Devoir de mémoire, antisémitisme et sionisme

Devoir de mémoire, antisémitisme et sionisme

L’antisémitisme est en recrudescence, c’est un fait. Depuis quelques semaines, le phénomène semble s’être accru, attisé par des débordements de gilets jaunes, dont les derniers, à l’encontre d’Alain Finkielkraut, ont été largement médiatisés. Cette médiatisation a donné de l’énergie à ceux qui entendent criminaliser l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme. Ou comment les beaux discours et les belles intentions cachent parfois des pensées moins reluisantes…

Je sais que je prends des risques en abordant cette question, surtout de la manière dont je vais le faire. Tant pis. C’est un sujet que j’étudie depuis plus de trente ans et que je connais très bien. Sur lequel j’ai une opinion ferme et documentée.

Commençons par définir brièvement les ingrédients du cocktail : l’antisémitisme, le sionisme et le devoir de mémoire.

L’histoire de l’antisémitisme

S’il y a une discussion chez les historiens pour savoir s’il existe un antijudaïsme avant l’ère chrétienne, il est évident que l’Église a joué un rôle majeur dans la diffusion et l’ampleur de l’antijudaïsme d’abord, l’antisémitisme ensuite. Bien sûr, Jésus est Juif et les premiers chrétiens aussi ; mais avec la diffusion du christianisme puis l’apparition de Paul, Juif converti qui, pour reprendre les termes fort justes de Michel Onfray, a universalisé sa névrose personnelle (haine de la sexualité, de la femme, du judaïsme), cette filiation est devenue une tare que l’Église s’est efforcée de cacher, ou un argument dont elle s’est servie pour dénigrer les Juifs.

Les raisons pastorales

Mais pourquoi cette haine ? D’un point de vue pastoral, ce qui irrite au plus haut point les chrétiens est l’obstination des Juifs à ne pas reconnaître Jésus comme le Messie. C’est pour cette raison que Pie XI et Pie XII ne s’opposeront pas avec suffisamment de clarté à l’antisémitisme racial nazi (que l’Église condamne, mais pas assez clairement), et il faudra attendre Vatican II pour que les phrases de la liturgie taxant les Juifs de perfidie et de déicide soient supprimées. Les légendes qui nourriront l’antijudaïsme et l’antisémitisme remontent à l’Antiquité : les meurtres rituels d’enfants, l’empoisonnement des sources, etc. Se mettront aussi en place les politiques qui conduiront à l’extermination, selon le processus décrit par Raul Hilberg dans La Destruction des Juifs d’Europe, à travers cette phrase qui, à chaque étape, est amputée de sa partie finale : « Vous ne pouvez pas vivre près de nous en tant que Juifs », avec les conversions forcées ; « vous ne pouvez pas vivre près de nous », avec les expulsions (comme en Espagne à la fin du XVe).

Les motifs psychologiques

Du point de vue psychanalytique, Freud et George Steiner apportent une autre explication qui ne manque pas d’intérêt. Les peuples européens ont été christianisés de force, par la volonté d’un prince qui faisait ce choix par opportunisme politique. Ils ont dû renoncer du jour au lendemain à un polythéisme qui permet une relation au divin beaucoup plus légère et souple. Car le monothéisme judéo-chrétien impose une exigence morale qu’aucun humain ne peut accomplir pleinement ; avec lui, chacune et chacun ne peut que se sentir inférieur, coupable, « indigne d’être reçu » par un Dieu qui y consent toutefois par miséricorde, à condition d’avoir accepté une vie de soumission durant laquelle la foi aura pris le pas sur la raison. Ces convertis de force ne peuvent pas rejeter le monothéisme chrétien, qui est la religion d’État ; mais ils peuvent rejeter leur haine sur un autre monothéisme, présenté comme déicide et perfide.

Les raisons économiques

Alors que, de tout temps, les Juifs n’ont jamais été, en moyenne, plus riches que leurs voisins non-juifs, voire nettement moins riches qu’eux, l’idée du Juif riche et accapareur est ancienne. Le commerce d’argent est interdit aux chrétiens ; mais les princes ont besoin d’argent et le capitalisme naissant requiert du crédit. Les Juifs, à qui on interdit par ailleurs nombre de professions et l’accès à la propriété terrienne, sont tout désignés pour faire ce sale boulot dont tout le monde a besoin. Quand les dettes sont trop importantes, les princes agitent la menace du bûcher (pour crime religieux, pas financier) ou de l’exil, et ils négocient des annulations de dettes.

