Quatre visions de l’Europe

Quatre visions de l’Europe
© Yves Herman/Reuters.

Le scrutin qui attend l’Europe en mai prochain est peut-être le plus important de son histoire. L’Union a focalisé sur elle des tensions et des critiques qui la dépassent, mais qu’elle n’a pas toujours (et c’est un euphémisme) su gérer correctement. Déficits de communication, de transparence, de démocratie, appareil administratif jugé trop lourd, bouc émissaire idéal pour les politiciens nationaux qui refusent d’assumer leurs responsabilités… Il est crucial que ces élections soient le point de départ d’un réel renouveau.

Dans un essai publié en 2008, Justine Lacroix, qui dirige à l’ULB le centre de théorie politique, fait le point sur les discours que les penseurs français articulent autour de la question européenne (La pensée française à l’épreuve de l’Europe, Grasset, 2008). Si l’évolution politique de ces dix dernières années a provoqué des changements notoires dans la perception et la réalité de l’Union européenne, les constats établis dans cet impressionnant travail de synthèse et d’analyse restent pertinents et les grands axes dégagés en 2008 sont toujours d’actualité.

Justine Lacroix distingue trois conceptions distinctes de l’Europe, principalement dans la pensée française mais au-delà – car la France n’est pas l’Europe et l’Europe ne se réduit pas à la France, quoi qu’en pensent parfois certains Français… Trois Europe donc, qui déclinent les destins d’un projet unique dans l’histoire occidentale : l’Europe désincarnée, l’Europe rêvée et l’Europe manquée.

En dix ans, la dernière option semble avoir pris le dessus ; raison de plus pour revenir sur les deux autres et voir comment il est encore possible de concrétiser une quatrième Europe : l’Europe réussie.

L’Europe désincarnée

Cette Europe serait celle qui aurait fait prévaloir sur toute autre préoccupation une « généralité humaine » et qui, « en se présentant, dans les faits et dans son discours, comme un espace en extension indéfinie, (…) aurait renoncé à être un objet politique digne de ce nom. » Une Europe qui aurait survalorisé le concept de démocratie et les droits humains, en les désincarnant et en les coupant de la réalité du terrain ; une vision de la démocratie « idéale » – au sens platonique du terme –, qui « entend appliquer intégralement le principe formel et abstrait de l’égalité à l’ensemble du corps social en faisant fi des compromis avec les nécessités de la vie collective ou les contenus moraux hérités des périodes pré-démocratiques. »

Cette désincarnation a un corollaire qui peut sembler paradoxal : le centrement sur les droits et les aspirations des individus, qui se ferait au détriment du bien public, de la res publica : « S’il subsiste encore une “foi démocratique”, elle ne serait plus une foi dans le gouvernement en commun, mais une foi dans le droit qui arbitre les aspirations des individualités. On assisterait au développement d’une pathologie nouvelle, celle de la désappartenance, par opposition à celle de l’âge totalitaire qui niait l’individu. Nous aurions, en somme, basculé “d’un pôle à l’autre : après le risque de l’État total, voici venu celui de l’individu total ne devant rien à la société, mais exigeant tout d’elle” (Marcel Gauchet). »

Cette évolution, inscrite dans les racines du libéralisme – où Toqueville notait déjà la tension et l’équilibre difficile à trouver entre l’individualisme et la gestion de la collectivité, équilibre qui consiste à ne rien retrancher des libertés tout en les limitant au nom du bien commun –, se serait accélérée après la chute du bloc soviétique, selon Marcel Gauchet et Pierre Manent : « la consécration du principe démocratique en est venue à se retourner contre la réalité de la démocratie. Cette dernière, en effet, ne se réduit pas à la gestion juridique de la coexistence. Elle est aussi le gouvernement de la collectivité par elle-même dans son ensemble et pas simplement la liberté de ses parties. En ce sens, la démocratie des droits est une “démocratie tronquée” qui perd de vue la dimension proprement politique de la démocratie. Plus précisément, il existerait une utopie des droits de l’homme qui viserait à opérer la résorption progressive des données du politique dans le droit. En refusant de restreindre leur portée aux limites contingentes d’un territoire, les droits œuvreraient désormais à la constitution d’une société́ mondiale de purs individus, dénuée de toute dimension politique. Il en résulte une configuration inédite où un “fondamentalisme démocratique” en vient, au nom de la pureté́ des principes, à priver la démocratie de ses moyens de concrétisation. » En conséquence de quoi, l’Union serait devenue cette « machine bureaucratique dont la fonction centrale serait de créer des règlements – le bouc émissaire de la « bureaucratie européenne » –, « une “agence humaine centrale” occupée à étendre sans cesse davantage l’aire d’une pure démocratie, fort respectueuse des droits de l’homme mais désormais détachée de tout ancrage collectif. Une démocratie sans peuple, un “kratos sans demos” où la diffusion des règles se substitue à l’intensification des volontés collectives ».

