Les bonnes résolutions de l’Académie française

Une obsolescence programmée
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Une obsolescence programmée ? - Photo News

Oyez, oyez, braves gens ! L’Académie française vient de reconnaître qu’il n’existe « aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers et de professions. » Fort bien, me direz-vous, mais encore ? Rien de plus, en réalité.

Il y a belle lurette que les dénominations féminisées apparaissent dans les documents officiels d’une grande partie de la francophonie – dès 1993 en Communauté française de Belgique. En se résignant à accepter ce que l’usage a déjà entériné, la vieille dame du quai Conti conforte les nombreux francophones qui ont fait ce choix depuis longtemps. Mais elle en mécontente d’autres, pour qui elle représentait l’ultime rempart contre la féminisation des noms de métiers. Tout change, même chez les Immortels…

En retard sur son temps

Le 28 février dernier, l’Académie française a entériné, à une large majorité, un rapport favorable à la féminisation des noms de métiers et de fonctions, élaboré par une commission créée en son sein. La vieille dame du quai Conti se résout donc à admettre une évolution qu’elle a jusqu’ici freinée, voire contrecarrée. Si la nouvelle a fait les titres des médias de France et de Navarre, elle n’a guère ému en dehors de l’Hexagone, et pour cause : il s’agit d’un non-évènement. On sait que l’Académie a l’habitude de se hâter avec lenteur, mais dans ce dossier elle joue les carabiniers d’Offenbach.

Plusieurs pays de la francophonie ont décrété, depuis des décennies, la féminisation des noms de métiers et de fonctions dans la sphère publique. Le Québec a pris cette mesure dès 1979 ; le Canton de Genève s’y est rallié en 1988 et la Communauté française de Belgique a suivi en 1993. En France même, une circulaire préconisait dès 1986 la féminisation des noms de métiers dans les textes réglementaires et dans les textes officiels émanant des administrations et des établissements de l’État. En 1998, le Premier ministre Lionel Jospin invitait les administrations à recourir aux appellations féminines des métiers et fonctions.

Certes, ces recommandations officielles ont été virulemment battues en brèche – notamment par l’Académie française –, ce qui a parfois limité la portée de leur application ; mais la cause était entendue il y a 20 ans. La plupart des médias ont adopté progressivement la féminisation des noms de métiers, tout comme les dictionnaires usuels : le Petit Robert a intégré de nouvelles formes féminisées dès son édition 1999. Rappelons qu’il est ici question de l’usage public, et non des pratiques individuelles ; toutefois, les mesures décrétales imposant la féminisation des noms de métiers ont un impact sur l’usage des francophones.

En décalage avec elle-même

L’avis de l’Académie française, outre son anachronisme, n’a pas grande portée et n’est nullement contraignant. Contrairement à une opinion en vogue, l’Académie ne dispose d’aucune compétence légale ou règlementaire en matière de langue, à une exception près : son approbation est demandée avant la publication au Journal officiel de la République française d’équivalents français de termes techniques étrangers. La politique linguistique est plutôt du ressort, en France, de la Direction générale de la langue française et des langues de France.

L’influence de l’Académie française est aujourd’hui surtout symbolique : nous ne sommes plus au temps du cardinal de Richelieu qui l’avait instituée, à des fins politiques, pour régenter la langue française. La légitimité de ses prises de position en matière de langue est régulièrement contestée : point de linguiste ou de grammairien parmi les Immortels. Les déclarations de certains de ses membres révèlent une misogynie séculaire, dénoncée à juste titre dans des publications comme L’Académie contre la langue française (Éliane Viennot directrice, 2016, éditions iXe).

Combien de francophones changeront leur pratique en matière de féminisation des noms de métiers à la suite du revirement de l’Académie ? Pas grand monde, sans doute. Plusieurs détracteurs de cette féminisation dénoncent déjà la traîtrise de la vieille dame (indigne) du quai Conti, qui faillit à sa mission de « conservatrice du bon usage ». Et au sein même de l’Académie, se trouvera-t-il assez de membres pour réclamer une révision de certains articles de la plus récente édition du Dictionnaire (toujours en cours de rédaction), rendus obsolètes par le rapport adopté le 28 février ?

Conservera-t-on, par exemple, ce commentaire à l’entrée ministre  : « L’emploi du féminin dans La ministre , et dans Madame la Ministre , qui est apparu en 1997, constitue une faute d’accord résultant de la confusion de la personne et de la fonction. » ? Et à l’entrée ambassadrice, ajoutera-t-on l’acception « envoyée d’un État auprès d’un État étranger », pour compléter l’article qui ne mentionne que les sens « femme d’un ambassadeur » et « femme chargée d’une mission, d’un message, etc., pour un particulier » ? Sur un autre plan, Mme Hélène Carrère d’Encausse, qui a souhaité jusqu’à présent être appelée « Madame le Secrétaire perpétuel », se résoudra-t-elle à adopter la formule : « Madame la Secrétaire perpétuelle » ?

Ajoutons que le rapport de l’Académie se garde bien de proposer un inventaire complet des formes féminisées, tâche jugée « insurmontable ». Ladite tâche est d’ailleurs inutile à entreprendre, puisqu’elle a déjà été prise en charge par divers organismes officiels, dont la Communauté française de Belgique qui a publié dès 1993 son Guide de féminisation, lequel en est aujourd’hui à sa troisième édition. L’Académie évite également d’édicter des règles de féminisation des noms de métiers. On ne peut qu’approuver cette sagesse : mieux vaut se reporter aux ouvrages déjà publiés qui explicitent ces règles (et leurs latitudes), lesquels ont bénéficié de l’apport de linguistes bien au fait de ces questions.

En porte-à-faux avec la francophonie

Il reste qu’en adoptant aujourd’hui une position plus favorable à la féminisation des noms de métiers et de professions que la déclaration chèvre-choutiste qu’elle avait publiée sur le même sujet en octobre 2014, l’Académie se distancie d’une discrimination linguistique à l’égard des femmes qu’elle a trop longtemps cautionnée. Toute symbolique que soit cette avancée, elle réjouira celles et ceux qui, depuis longtemps, militent pour une plus juste reconnaissance de la place des femmes dans la société d’aujourd’hui.

Cela dit, tant les déçus de ce changement de cap que les détracteurs de longue date de l’Académie se rejoignent pour poser une question qui sonne comme un glas sous la Coupole : à quoi sert encore l’Académie française ? Que se passerait-il si cette institution séculaire disparaissait ? Rien d’important sans doute, pour une large majorité de francophones. Mais ne faut-il pas conserver une instance distincte des autorités publiques pour assurer un minimum de débat en matière de politique linguistique ? Cette question se pose avant tout pour la France.

Il est une autre interrogation, plus fondamentale à mes yeux : n’est-il pas temps de créer une institution de référence pour la langue française, représentative de la francophonie et accueillant des professionnels de la langue ? Ce projet a déjà été évoqué dans plusieurs francophonies « périphériques » et est relayé par des personnalités françaises de premier plan, comme Bernard Cerquiglini qui plaide pour une « Académie francophone », compétente en matière de norme linguistique.

L’Académie française y perdrait sans doute les dernières illusions qu’elle aime entretenir sur son rôle de « gardienne de l’usage », mais le français y gagnerait dans son rayonnement et sa diffusion, grâce à une meilleure concertation des communautés de ses usagers sur les évolutions à encourager. Un français dont le statut de « langue des francophones » − et non plus celui de « langue des Français » − serait conforté, tout comme la légitimité linguistique des personnes qui le font vivre de par le monde. Un français dont la vitalité ne serait pas confondue avec l’immortalité…

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