Ces clichés vont s’amplifier avec le dix-neuvième siècle. L’idée du complot juif pour la domination du monde se répand, notamment à travers le Protocole des Sages de Sion, un faux fabriqué par la police secrète tsariste. Outil de propagande de la droite radicale antisémite, en Europe comme en Amérique latine, ce pamphlet reste également une référence aujourd’hui dans les milieux islamistes, et le conflit israélo-palestinien a largement favorisé le développement de l’antisémitisme dans le monde musulman, chez ses radicaux religieux et ses nationalistes. Repris par le pouvoir soviétique et relayé par des communistes européens, surtout depuis les années soixante et la guerre des Six-Jours, l’antisionisme radical (qui rejette la légitimité d’un État juif) est indissociable d’un anticapitalisme révolutionnaire et d’un anti-impérialisme radical, comme le rappelle Pierre-André Taguieff dans La Judéophobie des Modernes.

L’antisémitisme racial

Au dix-neuvième siècle, les sciences pensent découvrir, dans la foulée des travaux de Darwin, une manière de distinguer des groupes humains : le racisme est né, comme « discipline scientifique ». S’il y a des races, on en vient facilement à considérer que certaines sont supérieures, d’autres inférieures. Et que les dernières menacent les premières. Qu’il faut donc les éliminer.

L’antisémitisme à gauche

Cet antisémitisme existe, depuis longtemps. Edmond Picard, figure majeure du socialisme belge du début du vingtième, publie un pamphlet antisémite ignoble, qu’il dédie à une amie juive… Dans cet antisémitisme, ce sont les clichés économiques qui prévalent : le Juif est assimilé aux Rothschild, au capitaliste sans scrupule, à l’usurier sans vergogne. Après la guerre, un autre problème se posera à gauche, qui expliquera pourquoi parmi les premiers négationnistes se trouve Paul Rassinier, un ancien socialiste : l’impossibilité de ranger la question juive dans la logique des classes, puisqu’on trouve des Juifs à tous les échelons sociaux. Plus tard, la Vieille Taupe, une secte idéologique d’ultra-gauche, dérivera vers un négationnisme antisémite virulent, tout en étant exclue de la mouvance révolutionnaire anticapitaliste.

Le sionisme

Le projet sioniste se met politiquement en place au dix-neuvième siècle, le siècle des nationalismes. À cette époque, le judaïsme fait face à une double tension : d’une part l’assimilation, rendue possible par les évolutions politiques, est perçue par certains comme une menace sur l’identité juive ; d’autre part, l’antisémitisme se développe, des pogroms sanglants en Europe de l’Est se multiplient et l’assimilation semble dès lors soit un ingrédient qui attise l’antisémitisme (on ne reconnaît plus le Juif à ses vêtements, ce qui exacerbe la phobie du « Ils sont partout »), soit une promesse irréalisable. Pour sauver leur vie et préserver leur identité, des Juifs rêvent d’un État où ils seraient à l’abri. Le sionisme est donc, dès le départ, un projet qui combine six objectifs : territorial (la terre d’Israël), national (une nation juive), politique (un État indépendant), culturel (langue et culture hébraïques), démographique (rassembler les Juifs de la diaspora) et humanitaire (sauver les Juifs menacés).

Il y a eu des projets territoriaux autres qu’Israël, mais laissons cela de côté. Il y a surtout eu des oppositions très vives au sein du judaïsme de l’époque (les bundistes, les socialistes, qui voulaient trouver une place pour les Juifs dans leurs pays, en maintenant la dimension culturelle ; les extrémistes religieux, pour qui seul le Messie pouvait ramener le peuple juif en Israël) et des courants très variés. Ces courants sont conscients, dès le départ, des difficultés que le sionisme créerait vis-à-vis de la population arabe en Palestine ; les solutions envisagées sont très contrastées, de la concertation à la force. Pour Jabotinsky, l’État juif doit se créer sans se soucier des Arabes locaux, qui pourront toujours s’installer dans un autre pays arabe de la région. Un autre courant, celui d’Ahimeir, ne cache pas sa fascination pour le fascisme italien – ce sera la base de l’extrême droite israélienne contemporaine. Et oui, certains dirigeants sionistes ont négocié avec les nazis avant et pendant la guerre pour tenter de faire avancer le projet sioniste malgré la guerre – ou grâce à elle.

