Mot d’ordre: bonheur

Mot d’ordre: bonheur
J.-P.D.V.

Depuis près de vingt ans, fleurissent les manuels, stages, coachings qui nous promettent le bonheur. Celui-ci est devenu une exigence, un droit, une philosophie de vie, une condition sine qua non. Mais ne se cache-t-il pas derrière cela non seulement un commerce juteux, mais aussi (et surtout) une imposture intellectuelle majeure et une orientation politique qui flirte dangereusement avec des formes d’asservissement collectif certes douces en apparence, néanmoins inacceptables démocratiquement ?

Laissez-moi commencer par une anecdote vécue personnellement. Je signais dans un salon du livre quelque part en France, il y a une quinzaine d’années, à côté de Jacques Salomé. Arrivent devant notre table une mère et sa fille. Salomé prend un de ses livres, le tend à la mère et dit : « Tenez, pour vous ; lisez la page 104 ». Il fait de même avec la fille : « Vous, prenez celui-ci, page 26. » Les deux femmes, intriguées, ouvrent chacune le livre et lisent la page indiquée. Les deux s’exclament : « C’est incroyable ! Comment saviez-vous ? » Elles ont évidemment acheté l’ouvrage, et ce jeu a duré tout l’après-midi.

Comment interpréter cela ? Première solution : Jacques Salomé est un devin, une intelligence supérieurement supérieure, dotée d’un sixième, voire d’un centième sens, capable de lire en quelques secondes l’âme de la personne et de retrouver, parmi ses dizaines de bouquins, LA phrase parfaite qui n’attendait que cette personne. Une autre explication ? Honte à moi d’oser seulement y songer…

Dans leur récent essai (Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, éd. Premier Parallèle), Eva Illouz et Edgar Cabanas démontent impitoyablement la manière dont des gens comme Salomé, mais aussi les centaines d’autres qui se sont engouffrés dans cette voie royale de la fortune assurée, ont, avec la complicité d’universitaires (essentiellement américains), fondé la « psychologie positive » et contribué à une mutation de notre société qui est peut-être une des plus graves menaces qui pèsent sur notre démocratie et nos libertés.

Illouz et Cabanas ne sont ni les seuls ni les premiers à dénoncer cette industrie ; je pointerai entre autres l’essai de Nicolas Marquis, sociologue à l’université Saint-Louis et paru en 2014 au PUF, Du bien-être au marché du malaise ; la société du développement personnel, dans lequel Marquis dresse lui aussi un tableau extrêmement critique de l’industrie du « développement personnel ».

Sous les auspices du néolibéralisme

On peut discuter longtemps pour définir le concept de néolibéralisme, et pour dater son apparition. Certains, non sans pertinence, préfèrent parler d’ultra-capitalisme, considérant que le néolibéralisme est au libéralisme ce que la pornographie est à l’érotisme : une antithèse ignoble, construite sur les instincts les plus bas, conduite par la frustration perpétuelle et dominée par l’appât du gain (pour ceux qui en tirent les ficelles). Illouz et Cabanas en donnent une définition très convaincante : « Le néolibéralisme (…) devrait être considéré comme un nouveau stade du capitalisme, se caractérisant par : l’extension implacable du champ de l’économie à toutes les sphères de la société ; la demande toujours plus importante de critères technoscientifiques permettant de rendre compte des processus décisionnels dans les sphères politique et sociale ; le renforcement des principes utilitaristes que sont le choix, l’efficacité et la maximisation des profits ; l’aggravation exponentielle des incertitudes sur le marché du travail ; une instabilité économique toujours plus importante et une compétition sur le marché toujours plus vive ; la multiplication des décisions impliquant des risques et le renforcement des processus de flexibilisation et de décentralisation organisationnelles ; la marchandisation croissante des dimensions symboliques et immatérielles, incluant les identités, les sentiments et les styles de vie ; la consolidation d’un ethos thérapeutique plaçant la santé émotionnelle comme le besoin d’accomplissement personnel au cœur du progrès social et des interventions institutionnelles. Chose fondamentale, le néolibéralisme doit être compris comme une philosophie sociale individualiste focalisée pour l’essentiel sur le moi de l’individu, et dont le postulat anthropologique principal peut être résumé, selon Nicole Aschoff, en une phrase : “Nous sommes tous des acteurs indépendants, autonomes, se rencontrant sur le marché, façonnant seuls leur destin et, ce faisant, façonnant la société. ”  »

La mesure du bonheur

La citation est longue mais elle situe parfaitement la problématique ; depuis une vingtaine d’années, la « psychologie positive » et l’industrie du bien-être se sont développées de manière exponentielle, avec des financements publics gigantesques, et ont défendu que le bonheur pouvait désormais se mesurer scientifiquement et objectivement.

