Kessel et bien d’autres. Si les dictionnaires de la langue classique sont muets sur ce point, le Petit Robert enregistre la variante autrement plus, certes en rappelant qu’il s’agit d’un tour critiqué, mais en précisant qu’elle est plus courante que le simple autrement. Le Petit Larousse, quant à lui, a avalisé depuis belle lurette la locution autrement plus « à un plus haut degré », sans autre réserve que la marque « familier ».

Un bref coup d’œil sur l’histoire de l’adverbe autrement nous apprend qu’il est familier des emplois pléonastiques. Au 19e siècle (Le bon usage, 16e édition, 2016, § 983 d), on trouvait les locutions tout autrement et bien autrement, employées comme comparatifs de supériorité : l’affaire est tout autrement importante  ; sa fille est bien autrement séduisante. Le simple autrement s’est progressivement imposé, puis s’est vu flanqué de ce plus jugé superfétatoire, peut-être par analogie avec des adverbes proches comme nettement (il est nettement plus grand que son frère).

Cela signifie que, dans l’usage contemporain, autrement est passé d’un emploi intensif de plus (« bien plus ») à celui d’un simple adverbe de degré (« bien »). Une confirmation de cette évolution est fournie par la tournure autrement moins, qui devient courante : la France est autrement moins homogène aujourd’hui qu’hier  ; ce site est autrement moins convivial que son concurrent  ; nous sommes devenus autrement moins résistants aux allergies que nos aînés  ; elle est autrement moins raisonnable que sa sœur (dans le Petit Robert).

Faut-il condamner autrement plus  ? Les avis sont partagés, même parmi les grammairiens les plus soucieux de tenir compte des usages attestés. Le Dictionnaire des difficultés du français moderne (6e édition, 2012) juge « abusif » ce « pléonasme flagrant ». Par contre, le Bon usage se contente de recenser les emplois contemporains, sans émettre de jugement négatif. Grammaticalement parlant, il n’y a rien à redire : autrement suivi de plus fonctionne comme d’autres adverbes (beaucoup, bien, nettement). Et il n’y a là un pléonasme que si l’on restitue à autrement sa valeur sémantique originale. Comme dans s’avérer vrai, déjà traité dans cette chronique  ; ou dans voire même, qui mériterait de l’être.

Mieux vaut donc ne pas s’émouvoir autrement de cet autrement plus, bien plus acceptable que bon nombre de pléonasmes avérés…

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