Le devoir de mémoire

L’idée de « devoir de mémoire » s’est lentement imposée comme une évidence d’abord, comme un dogme ensuite, pour désigner le travail indispensable qui doit être mené auprès des jeunes générations, afin qu’ils se souviennent de ce qui s’est passé durant la Shoah.

Comme l’explique Peter Novick dans son essai L’Holocauste dans la vie américaine, l’insistance sur la spécificité juive de ce génocide n’apparaît que dans les années soixante, à l’époque du procès Eichman et alors qu’une partie importante de la communauté juive américaine rompt avec l’idéal intégrationniste qui a prévalu jusqu’alors pour lui préférer la valorisation de leurs racines. Dans ce contexte, le souvenir du génocide devient un trait distinctif qui permet d’unir la communauté juive. Selon Novick, ces motivations identitaires s’accompagnent également d’une considération sociologique : appartenant essentiellement aux classes aisées, les Juifs américains ont peur de s’attirer la haine, notamment des autres minorités, et trouvent dans leur lien aux victimes du nazisme une façon de rendre immorale cette haine. Au moment de la guerre de Kippour qui, en 1973, fait à nouveau éprouver la vulnérabilité d’Israël, la mémoire de la Shoah tend à s’institutionnaliser parmi les Juifs américains qui nourrissent la crainte – largement fantasmée, selon Novick – d’assister à une recrudescence de l’antisémitisme aux États-Unis. L’Holocauste, comme on le nomme aux USA, ou la Shoah (terme popularisé par le film de Lanzmann) devient ainsi le symbole intemporel, sinon mythique, de la condition juive, inexorablement marquée par la persécution et la haine. Dans les années 1980, l’image d’Israël perdant de son aura morale, notamment en raison de la guerre du Liban et de la colonisation des Territoires palestiniens occupés, le souvenir des crimes nazis contre l’Humanité n’en fonctionne que davantage comme un ciment identitaire parmi les Juifs américains : il constitue désormais le seul élément susceptible d’unir un groupe en réalité disparate. Un véritable lobby se met alors en place, en vue de transmettre la mémoire du génocide à travers l’enseignement et la construction de musées. Il en résulte une centralité du génocide dans l’identité juive, qui tend parfois à la fétichisation et qui déborde dans l’espace public américain.

Un projet morbide, heureusement abandonné

Lorsqu’on brandit l’exigence de ce devoir, songe-t-on à ce qu’il y a d’extravagant dans cette demande ? Jamais dans l’histoire de l’humanité n’a-t-on demandé à des adolescents d’intégrer dans leur mémoire individuelle un événement vieux de plus d’un demi-siècle, avec la conscience que cet événement a un impact réel sur leur vie, leur présent et leur avenir. Je ne dis pas que cette exigence est fausse. Au contraire, je crois que ce qui s’est passé dans les camps remet en cause tout l’Occident et que, tant que nous n’aurons pas compris comment et pourquoi cela a été possible, notre civilisation sera comme le coyote du dessin animé, qui continue à courir dans le vide, inconscient que le sol s’est dérobé sous ses pattes. Mais pour autant, il ne suffit pas de brandir le « devoir » ; il faut trouver la manière et, surtout, constamment renégocier les raisons et les objectifs.

La caricature du devoir de mémoire, c’est à Sarkozy qu’on la doit : au début de son mandat, il a voulu que chaque enfant français prenne en charge la mémoire nominale d’un enfant juif mort dans les camps. On ne peut pas concevoir mémoire plus morbide, plus négative. À part enrichir une génération de psychanalystes, ce projet, heureusement abandonné, aurait été une abomination.

Le désir de mémoire

Dans un essai en phase d’achèvement, je reviendrai sur ces questions et sur la nécessité de substituer le « désir » au « devoir ». Mais pour ce qui nous concerne aujourd’hui, il est évident que les enseignants qui tentent d’inculquer cette mémoire rencontrent des difficultés très grandes. « Encore les Juifs »… Car le « devoir de mémoire » est désormais indissociable d’un risque de réduction du peuple juif à la souffrance. Cela a conduit certains, y compris des Juifs, à dénoncer ce qu’on appelle de manière excessive le Shoah Business. Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix, s’est toujours opposé à ce que l’on inclue dans ce lieu la mémoire des autres génocides. S’il y a des arguments pour justifier le maintien de la singularité absolue de la Shoah, il y en a pour refuser que cette singularité soit une distinction qui ferait des autres génocides des événements de moindre importance. D’autant que, dans leur délire, les nazis visaient d’autres peuples que les Juifs, à commencer par les Tsiganes, trop souvent oubliés dans les commémorations, mais aussi les Noirs, et d’autres groupes, comme les homosexuels.