Ce faisant, ce rouleau compresseur médiatique escamote les travaux plus sérieux et rigoureux, menés par des spécialistes de différents domaines (donc pas seulement des psychologues), comme les publications de l’économiste Daniel Cohen pour étudier les liens entre richesse et bonheur (La Prospérité du vice : une introduction (inquiète) à l’économie). De plus, ce développement s’est décliné de différentes manières et a envahi toutes les sphères : recherches universitaires (dont les résultats extrêmement décevants, voire qui contredisent l’hypothèse de base, sont rarement communiqués), séminaires grand public, coaching, publications, manuels de savoir-être-heureux, sans oublier les applications pour smartphone… un marché gigantesque, mais aussi une collecte de données personnelles exponentielle et incontrôlée, qui permet à cette industrie du bonheur de proposer sans relâche de nouveaux produits.

Pour l’heure, les implications de l’utilisation de ces big data par la psychologie positive et l’industrie du bonheur sont encore limitées : « le week-end est préféré au jeudi, le mauvais temps a une incidence sur le moral, les personnes dépressives préfèrent les couleurs et les teintes plus sombres, le jour de Noël est un des plus heureux de l’année… » ; mais les développements possibles sont énormes.

Les implications politiques

Plus inquiétantes encore : les implications politiques. Cette psychologie positive et ce culte absolu du bonheur individuel alimentent ce qui fonde ce néolibéralisme ou cet ultracapitalisme. L’État ne doit rien faire pour aider les gens malheureux ; il appartient à chacun d’être heureux. Les chômeurs et les pauvres sont responsables de leur sort. Qui plus est, les inégalités sont bonnes : elles encouragent les pauvres à redoubler d’effort pour accéder au bonheur des plus riches. Ces marchands de bonheur font des ravages surtout dans les pays les plus pauvres, où les gens dépensent des fortunes dans cette industrie et se laissent convaincre de ses présupposés politiques. « Les prosélytes de cette idéologie préfèrent l’égalité des chances psychiques à l’égalité des conditions. Il s’agit ici, autrement dit, de prôner des conditions de compétition équitables dans un système inégalitaire plutôt que de défendre l’idée d’une réduction des inégalités économiques. La nouvelle économie du bonheur affirme ainsi, à grand renfort d’études, que plus les inégalités sont fortes, plus les individus, certains qu’une chance se présentera un jour, connaissent le bonheur. », écrivent Illouz et Cabanas ; les politiques de réduction des inégalités sont donc inutiles, voire négatives.

Résilience, flexibilité et autonomie

Ces gourous et coachs distillent la vision du monde selon laquelle nous sommes tous des êtres autonomes, responsables, flexibles, résilients, capables d’être heureux et de réussir. Pour cela, il faut impérativement écarter toute pensée négative. Il faut être po-si-tif. Ce ne sont pas les conditions de travail qui affectent la performance des travailleurs, mais leur état d’esprit. Et ce n’est pas le travail (dans de bonnes conditions) qui rendrait les gens heureux ; ce sont les gens heureux qui sont de bons travailleurs.

Illouz et Cabanas dénoncent ces impostures et soulignent leurs paradoxes : « Cette idée d’autonomie […] semble même avoir un versant bien sombre. Ses tenants affirment en effet d’un côté ce qu’ils nient de l’autre. C’est que l’entreprise encourage ses employés à se prendre en main et à se diriger tout en leur demandant de se conformer à sa culture – à ses principes, à ses valeurs et objectifs –, soit de renoncer à une véritable indépendance. Elle met par ailleurs en valeur l’indépendance et la capacité d’initiative, alors même que la majorité de ses salariés et ses collaborateurs ne prennent pas leurs décisions en toute souveraineté et ne choisissent pas réellement leurs tâches et les objectifs qu’il leur faut atteindre – de même qu’ils ne peuvent réellement maîtriser le temps qui leur est imparti pour mener à bien ces tâches. » De plus, l’idée est que si on est heureux, on est bon ; si donc on n’est pas heureux, on est mauvais. Le bonheur est ainsi érigé en valeur morale, en norme indispensable.