Justine Lacroix est récemment revenue sur cette question difficile, dans un essai publié avec Jean-Yves Pranchère (Le procès des droits de l’homme ; généalogie du scepticisme démocratique, Seuil, 2016) ; les attaques contre cette vision se sont multipliées et aggravées : « Sous couvert d’une “éthique de la conviction” mal comprise, le “droit-de-l’hommisme” serait la figure contemporaine d’une pratique éthiquement et politiquement désastreuse, de l’irresponsabilité. Dénonciation du narcissisme de l’individu épris de ses seuls droits, rappel des exigences et des limites de la communauté familiale, sociale ou politique : le mouvement “anti-mariage gay” du printemps 2013 peut aussi être lu comme l’irruption à large échelle d’un refus de la “politique des droits de l’homme”  ».

Une Europe trop bureaucratique ?

À la critique de l’hyper bureaucratisation de l’Union européenne, Robert Menasse entre autres avait apporté un démenti documenté (Un messager pour l’Europe » : un plaidoyer contre les nationalismes). Pour Robert Menasse, le spectre du « déficit démocratique » que l’on active à tout bout de champ n’est que l’expression d’un sentiment nationaliste qui a repris du poil de la bête et il démonte ces prétendus « intérêts nationaux » que nos politiques prétendent défendre contre le « monstre bureaucratique et non démocratique européen ». Aucune nation en Europe n’a d’intérêt particulier que ne partageraient pas les autres, et les législations nationales ne sont pas plus légitimes et moins « absurdes » que les réglementations européennes, lesquelles sont cependant systématiquement décriées et accusées d’être la marque d’une « frénésie réglementaire ». Dans le même registre, tout État est doté d’une administration, et chacun s’en trouve plus ou moins bien ; mais parler de celle de l’Europe conduit immanquablement à la taxer de dictature ou de monstre. Deux tiers de la population européenne sont composés de « fonctionnaires », mais seul le « fonctionnaire européen » est paré de tous les défauts et de tous les vices, alors qu’il représente un profil absolument nouveau dans la « gouvernance » moderne : il n’est pas inféodé au pouvoir national du pays dont il provient.

Pour s’en convaincre, Menasse est allé passer plusieurs mois à Bruxelles pour rencontrer ces fameux fonctionnaires. Il a découvert des gens qui, d’abord, sont loin d’être aussi nombreux qu’on le pense : « L’Union européenne, pour administrer l’ensemble du continent, dispose de moins de fonctionnaires que la seule ville de Vienne ». Des bureaux sobres, sans luxe. Un coût global qui représente 1 % du PNB européen. Mais surtout, il a rencontré des gens drôles, dynamiques, motivés et dévoués, libérés « de toute constipation nationale ». Et enfin, il faut se battre pour obtenir ces postes, qui imposent de quitter son pays et parfois sa famille, et passer des examens extrêmement sélectifs et difficiles : chaque année, cent personnes sont engagées sur trente mille candidats.

Alors qu’au niveau national, des décisions sont prises par des gens qui se ressemblent, ont le même « background » social, culturel et politique, et qui se préoccupent essentiellement de la manière dont ils vont « communiquer » leur décision, au niveau européen, les propositions sont discutées par des gens très différents, qui prennent le temps de confronter les points de vue et d’arriver à des solutions novatrices et créatives (pour plus de détails, voir la chronique que je consacrais à cet essai en 2016).

Il n’empêche… le ver est dans le fruit et les évidences rappelées par Robert Menasse n’ont pas réduit la virulence de ces critiques, d’autant qu’elles sont instrumentalisées par certains responsables nationaux qui entendent tirer profit de l’Europe de toutes les manières possibles, sans lui accorder le moindre crédit.