Une autre objection jaillit désormais spontanément : pourquoi faire mémoire des souffrances juives quand on voit comment l’armée israélienne se comporte envers les Palestiniens ? À une époque où les amalgames sont légions, comment à la fois maintenir la singularité radicale du génocide – un peuple est exterminé simplement parce qu’il a le tort d’exister –, refuser l’invocation de ce drame pour justifier l’injustifiable et faire entendre l’injustice et les violences infligées aux Palestiniens par l’armée israélienne sans établir de comparaison infamante, qui ne servirait aucune des deux causes ?

L’antisionisme « radical »

Un point doit être précisé : il est impensable de dénier aujourd’hui à Israël le droit d’exister. Cela veut dire : assurer sa protection – c’est là que les divergences surgissent. Si on entend par antisionisme radical l’ambition de rayer l’État d’Israël de la carte, alors oui, il y a une forme d’antisionisme qui rejoint l’antisémitisme. Mais on ne peut pas pour autant, comme certains responsables politiques tentent de le faire actuellement (en particulier le président Macron), amalgamer l’antisémitisme et l’antisionisme. S’il y a un antisionisme radical, il y a aussi un sionisme radical, qui a instrumentalisé la Shoah pour justifier la politique de colonisation du gouvernement israélien. Ce sionisme exige un attachement inconditionnel de tous les Juifs et de tous leurs alliés à Israël. Les Juifs qui ne soutiennent pas inconditionnellement les politiques des gouvernements israéliens successifs ne sont, à leurs yeux, pas dignes d’être Juifs.

Pourtant, les Juifs qui s’affichent comme antisionistes ne veulent pas la disparition de l’État d’Israël, même ceux qui soutiennent le boycott (BDS), comme l’UJFP (l’Union juive française pour la paix), ils veulent un État qui respecte les Droits humains, les conventions internationales, et non un État colonialiste et fondé sur des principes proprement racistes, puisque les nouvelles lois votées en Israël consacrent le caractère « juif » du pays et réduisent les droits des non Juifs. La question qui se pose, c’est l’articulation réelle entre l’antisémitisme et le sionisme. Et les connivences qui peuvent parfois s’établir entre ces supposés ennemis.

« Touche pas à mon Juif »

C’est le titre que Francis Van de Woestyne a choisi pour un récent éditorial dans La Libre, dans lequel il revient sur cette montée de l’antisémitisme. Je ne doute pas que les intentions de Van de Woestyne soient généreuses ; mais pourquoi ce paternalisme absurde ? Le « pote » de Coluche inscrivait une relation d’égalité. On est potes tous les deux. « Mon » Juif, c’est « ma » chose. Je suis devenu professeur à l’UCL en partie parce que j’étais Juif, comme me l’a avoué mon patron après ma défense de thèse, qui du coup aurait « réussi à en placer un ». Ce qui ne l’a pas empêché, quelques années plus tard, de me reprocher « d’avoir l’intelligence de [ma] race, mais aussi ses défauts » ; je n’étais pas assez discret. Ou lorsque j’ai publié une chronique écharpant Mgr Léonard, de m’écrire que « lorsqu’il s’agit de passer à la caisse », ça ne me dérangeait pas de travailler chez les catholiques. Donc, oui, j’ai été « son » Juif. Ce n’est pas très glorieux, ni pour lui ni pour moi.