Nicolas Marquis abonde dans le même sens ; pour lui, les livres de « développement personnel » auquel il a consacré son étude relèvent de la pensée magique et permettent aux lecteurs de donner un sens aux accidents de la vie et aux malheurs qui leur arrivent. Les victimes sont responsables de ce qui leur arrive ; mais en se mettant à l’ouvrage (sous-entendu, en achetant les outils ad hoc délivrés par les scientifiques du bonheur), ils pourront se libérer du malheur.

Une machine à frustration

Le bonheur conçu ainsi est une machine à frustration. Il est LE produit absolu qui, dans la logique néolibérale, enferme le « psitoyen » dans un individualisme radical, obsédé par le souci de réguler ses émotions pour atteindre à l’inaccessible félicité. On nous dit à la fois que chacun peut accéder à la plénitude, et en même temps, qu’on n’y accède jamais et qu’il faut sans cesse acheter de nouvelles techniques et de nouveaux outils pour y arriver. Pour ce faire, chacun devient son gardien le plus féroce, un « happycondriaque ». Il n’est plus possible de construire une société heureuse si chacun est obsédé par la recherche de son bonheur personnel, formaté par les marchands du nouveau temple : « il est sûr que nous avons besoin d’espoir, mais nous n’avons certainement aucun besoin de l’optimisme tyrannique, conformiste et presque religieux qui accompagne désormais l’idée de bonheur. L’espoir dont nous avons besoin se fonde sur l’analyse critique, la justice sociale et une politique qui ne soit pas paternaliste, qui ne décide pas en notre nom de ce qui est bon pour nous et qui, loin de vouloir nous épargner les difficultés de la vie, nous y prépare – non en tant qu’individus isolés mais en tant que société. » (Illouz et Cabanas)

Vivent les émotions négatives !

Le culte du bonheur ainsi promu voudrait encore interdire toute pensée négative, ou en faire la marque d’une déficience personnelle grave, une tare, une maladie mentale presque. Mais les émotions négatives peuvent être utiles : « Des émotions comme l’envie, l’humiliation, la peur ou la colère sont aussi favorables que défavorables au façonnement de la personnalité et à la cohésion sociale, ni plus ni moins que l’amour ou la compassion. Bien que l’on présente généralement la frustration, l’anomie ou la haine comme des symptômes d’une formation défectueuse de la psyché, qui seraient tout sauf propices à une vie sociale, ces émotions jouent pourtant un rôle important, et même décisif, dans la vie sociale de l’individu et dans la cohésion du groupe. » Et ce culte du bonheur et de la résilience ne risque-t-il pas aussi de fabriquer des monstres moraux ? « Des soldats résilients, se remettant facilement et rapidement des atrocités qu’ils sont forcés de commettre, devraient-ils être plus estimés que ceux qui en souffrent et qui en subissent les terribles conséquences ? » Sans parler des implications sociales et politiques d’une telle chasse aux émotions négatives, qui « justifie des hiérarchies sociales implicites et consolide l’hégémonie de certaines idéologies » et qui, de plus, « délégitime et banalise également la souffrance. Cette volonté obsessionnelle de transformer une négativité jugée improductive en positivité considérée comme forcément productive ne rend pas seulement indésirables des émotions comme la colère, l’angoisse, le chagrin : elle en fait des affects stériles, inutiles. »