De plus, comme le développe de manière très pertinente David Graeber dans son essai Bureaucratie : l’utopie des règles, cette bureaucratie est partie prenante de la logique des marchés et du libéralisme économique dominant. Elle fonde et justifie une hiérarchie mondiale au sommet de laquelle se trouvent les « mégacompagnies transnationales », et au bas de laquelle on retrouve « les ONG, qui, dans de nombreuses régions du monde, prennent en charge aujourd’hui une grande partie des services sociaux qu’assurait autrefois l’État. »

L’Europe rêvée

À côté de cette critique d’une Europe désincarnée qui nierait, selon ces auteurs, le poids de l’histoire, Justine Lacroix analyse une « Europe rêvée », certes moins présente dans les discours français. Le principal défenseur de cette vision est allemand : Jürgen Habermas. Cette Europe rêvée tient compte de ces différences, de ces particularités mais considère que les États-nations ont été un moment historiquement nécessaire sans être la condition indispensable de la démocratie : « Un retour aux racines du républicanisme moderne démontrerait ainsi que l’unité politique première de celui-ci n’est pas l’État-nation, mais toute structure politique qui permet aux individus de survivre en liberté et de poursuivre des projets seuls, ou en communauté. Autrement dit, si la mondialisation bouleverse l’État-nation sous sa forme traditionnelle – c’est-à-dire : souveraine, exclusive et égoïste –, ce n’est pas pour autant que la substance de la pensée politique moderne et de la démocratie serait en danger. Contre le regain de l’idée nationale, il s’agirait de défendre avec fermeté qu’entre républicanisme et nationalisme, il n’y a pas une relation conceptuelle interne mais seulement un lien historique. »

À l’encontre donc des critiques formulées contre le « droit-de-l’hommisme », ce projet, qui conduit certains penseurs comme Gérard Mairet ou Jean-Marc Ferry, à l’abolition ou la limitation du principe de souveraineté – dont Robert Menasse rappelle qu’il est creux et ne sert essentiellement qu’au maintien de pouvoirs –, cherche à combiner les différents niveaux pour élaborer une construction qui n’a de sens que si, justement, elle parvient à s’élever au-dessus de ces ancrages : « les motifs ultimes d’adhésion à une communauté politique ne sont plus les motifs communautaristes de parenté, de proximité, ni même les motifs de la nationalité au sens d’Ernest Renan, mais l’adhésion à des principes universalistes tels qu’ils s’expriment dans les droits de l’homme, l’État constitutionnel et la démocratie. Ce modèle politique profilerait une Constitution à trois étages : un cadre juridique unifié de principes et de règles homogènes, d’abord ; une base pluraliste de cultures, d’histoires et de traditions nationales, ensuite ; et une culture publique commune en tant qu’interface entre l’unité du cadre juridique et la pluralité des identités culturelles, enfin. »

L’Europe manquée

Cette Europe-là n’est pas une des deux précédentes (ou les deux) qui auraient échoué ; c’est cette Europe qui aurait pu être l’occasion d’une rénovation de son ambition démocratique, qui s’est voulue « espace » plutôt que « corps », un espace potentiellement capable de s’étendre de manière indéfinie, comme l’a montré le projet d’élargissement à la Turquie. Une Europe aux frontières floues, voire absentes, mais qui, paradoxalement, a contribué au renforcement des frontières, comme le dénonce le philosophe Etienne Balibar, en créant deux sortes, deux catégories d’étrangers : ceux qui sont admis, qui jouissent de droits identiques aux « nationaux », parce que faisant partie des pays de l’Union ; et tous les autres, « que nous traitons comme radicalement “autres”, dissemblables et inassimilables. (…) D’où le développement d’une forme de “racisme” spécifiquement européen vis-à-vis de ceux qui ne sont “ni blancs, ni laïcs, ni chrétiens”. »

De fait, à quoi servirait de construire une Europe qui ne serait pas plus démocratique que chacun des pays qui la composent ? Justine Lacroix formule la question essentielle qui se dégage de la lecture des auteurs qu’elle a étudiés : « s’il n’y a “rien de nécessaire” à ce qu’existe un jour une citoyenneté transnationale, en revanche, il est nécessaire qu’une telle citoyenneté représente un progrès démocratique dans les domaines fondamentaux : la reconnaissance des droits sociaux, la participation aux affaires publiques et les possibilités de contrôle politique. »