Dans un récent entretien, Michèle Sibony rappelle ceci : « L’antisémitisme n’est pas le racisme le plus virulent mais le plus manipulé. » Parce qu’il s’inscrit dans une histoire millénaire et qu’il y a eu la Shoah. Parce qu’il y a le « devoir de mémoire » qui pèse sur toutes les consciences, au risque de provoquer un rejet catastrophique de cette mémoire. Dans le cadre des actions des gilets jaunes, les propos antisémites ont été largement amalgamés aux propos antisionistes et ont contribué à discréditer encore plus le mouvement, à le criminaliser (comme je l’ai déjà dénoncé à plusieurs reprises, ici). Car l’antisémitisme est un crime. Il est le crime absolu. Pour faire tomber le mouvement des gilets jaunes, c’est l’arme fatale. Mais c’est un argument avancé par des gens dont l’intention première n’est pas de préserver les Juifs ; c’est une instrumentalisation scandaleuse, comme le dénoncent Sibony et l’UJFP  : « Placer les juifs au cœur de la division sociale, c’est le rôle historique de l’extrême droite qu’assument aujourd’hui sans complexe les soutiens de Macron. Tous ceux qui reprennent cet agenda à leur compte font rigoureusement preuve d’antisémitisme. »

Sionistes et antisémites, même combat ?

Comme je l’ai déjà défendu, on peut trouver des convergences entre l’extrême droite et les radicaux islamistes  ; ils veulent tous que les musulmans quittent l’Europe. Mutatis mutandis, il existe aussi une connivence entre un certain sionisme et un certain antisémitisme ; en s’accaparant la mémoire du génocide et en l’instrumentalisant, le gouvernement israélien et les sionistes radicaux poussent les pays occidentaux à faire de l’antisionisme un crime au même titre que l’antisémitisme. En instrumentalisant les actes réels d’antisémitisme et en amplifiant leur couverture médiatique, ils espèrent ainsi créer un mouvement dans la diaspora qui pousserait les Juifs européens à gagner Israël.

C’est oublier que l’antisémitisme n’a pas besoin de Juifs pour être virulent. Il est inscrit dans l’inconscient collectif de nombreux pays, peut-être tout simplement parce que les Juifs, comme les Tsiganes, ont toujours su préserver une identité malgré l’absence d’une nation.

C’est oublier aussi que l’antisionisme est une opinion, pas un crime. Le sionisme est un projet politique ; on ne peut pas être raciste en s’opposant à un projet politique, surtout lorsque ce projet est fondé justement sur un critère d’appartenance à un peuple. Le sionisme est un projet politique qui peut être critiqué, qui l’a été depuis l’origine et continue à l’être, y compris au sein du peuple juif. C’est d’ailleurs ce que proclame très clairement l’association américaine Jewish Voice for Peace, qui montre que le mouvement décrit plus haut, en Amérique, est peut-être en train de s’infléchir et que le soutien inconditionnel envers Israël n’est plus garanti. Cette association s’oppose en effet sans équivoque au sionisme contemporain : « Si le sionisme est une idéologie politique du XIXe siècle qui a émergé à un moment où les Juifs étaient définis comme irrévocablement en dehors d’une Europe chrétienne », il est depuis devenu « un mouvement de colonisation, instaurant un État d’apartheid où les Juifs ont plus de droits que les autres habitants ». Et l’UJPF précise : « Les dénonciations pacifiques du colonialisme sioniste, basées sur le droit international et les résolutions des Nations Unies, ne peuvent en aucun cas être confondues avec les actes antisémites odieux qui se produisent dans des pays comme la France, l’Allemagne ou la Pologne qui n’ont pas encore accompli leur travail mémoriel sur la complicité de leurs dirigeants et d’une partie de leurs populations avec le génocide des Juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale. » Ce qui a également le mérite de remettre le travail de mémoire à sa juste place : ce sont surtout les non Juifs, les États qui hier ont collaboré à l’extermination ou qui n’ont rien fait pour l’empêcher, qui sont confrontés à ce « devoir » de mémoire. Les Juifs ont le droit, eux, de construire un avenir sur d’autres références et d’autres bases que le martyre.

C’est oublier enfin qu’on ne construit pas la paix en exacerbant les ressentiments et en pratiquant l’amalgame. Que des antisémites soient aussi antisionistes, c’est logique. À condition de ne pas perdre de vue que certains antisémites sont pro-sionistes, que certains sionistes ont instrumentalisé et instrumentalisent encore l’antisémitisme pour faire avancer leur projet, et qu’il est logiquement incorrect de tirer comme conclusion que les antisionistes sont tous des antisémites. Et si un Juif est antisioniste, ce n’est pas parce qu’il souffrirait de cette fameuse « haine de soi » ; c’est parce qu’il place l’amour des autres au même rang que l’amour des siens.

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