Le triomphe de la banalité et de l’aseptisé

Cette industrie prospère repose sur du sable : trouver son bonheur dans de toutes petites choses, se contenter de peu ; élever au rang de maxime sublime les évidences que chacun, doté d’un minimum de bon sens, pense tout seul ; édulcorer et aseptiser des spiritualités comme le bouddhisme pour donner une légitimité à ce qui n’est que du vent. Marion Dapsance, dans Qu’ont-ils fait au bouddhisme ?, s’en prend aussi à ce détournement orchestré par Matthieu Ricard et d’autres : « Qu’y a-t-il de “spirituel” dans des pratiques consistant à favoriser le confort, le plaisir, la satisfaction des sens, la détente, l’estime de soi, l’efficacité professionnelle ou la performance commerciale ? (…) Quoi qu’il en soit, la vision utilitariste de qualités éthiques comme la compassion ou l’altruisme promue par Matthieu Ricard ne fait que conforter ses lecteurs dans leur égocentrisme : “Pour être heureux, j’ai intérêt à faire le bien.” Le “bonheur” qui découlerait automatiquement de l’action humaniste, dont parle Ricard, n’est-il pas simplement lié au fait que l’action altruiste flatte les bonnes consciences ? Le bouddhisme traditionnel, en tout cas, encourage à faire bien dans le seul intérêt des autres : toute intention égoïste annule les effets karmiques positifs des actions altruistes. » Élisabeth Martens, sur le site TibetDoc très critique (mais très documenté) à l’encontre du Dalaï-Lama, ne dit rien d’autre, et voit même dans le succès médiatique de la Pleine Conscience une manipulation politique. Sans aller jusque-là, il est effectivement pour le moins douteux d’imaginer qu’une vingtaine d’heures de méditation et de pleine conscience suffise à faire de nous des êtres nouveaux, bons, généreux, empathiques…

Pas de vaccin contre le malheur

Dans Homo Deus, Harari pousse le raisonnement plus loin : après le bonheur, les hommes vont vouloir l’immortalité. Parmi les marchands de bonheur, on trouve déjà de nombreux médecins qui proposent à leurs patients des remèdes supposément miraculeux pour lutter contre la vieillesse, voire la mort – tel ce « Jean de Dieu » brésilien, que trois présidents récents ont consulté, et qui vient de tomber pour sévices sexuels. Chez ces vendeurs d’espoir sanitaire, les promesses sont enrobées dans un discours pseudo-scientifique, ajoutant à l’abus de pouvoir et d’autorité.

Le jour où, du moins pour les plus nantis, il sera possible de rester jeune toute sa vie, de guérir toutes les maladies et réparer toutes les usures du temps, les gens seront-ils enfin vraiment heureux ? On peut en douter, car il ne sera vraisemblablement jamais possible d’empêcher la mort accidentelle ou violente ; les privilégiés qui, contre des sommes toujours plus astronomiques, pourront s’assurer une forme d’éternité, deviendront alors encore plus angoissés par le risque de mourir accidentellement. Pour se prémunir contre tout malheur – la seule déclinaison encore possible pour leur bonheur –, devront-ils s’enfermer à double tour dans des forteresses ?

Pour les plus pauvres, le miroir aux illusions d’un bonheur toujours reculé mais qui ne dépendrait que d’eux ; pour les plus riches, une jeunesse, voire une vie éternelle…

Eva Illouz et Edgar Cabanas concluent leur essai par un constat iconoclaste aux yeux de ces prêtres du Bonheur : aucune science du bonheur ne nous empêchera de souffrir, d’être triste. « Ce n’est pas le bonheur qui s’est adapté à nous, au clair-obscur et à la complexité de notre vie, aux ambiguïtés de nos pensées, mais bien le contraire : c’est nous qui nous sommes adaptés servilement à cette logique consumériste, qui avons consenti à ses exigences idéologiques aussi tyranniques que masquées, et qui avons accepté sans barguigner ses postulats étroits, réductionnistes et psychologisants. » Et en refermant le livre, je me suis demandé s’il n’y avait pas là une possible explication (partielle, évidemment) au recentrement de cette gauche qui, dans la foulée de Mitterrand, s’est soumise au capitalisme et au marché ; en adoptant les implicites et les théories pseudo-scientifiques de cette science du bonheur, ces socialistes n’ont-ils pas cédé à l’illusion que, plutôt que de se battre pour défendre les travailleurs, il y avait là une voie plus simple, plus sexy, moins coûteuse en termes de financements publics, pour faire plaisir à leur électorat ? D’autant qu’un discours de gauche authentique ne pouvait faire l’économie de ces sentiments négatifs, de plus en plus déconsidérés, et que l’électorat, par ailleurs, s’est laissé séduire sans cesse davantage par cette propagande fondée sur le bonheur individuel.

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