On en est loin et l’on voit ici la confirmation que la question de l’accueil – plutôt que celle de la migration, car l’accueil suppose un projet positif, alors que la migration est instrumentalisée par un discours de repli et de peur – sera au cœur non seulement des prochaines élections, mais aussi de l’évolution du projet européen : « C’est pourquoi, écrivait Tassin, loin d’être un “dommage collatéral” de l’unification européenne, la clandestinité pourrait, au contraire, en être le cœur problématique. L’Europe cosmopolitique est bel et bien “sommée” de regarder en face cette figure de l’immigré clandestin, qui n’est pas un accident contingent de l’histoire, car elle en indique son enjeu. L’organisation policière de l’Europe rend très délicate sa prétention cosmopolite car “on ne saurait considérer que ce n’est là qu’une question de police des frontières qui laisserait intacte la logique inédite qui structure l’Europe politique”. On est plutôt conduit à s’interroger sur la pertinence d’une revendication cosmopolitique qui s’accompagne de pratiques d’exclusion systématiques. La contradiction interne de l’Union européenne réside ainsi dans le fait qu’elle est amenée à gérer ces immigrations illégales par le déni du droit, le recours à l’exceptionnalité et le motif d’une souveraineté arbitraire, c’est-à-dire d’après le modèle des États-nations traditionnels. »

L’Europe réussie ?

Dans un autre essai paru en 2004 (L’Europe en procès ; défense du patriotisme constitutionnel), Justine Lacroix rappelle que, contrairement à toutes les nations, le projet européen n’est pas le résultat d’un conflit, mais représente « la volonté de rendre impossible tout nouveau recours à la guerre entre les nations d’Europe. » Lors de la « Controverse des historiens » qui a eu lieu en Allemagne en 1986, est apparue l’idée du révisionnisme : il fallait construire un discours sur le passé plus positif et donc relativiser les crimes nazis et nier leur singularité. Le projet, pour ces historiens allemands, était de promouvoir à nouveau la fierté nationale. Habermas s’est opposé à cette volonté. « Après Auschwitz, les Allemands n’avaient plus, pour Habermas, la possibilité d’établir leur identité sur autre chose que les principes universels de la citoyenneté, à la lumière desquels les traditions nationales ne doivent plus être abandonnées sans examen, mais appropriées de façon critique et autocritique. » Ce patriotisme constitutionnel, construit sur l’adhésion aux droits de l’homme universels, est la clé d’une construction européenne où une responsabilité commune est assumée (l’Allemagne nazie n’est pas seule responsable de la Shoah, laquelle s’est accomplie avec la complicité active ou passive des pays occupés) dans une perspective non pas de culpabilisation éternelle, mais de construction d’un avenir pacifié.

Que faut-il aujourd’hui pour que ce projet extraordinaire revienne à ses fondements et se régénère ? Sans doute en inversant radicalement la tendance actuelle, qui articule un discours politique local opportuniste en jouant essentiellement d’une rhétorique de repoussoir, sur le dos de quelques boucs émissaires : la bureaucratie européenne, mais surtout les migrants. En n’envoyant pas au Parlement européen des élus locaux fatigués en quête d’une sinécure, mais des hommes et des femmes porteurs d’un réel engagement et d’un projet constructif. Il faudra aussi modifier profondément l’organisation de l’Union, magma illisible où s’entremêlent, sans que les citoyens sachent quels sont les rôles et droits de chacun, le Conseil, la Commission, le Parlement, les agences, le comité des régions, etc. Il faudra aussi retirer au Conseil son pouvoir de blocage exorbitant, tout en faisant du Parlement un lieu réellement législatif et démocratique, et de la Commission un gouvernement européen doté de pouvoirs exécutifs réels, mais sous le contrôle du parlement. Il faudra aussi un projet sans peurs inventées et instrumentalisées, inscrit dans un monde global dans lequel l’Europe a voulu promouvoir les droits de l’homme, et qui a aujourd’hui besoin, plus que jamais, d’une coalition mondiale des intelligences et des générosités pour garantir à nos enfants un avenir à la hauteur de nos rêves.

Post-scriptum. Je renvoie les lecteurs aux excellentes vidéos réalisées par la Commission européenne et Européens sans frontières, dont les dessins sont de Nicolas Vadot et les scénarios, de jeunes Français et Allemands entre 20 et 30 ans, le tout réalisé par le studio Sisso à Paris.

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